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Ein international besetztes Podium diskutiert 1995 über
"Frankophonie" in Einzahl und Mehrzahl:

 Au château de Neuwaldegg (Vienne), en 1995: Le Colloque de l'AEFECO "Y a-t-il un dialogue interculturel dans les pays francophones ?"

Au cours de la dernière demi-journée, une séance plénière de clôture a permis de discuter encore une fois sur les thèmes principaux du colloque. Nous donnons ici le résumé des interventions telles qu'elles ont été enregistrées sur magnétophone.1

F. Peter Kirsch préside l'assemblée. Après quelques mots d'introduction, il donne la parole à Michel Tétu qui a dirigé la section I tout au début du colloque.

Michel Tétu: Je résume un peu mes impressions à partir de ce qui a été dit au cours de la première journée. On a parlé de post-modernisme dans plusieurs exposés, tout à fait au début et ensuite ce terme est revenu périodiquement lorsqu'il s'agissait de l'interculturel. Il a été question du postmodernisme en tant que notion contemporaine qui succède à des notions développées en période de modernisme. Ce dernier engendre des idées de rupture, de divorce de fragmentation, de dialogue interculturel fonctionnant souvent en termes binaires, alors que petit à petit on a changé de point de vue. De nos jours, en parlant du post-modernisme, on pense à des efforts pour reconstruire une pluralité, opérer des rapprochements dans le sens de l'interculturel. Cela nous  rappelle la conception du métissage défendue par Senghor, mais on se rend compte aujourd'hui que cette conception n'a plus le même sens. On ne veut pas vraiment un multiculturalisme; on veut qu'il y ait plusieurs cultures qui coexistent, mais pas dans le sens de Senghor. Je pense au mot "mulâtre" qui vient du mot "mulet". Un mulet, c'est un bel animal, né d'un cheval et d'une ânesse, mais cet animal est stérile. Comment concevoir alors la façon dont les cultures se marient ? On a reproché à Senghor que sa conception du métissage, basée sur sa notion de l'universel, aboutissait à  une certaine stérilité. Ce matin, en évoquant la littérature beur, Madame Bouchentouf-Siagh a utilisé l'expression d'ethnophagie culturelle. Cela me rappelle les théories du Brésilien Mario de Andrade, formulées dans les années 3O et depuis, répandues dans le monde entier, autour du  terme d'anthropophagie culturelle qu'il emploie pour expliquer les réussites des grandes civilisations modernes des Amériques, notamment de la civilisation des Etats-Unis. Contrairement au cannibalisme, l'anthropophagie consiste à sélectionner les éléments nobles ou représentatifs de l'adversaire pour s'approprier ses qualités. Alors, l'anthropophagie culturelle désigne la réalité d'une civilisation forte, conquérante, qui a vaincu d'autres civilisations et qui va se nourrir des éléments positifs de ces civilisations. L'interculturel, c'est autre chose. Si vous permettez cette comparaison, l'anthropophagie culturelle est à la diglossie ce que l'interculturel est au bilinguisme. Dans le premier de ces deux cas, il y a au départ une victoire, une supériorité affichée; par contre, dans l'interculturel, on essaie, de nos jours, de placer les sociétés sous un rapport plus égalitaire qu'autrefois. Lévi-Strauss insiste sur la difficulté de comparer les civilisations marquées par des phases descendantes et des phases ascendantes, des luttes, des victoires et des défaites. L'interculturel, par contre, vise à l'égalité. Quant à la francophonie, il est difficile d'arriver à une certaine précision des termes puisqu'on parle de choses différentes selon qu'on se situe à l'intérieur ou à l'extérieur. Quaghebeur a parlé des francophonies au pluriel. Pour quelqu'un qui regarde de l'extérieur,  il y a plusieurs francophonies qui sont tout à fait différentes en elles-mêmes et qui peuvent être perçues différemment, selon le point de vue de l'observateur. Une partie de l'intérêt du colloque tient à ce qu'il a permis de montrer comment on perçoit la francophonie de l'extérieur, de cette Europe Centre-Orientale où il n'y a pas de francophonie en tant que telle, mais où il y a des études sur la francophonie qui est à l'extérieur. On a vu comment, dans différents pays, on la perçoit différemment.

