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approcher Alger et Saint-Saëns ? Nouba/Suite en quatre mouvements à plusieurs variations
sur un thème djebarien : l’ambivalence (extrait) [Cette
étude de presque 90 pages est parue dans un ouvrage collectif analysant
la perception artistique de la ville d’Alger. [...]
Deux visions différentes – celle de la mer depuis Alger, la vue
d’ensemble d’Alger – et deux manières opposées de regarder, de loin
et de près. Sont-elles conciliables ? Le peintre algérois Mohammed
Racim nous a appris que oui. Combien de ses miniatures offrent le tableau
que verrait une colombe planant au dessus de la Kasbah : la vie
sereine des innombrables patios et des balcons sur les toits, avec au
loin la baie et la mer peuplées de navires ! Colombe de la paix ?
Les protagonistes de Racim sont les femmes, messagères de temps antérieurs
et meilleurs, capables d’étouffer avec leur grâce même les horreurs
de la guerre. Car miraculeusement la guerre ne fait pas défaut dans
ces miniatures. Mais Racim fuit les outrances.
Ainsi, un combat singulier, n’est pas un duel. Il n’est qu’un élégant
ballet qui, si l’on poussait la contemplation, s’épanouirait en une
savante rosace. De même, une bataille navale est sans cruauté. Malgré
les naufrages, elle est fête et féérie nautique. Grand et ample duo
dansé au vent du large. Là aussi nous retrouvons [...] les mouvements
jumelés des ‘danseuses orientales’ (Khadda 1975 : 8)
[1]
. C’est dans ces termes que Mohammed Khadda,
autre grand peintre algérien appartenant à la génération suivante, résume
l’art de Racim. Et il ajoute : [Dans les miniatures
de Racim] il y a aussi le silence. Même quand aux gueules de dix canons
s’épanouissent les panaches, le tonnerre est absent. Dans les patios
toujours calmes, les démarches sont feutrées, les gestes lents. (Ibid.) L’équivalent
de ce silence est, toujours selon Khadda, la lumière, une lumière qui
ne bouge pas,
qui est intense et douce à la fois. Racim n’illustrait pas n’importe quel moment de
la journée et de l’année, il avait sa
saison, il avait ses heures où la luminosité étale enveloppe
[2]
les choses au lieu de les heurter, les baigne
plutôt qu’elle ne les modèle. Nulle part le clair ne s’oppose à l’obscur,
aucun éclat de lumière qui risque de provoquer, en retour, l’ombre dense.
Aussi les éclats, les heurts, les oppositions, les tensions sont-ils
écartés ; ce sont là des éléments dramatiques qui nuiraient à la
sérénité de l’œuvre. Le noir peut être velours ou brocard ; il
est couleur, jamais ombre. (Ibid.) Est écartée
également la notion du temps. Racim a créé « une œuvre par delà
l’actualité » dit Khadda et il conclut : « [S]es images
nostalgiques [...] préfigurent un autre monde, le Paradis tel qu’on
se le présente en Islam. » (Ibid.)
Eclipse du temps, lumière immobile drapant les objets, silence,
innocuité d’une bataille qui reste comme en suspens, empreinte féminine
sur une ville et sur la vie qui la détermine, coprésence de deux perspectives
opposées (vue sur la mer et vue sur Alger) ... ce sont exactement les
éléments constitutifs d’un autre tableau, littéraire cette fois, par
lequel Assia Djebar ouvre le volet historique de son roman L’Amour,
la fantasia. Il s’agit de la description de cette matinée fatidique
du 13 juin 1830 où l’Armada française vient attaquer la ville d’Alger,
agression qui a inauguré les 132 ans d’occupation coloniale de l’Algérie
par les Français. Mais d’abord, la rencontre reste purement visuelle
et c’est cette amorce de contact où tous les phantasmes amoureux sont
encore possibles, que décrit la romancière. Elle le fait d’ailleurs
avec des expressions puisées dans le vocabulaire de la peinture : La ville, paysage
tout en dentelures et en
couleurs délicates, surgit [...] blancheur fantomatique, à travers un
poudroiement de bleus et de gris mêlés [... et ...] la montagne paraît
barrière esquissée dans un azur d’aquarelle. (Djebar 1995 : 14)
[3]
Impression
visuelle qui domine : la lumière. C’est une clarté toute particulière,
« une lumière immuable qui
absorbe les sons » (16), une lumière qui fait corps avec le
silence : Silence étalé d’un coup en un drap immense réverbéré : comme si
la soie de lumière déjà intense,
prodiguée en flaques étincelantes, allait crisser. (15) Et la ville
d’Alger « ne bouge pas.