 Yves Bridel: Il importe de souligner l'importance du problème, sous-jacent constamment aux travaux du colloque et mentionné il y a un instant par Michel Tétu, de la divergence entre les francophones proprement dits (Canadiens français, Suisses, etc.) et les membres les plus importants de cette association qui sont des francophones de l'extérieur. Ce n'est pas la même francophonie et les réactions de chacun d'entre nous sont très différentes à cet égard. Stoyan Atanassov vient de me dire qu'à son avis, les "vrais" francophones, si cette expression est permise, ressentent les choses de façon plus forte, plus affective, plus profonde peut-être; leurs contacts interculturels ne sont pas de même nature que ceux par exemple que les Ukrainiens, les Roumains ou les Hongrois peuvent avoir avec la francophonie. Notre manière de ressentir la francophonie est plus dramatique. Les relations des amis de la francophonie qui la regardent de l'extérieur paraissent plus faciles, plus heureuses, et quelquefois même plus stéréotypées. Notre façon de voir est très différente. Mais ces clivages sont très importants pour l'avenir de la francophonie. Les traiter n'a été possible que dans le cadre de ce colloque, de cette assemblée.

F. Peter Kirsch: Depuis que je m'occupe de la francophonie, moi qui ne suis pas un "vrai" francophone, il m'est arrivé plusieurs fois d'avoir affaire à des étudiants autrichiens de langue slovène ou croate qui voulaient travailler sur des sujets québécois ou maghrébins, occitans ou bretons. La motivation de ces jeunes-là était particulièrement forte puisque l'étude de certains clivages socio-culturels caractérisant le monde "francophone" leur permettait de mieux cerner leur propre situation de minoritaires. Nous autres, chercheurs d'Europe Centre-Orientale, en nous tournant vers la francophonie, nous nous penchons aussi sur des problèmes qui nous concernent directement. L'attitude de sympathie inconditionnelle dont Yves Bridel vient de parler ne suffit pas, à mon sens, à caractériser le regard de l'extérieur. Il y a aussi, de notre côté, une certaine dose d'engagement passionné.

Yves Bridel: Ce qui me paraît particulièrement important, c'est le rapport entre les francophones de l'intérieur et la France. Ce rapport ne saurait être le même que celui de ceux qui sont à l'extérieur.

Arpád Vigh: Je suis entièrement d'accord avec ce que vient de dire Peter Kirsch. Nous avons créé, il y a quelques années, cette association et cette série de colloques, dans la perspective de la construction européenne. Nous sommes extrêmement concernés par les types de solutions que les pays francophones proposent pour surmonter leurs difficultés. Au cours de ce colloque, qui a été fructueux, nous avons entendu de très bonnes interventions, mais nous n'avons peut-être pas suffisamment parlé de cette perspective européenne.

M'hamed Alaoui Abdalaoui: J'aimerais rappeler un événement qui a eu lieu à Neuilly, à Paris. Un forcené s'est enfermé avec des enfants, la police est intervenue. Moi, à Rabat, j'ai écouté la radio et j'ai entendu qu'il s'agissait d'un Algérien de couleur noire. Par la suite, il s'est avéré que ce noir n'etait pas noir, que l'Algérien n'etait pas Algérien, il s'appelait Schmitt, que Dieu ait son âme, puisqu'il a été abattu. Dans cette histoire, chaque fois, je ne vois que "noir" et "Algérien"...Cet exemple peut illustrer ce que je voudrais dire. Ce qui me gêne c'est cette stratification cette hiérarchie qui commence à s'établir au sein de la francophonie. J'entends parler d'une francophonie qui serait "heureuse", j'entends parler des essentiellement francophones ou des partiellement francophones, des francophones "de l'extérieur". Dites moi, s'il vous plaît, quand vous entendez parler Kateb Yacine de la langue française (du "cordon ombilical"), quand vous lisez les merveilleux textes de Rachid  Mimouni, de Driss Chraïbi, de bien d'autres - est-ce là une attitude "de l'extérieur" ? S'agit-il d'une performance linguistique qui va différencier les uns des autres ? Je préfère le mot d'utilisateur de la langue française. La langue française, on y est ou on y est pas, avec des attitudes différentes, plus ou moins heureuses. Le français peut être vécu de façon intense par des gens qui, en fait, sont des utilisateurs de l'extérieur.

Yves Bridel:  Il y a ici un malentendu. J'ai dit qu'il y a des situations, des utilisations différentes. Je pense qu'il existe un regard extérieur, mais, selon moi, il n'y a pas de hiérarchie entre l'intérieur et l'extérieur. J'ai beaucoup aimé la notion d'altérité employée par Margareta Gyurcsik. Elle pourrait être utile dans notre contexte.

Jerzy Falicki: Il y a dans notre partie du monde une nostalgie qui fait que nous sommes à la recherche de quelque modèle capable de résoudre nos problèmes de coexistence. Comment faire vivre ensemble des communautés sans arriver aux armes. En Pologne, on a observé avec beaucoup d'intérêt comment la Tchécoslovaquie est arrivé à pratiquer la séparation sans verser de sang. La francophonie est un autre exemple intéressant. Moi, vieux professeur de français, je resterai toujours extérieur à la francophonie, on pourrait dire que ma francophonie à moi est  artificielle. Je commets des fautes de français tout en signant des diplômes de doctorat. Notre approche est différente. En écoutant les collègues africains, j'ai compris que selon eux la francophonie en Afrique n'existe pas puisque ce n'est qu'une partie infime de la population qui parle français. Pourtant, j'affirme que chez vous, en Afrique,  la francophonie existe de façon beaucoup plus forte que chez moi, en Pologne. Une rencontre comme celle-ci pourrait nous aider à nous débarrasser de certains éléments en quelque sorte pathologiques qui affectent la coexistence de diverses ethnies, religions, etc.

Ambroise Kom: Je ne puis rester silencieux dans mon coin. Je dois vous dire tout simplement que je me pose la question de savoir d'où je parle, qui je suis. Je parle d'Afrique, en regardant ce continent qui n'est ni franco- ni anglophone. La réalité des langues européennes se constate au niveau des institutions. Ceux qui les parlent davantage, ce sont les élites hégémoniques. J'ai vécu près de dix ans au Québec et si j'y étais resté, j'aurais fini par parler de francophonie dans une perspective québécoise. Là-bas, la francophonie est vécue de façon différente. Si je me sens concerné par ce qui se passe ici, ce n'est pas à cause de quelque hiérarchisation pouvant s'installer, parce qu'il y a des Québécois, des Suisses et des Africains. Je parle plutôt dans l'optique de la question qui nous a été posée: "Y a-t-il un dialogue intercultu-rel ?". Je me demande comment pourrait s'établir un dialogue interculturel, non pas nécessairement au niveau des appareils de la francophonie, mais au niveau des communautés et des individus qui se servent du français comme langue de communication. Comment peuvent-ils échanger leurs expériences au niveau culturel et à d'autres niveaux ? Pour moi, il ne s'agit nullement de la défense ou de l'illustration de la langue française. Le français est une de mes langues de travail et de communication. Je cherche comment on pourrait communiquer avec d'autres qui parlent français, comment on pourrait construire un monde nouveau, différent - peut-être en utilisant le français. C'est la raison pour laquelle la question de ce colloque me parait pertinente non seulement pour les Européens, mais aussi pour tous les gens qui parlent français.

Zohra Bouchentouf-Siagh: Je remercie Michel Tétu d'avoir évoqué Mario de Andrade. J'ai employé le terme d'ethnophagie en me rappelant un autre terme, celui de "glottophagie". Dans les histoires de la colonisation du XVIe au XXe siècle, on trouve aussi le mot de marronnage. En me plongeant dans la littérature beur, je me vois confrontée aux problèmes que vivent ces émigrés de nulle part qui décident d'être des voleurs, des hors-la-loi, puisque l'intégration est impossible, et le retour au pays natal aussi - sauf dans un cercueil. J'avais envie de réactiver ce concept de marronnage même si cela nous ramène à l'époque de l'esclavage. Je ne dis pas que tout l'interculturel entre dans ce contexte, mais je veux qu'on précise que là où l'on parle d'interculturel, où il y a un représentant de tel ou tel gouvernement qui parle de l'interculturel, il ne parle pas toujours de la même chose que nous. Reste à savoir comment nous pourrions infléchir le cours des choses. Il y a d'excellentes études sur les réalités dont je parle, faites par des sociologues français. Je pense à la revue Migrants - Formation où l'on montre bien ce qu'on appelle les politiques de l'interculturel.

Naget Khadda: Je voudrais un peu positiviser ce qui vient d'être dit par ma collègue. A partir des discussions ayant eu lieu au cours des dernières journées et à partir de mes préoccupations personnelles, je suis amenée à considérer de plus en plus la francophonie à la fois comme un lieu et comme un enjeu de l'interculturel. Comme un lieu ou l'on peut voir comme dans un laboratoire les échanges plus ou moins violents ou pacifiques, plus ou moins égalitaires entre cultures.  Au-delà des rapports affectifs ou des distances critiques qui peuvent jouer un rôle par rapport à cette donnée, la francophonie, semble-t-il, présente un intérêt scientifique en soi. La francophonie peut être vue aussi comme marge à partir de laquelle on peut engager un dialogue plus vaste avec les autres langues et cultures, avec d'autres ensembles plus vastes, donc, par exemple, avec la germanophonie, l'anglophonie et l'arabophonie (pourquoi pas ?) et finalement comme un endroit d'où l'on peut commencer à penser l'autre. Notre travail d'intellectuels consiste à faire reculer au maximum les intégrismes de tous ordres, qu'ils soient religieux, linguistiques, culturels, sexistes, etc. Il s'agit de rendre possible cet interculturel en tant que dialogue de plus en plus égalitaire de par le monde. Dialogue ne signifie pas effacement des différences mais possibilité d'échanges, ce qui m'amène à refuser la restriction européenne qui a été évoquée tout à l'heure étant donné que, dès qu'on érige des frontières ou des priorités, on est en désaccord avec le principe même de l'interculturel.  Dans les politiques actuelles, avec la construction de l'Europe tout à fait légitime et souhaitable pour tout le monde et pas seulement pour les Européens, il y a des tendances, des enjeux de puissance, des discours, qui préconisent une ouverture sur l'Europe de l'Est au détriment de la Méditerranée. Dès qu'on rétablit de telles hiérarchies, on rétablit des zones de tensions qui, à mon sens, sont préjudiciables pour tout le monde. Le dialogue interculturel tel que nous, ici, nous l'établissons, peut être la préfiguration d'un monde où la négociation égalitaire peut devenir courante. Si nous n'y réussissons pas, cela peut être grave pour notre histoire. A mon avis, la revendication de la francophonie, c'est aussi une façon de suturer les blessures du passé, puisque le français est entré dans mon pays par la violence et par la meurtrissure. Comme il est impossible de remonter le cours de l'histoire, il faut penser à autre chose. Je voudrais que, dans mon pays le français soit considéré désormais comme une partie intégrante de la personnalité algérienne, ce qu'il est devenu dans les faits. Pour revenir à Kateb Yacine, il s'agit de faire de ce qu'il a appelé  un butin de guerre une richesse.

Marc Quaghebeur: J'aurais quatre remarques à faire. La première grande question théorique qui, semble-t-il, n'a pas été abordée directement dans ce colloque, constitue un tabou auquel nous n'avons pas osé toucher, à savoir ce surmoi de la langue française qui, à mon avis, n'est pas le même que le surmoi des autres langues. M. Tétu parle de Mario de Andrade qui écrit en portugais. Je crois que l'histoire de la liberté des Brésiliens par rapport au portugais est quelque chose qui n'a pas d'équivalent chez nous. Ce qui me frappe toujours quand je vais en Afrique, c'est cette extraordinaire richesse du français d'Afrique qui n'est pas le nôtre, qui n'est pas celui des Français et dont il n'y a pas de trace dans les livres. Dans l'écrit, cela ne passe pas ! De même, la Belgique a gardé un rapport - peut-être la Suisse aussi - à la langue orale d'avant le XVIIe siècle et, à part de Coster,  il n'y en a pas trace dans l'écrit. Donc, il y a, je pense, quelque chose qu'on na pas touché et qui, à mon avis, concerne l'interculturel, c'est le surmoi intériorisé par nous tous de la langue écrite, tel qu'il s'est formé au XVII e siècle et tel que nous n'osons pas le mettre en cause. Et si nous ne le mettons pas en cause - c'est mon avis personnel - , il y a quelque chose qui ne se passera pas dans les francophonies. Le second aspect n'a pas été traité du tout. Personne, à ma connaissance, n'a examiné cette situation très curieuse de la francophonie; à savoir qu'entre nous ça ne circule pas. Cela ne fonctionne pas, sinon entre certaines personnes, de sorte qu'on est au fond très ignorants les uns des autres. Il n'y a pas, jusqu'à nouvel ordre, d'interculturel profond entre la Belgique et la Suisse, entre la Belgique et le Québec, même entre la Belgique et ses anciennes colonies. Il y a là une question fondamentale qu'il faut poser et qui rejoint la première: Tant qu'il n'y aura qu'un centre à la francophonie, ce centre de l'histoire de la Nation-Etat par excellence qu'est la France, ce centre dans lequel, d'ailleurs, toutes les institutions de la francophonie se concentrent aussi, est-ce qu'il est possible d'inventer un système interculturel et polyculturel circulant en réseau et à travers lequel s'expriment des différences ? La chance dont a parlé Monsieur Kom ne peut être saisie que si nous inventons un mode de circulation de biens culturels et de personnes qui ne passe pas par un seul centre. Est-ce qu'il peut y avoir une francophonie concrète, une francophonie au sens profond du terme s'il n'y a qu'un système éditorial, qu'un système économique, qu'un système de diffusion et de reconnaissance littéraire (qui ne correspond même pas à l'ensemble de la sensibilité française, mais on sait bien ce que le sixième arrondissement représente réellement). Est-ce qu'il n'est pas temps de former des équipes pour mettre en place des travaux  destinés à opérer des comparaisons à travers les grandes aires géographiques que sont les Amériques, les Europes, l'Afrique Noire, Le Maghreb, pour essayer de commencer quand même à  améliorer la connaissance que nous avons les uns des autres. Nous sommes tous des spécialistes d'un tout petit aspect des francophonies. Il faudra entamer des travaux qui forcent chacun d'entre nous à devenir des spécialistes d'au moins deux ou trois domaines et à commencer à élargir ainsi le créneau en créant des réseaux, des transversales, au lieu d'un système en étoile qui converge vers un seul centre.

Charles Bonn:  Je voudrais partir de ce que Marc Quaghebeur vient de dire quant à la nécessité de mettre en cause le surmoi de la langue française, mais aussi des propos de Naget Khadda portant sur les relations de puissance entre les cultures ainsi que de certaines remarques de Fritz Peter Kirsch concernant les étudiants qui viennent nous trouver pour travailler sur les littératures francophones et qui sont effectivement, si nous y réfléchissons d'un peu plus près, des jeunes dont l'insertion dans la société apparemment monologique dans laquelle nous nous trouvons pose problème, que ce soit en France, en Autriche ou ailleurs. Chaque fois qu'il s'agit de cultures qui se sont définies depuis longtemps et ne se posent plus de questions sur leur véritable identité, est soulevé le problème de l'insertion de chacun d'entre nous. Je vois dans la francophonie une possibilité qui, jusqu'à présent, n'a pas été suffisamment développée ici. Il s'agit de susciter une réflexion qui ne se contenterait pas de poser le problème d'un dialogue entre des cultures dont la définition individuelle ne pose plus de problèmes mais, au contraire, d'opérer une remise en question de l'intérieur de la définition même de ces cultures. Le fait qu'il y ait au sein de la littérature française une littérature beur signifie que des questions se posent à l'identité française, à partir de l'intérieur de cette identité même. Il faut tâcher de définir les identités - identité française ou autre - à partir de concepts nouveaux c'est-à-dire de définir l'identité à partir de l'indéfini. Ebranler les certitudes des définitions identitaires toutes faites ne signifie pas arriver à de nouvelles définitions qui remplaceraient les anciennes mais peut-être à une interrogation sur soi qui est, certes, très inconfortable, mais qui est la seule manière qui permette de progresser dans ce dialogue interculturel. Le discours beur, par exemple, met en question à la fois le discours culturel français et le discours culturel algérien. Du côté français, on s'en défend dans le discours du pluriculturalisme qui prévalait il y a quelques années et qui consiste à mettre en valeur les cultures d'origine de l'immigration. Définir ces cultures à partir des cultures d'origine signifie qu'on ne se sent plus concernés en tant que Français. Dans le discours culturel algérien, il y a une attitude comparable qui consiste à remonter toujours à l'époque d'avant la colonisation, de sorte qu'on finit par ne plus voir ce qui s'est passé depuis.

Michel Tétu: J'approuve ce que Marc Quaghebeur vient de dire au sujet du surmoi de la langue française. A ce sujet, l'intervention de Charles Bonn apporte un excellent exemple. En effet, on ne peut pas comparer le monde linguistique français avec celui de l'anglais, de l'espagnol, puisque les villes d'Amérique latine ont, depuis longtemps, dépassé celles de l'Espagne. Le Brésil est devenu beaucoup plus important que le Portugal; rappelons-nous aussi le rapport entre les Etats-Unis et l'Angleterre. Dans le monde francophone, par contre, la France reste le pays le plus puissant. Néanmoins, il me semble que, de nos jours, il y a des littératures francophones dont la littérature française fait partie. Pour qu'une telle constatation se transforme en automatisme, il faut travailler dans le sens d'un changement d'état d'esprit.

Barthélemy Kotchy: Ce qui me frappe et ce que je retiendrai en partant d'ici ce sont deux choses. D'abord, cette rencontre est à mon sens une rencontre très positive. C'est la première fois que je rencontre, au niveau de la francophonie, des différences tres marquées qui se parlent. Différences au niveau geographique, ethnique et linguistique. Néanmoins, nous nous sommes rencontrés sur un point, sur la francophonie, et chaque différence s'est parlée.  J'ai vu à quel niveau les autres francophones qui appartiennent à des zones linguistiques de manière indépendante utilisent la francophonie de manière indépendante. Ma deuxième remarque concerne le rapport de l'Afrique noire à la francophonie. Il ne peut y avoir de dialogue dans une situation de dépendance. Pour que l'autre puisse parler de manière franche, il faut qu'il y ait inter-indépendance. Pour que la francophonie existe en Afrique, il faut que la France révise son regard sur l'Afrique. Etant donné qu'à l'heure actuelle le français en Afrique n'est que l'apanage de quelques élites privilégiées, la véritable francophonie, le véritable dialogue interculturel n'existent pas encore.

F. Peter Kirsch: Marc Quagebeur a ramené notre regard vers la France. Depuis longtemps, je suis d'avis que mon rôle de "romaniste" travaillant dans un pays d'Europe Centre-Orientale ne trouve sa justification que dans la mesure où je profite de mon éloignement géographique et culturel par rapport à la francophonie pour jeter un regard "autre" (ni indifférent, ni partial) sur le jeu complexe des identités et des métissages. S'intéresser aux choses québécoises ou maghrébines signifie aussi s'assurer des points de vue à partir desquels s'impose une vision insolite de la France. Ce n'est pas, alors, l'hexagone des mythes unitaristes qui apparaît, mais un pays pluriculturel où d'autres langues, en dépit de persécutions séculaires, s'obstinent à survivre à côté du français. Ainsi, la France elle-même se présente comme une première francophonie qui, trop souvent, ignore ses propres richesses. En même temps, notre regard de loin revient vers nous-mêmes en nous rappelant, par exemple, les responsabilités de l'Autriche à l'égard de ses minorités ethniques.

(Bilan du Colloque "Y a-t-il un dialogue interculturel dans les pays francophones ?",

Vienne, château de Neuwaldegg 1995, texte transcrit et condensé par Fritz Peter

Kirsch, publié dans: Cahiers francophones d'Europe Centre Orientale 5-6 1995, 414-425 )


1 Texte transcrit et condensé par F. Peter Kirsch.