Rien n’y frémit [...] » (15). Calme solennel aussi de l’autre
côté, sur les vaisseaux des Français qui regardent et attendent comme
« des bêtes de cirque prêtes à
la cérémonie derrière un halo
de projecteurs » (15). C’est la « brève trêve
de tous les commencements » (17). Et les figures que dessine la
flotte française sur la mer sont celles « d’une chorégraphie mystérieuse » (17),
d’« un ballet fastueux »
(14). « Comme si la guerre qui s’annonce aspirait à la fête » (17). Il y a même un étrange
désir qui s’empare des êtres de part et d’autre. Fidèles à certains
poncifs européens, les soldats français perçoivent Alger comme une ville
qui « se dévoile », comme le « corps à l’abandon » d’une « Orientale immobilisée en son mystère »
(14), alors que la narratrice se demande ce « que se disent les
femmes de la ville, quels rêves d’amour s’allument en elles, ou
s’éteignent à jamais, tandis qu’elles contemplent la flotte royale [...] »
(17) ; « dans l’aveuglement d’un coup de foudre mutuel » (17), surgit donc l’impensable :
« Comme si les envahisseurs allaient être les amants ! »
(17). Comble onirique d’une réciprocité aussi réelle qu’irréelle. Elle
se déploie tout au long de ce merveilleux passage de roman qui met en
scène le futur occupant « regard[ant] la ville qui regarde »
(16). Ce coup de théâtre est à tel point troublant qu’on finit par s’interroger
« qui dès lors constitue
le spectacle, de quel côté se trouve vraiment le public » (14). Mirage diégétique
qui accompagne le lecteur dès le début et peut l’attendre même au détour
d’une phrase: « Devant l’imposante flotte qui déchire l’horizon, la Ville Imprenable se dévoile [...] »
(14) où la principale (« Devant l’imposante flotte la Ville Imprenable
se dévoile ») traduit la perspective de l’envahisseur et la relative
(« qui déchire l’horizon ») celle de la ville victime qui
regarde au loin. – Ce regard rêveur sera brisé seulement à la fin de
la féérie navale quand le déchirement de l’horizon se transforme en
agression coloniale durable : Et le silence de cette matinée souveraine
précède le cortège de cris et de meurtres, qui vont emplir les décennies
suivantes (17). L’éclipse
du temps cesse, l’« instant
solennel, suspendu en une apnée d’attente » (14) est relâché,
le temps historique reprend le dessus.
Si l’intertextualité Khadda-Djebar est sans doute frappante,
ce qui intéresse davantage – et surtout pour les besoins de cet article
– ce sont les différences entre les deux textes ou mieux encore, entre
l’œuvre de Racim et le tableau littéraire d’Assia Djebar. Alors que
les tranches de vie algéroises du minitiaturiste s’inscrivent dans un
hors-temps durable puisque imaginaire (le paradis islamique selon Khadda),
l’écrivaine algérienne ne met en scène qu’une
« brève trêve », « une apnée d’attente ». Le cinéma d’action (surtout d’origine italo-américaine)
nous a habitués depuis longtemps à ce genre d’instantanés où, dans un
ralenti ou un arrêt sur image, un moment-apogée de l’action apparaît
comme réfracté à travers la psychologie des protagonistes. On aimerait
alors intervenir sur la main qui tire pour donner à la balle qui s’élance
et, du coup, à la trame du film une autre direction qui éviterait, elle,
le malheur. Version moderne des moments priviligiés de réflexion chorale
du théâtre grec. Quoique incapables de changer le cours des choses,
ces instantanés n’en constituent pas moins des carrefours diégétiques
parce qu’ils permettent au temps supposé objectif de l’intrigue, de
se transformer en temps subjectif. L’individu (le personnage, le spectateur/lecteur)
a l’occasion d’imaginer ce qui pourrait ou aurait pu être. Toutes les
suppositions sont permises, même celles qui relativisent notre perception
habituelle du monde. Assia Djebar en profite pour perturber la relation
historique entre le Même et l’Autre : sur l’axe horizontal, celui
des contacts entre les êtres humains, elle supplante la notion de l’ennemi
par son opposé : le partenaire amoureux. Et c’est à l’abri de l’effet
aveuglant d’une lumière-silence qui enveloppe tout le tableau que s’efface
l’autre axe, la verticale de l’infériorité-supériorité qui se superposerait
inévitablement à la notion de l’Autre si on concevait celui-ci comme
ennemi. Une première matinée éblouissante qui s’inscrit dans plus d’un
siècle d’histoire coloniale : le temps d’un clin d’œil appuyé,
le mécanisme dévastateur de l’obsession hiérarchisante est suspendu
grâce à l’hypothèse d’un amour paradoxal. Dans le bref passage de L’Amour, la fantasia, non seulement les
actes agressifs sont innocentés pour ouvrir une fenêtre sur la réflexion,
mais de part et d’autre il n’y a que des paires : « Amable
Matterer [l’un des envahisseurs français] regarde la ville qui regarde »,
on assiste au « coup de foudre mutuel [... dans ...] le silence
de cette matinée souveraine ». Chez Racim, l’innocence des navires
de guerre, réduits au statut de décoration joyeuse, ne déclenche pas
les échanges ; c’est d’ailleurs dans cette logique (et aussi dans
celle de la représentation picturale, il faut bien l’avouer) que la
coprésence des deux vues – celle sur Alger et celle sur la mer – est
assurée, dans ses miniatures, par le grand angle depuis un point surélevé
qui neutralise, dans une vision à la fois bienveillante et indifférente,
les êtres et les choses, tandis que chez Djebar le point de vue surplombé,
la verticalité, fait entièrement défaut. Ce qui s’installe par contre,
dès les premières lignes, c’est une diégèse en va-et-vient, une sorte
de conversation de perspectives et de visions entre Alger et la mer,
une réflexion-songerie répartie sur plusieurs actes, non de parole,
mais de regard.
Il fallait le faire : éclipser, en tant qu’ancienne colonisée,
la violence coloniale séculaire ; passer outre des positions figées
fondées sur le bilan des torts ; penser l’Autre en égal ;
tisser avec lui des liens amoureux au moment crucial de l’agression !
Cette démarche exploite au maximum les ambiguïtés dans les relations
humaines en dépassant même l’épistémé post-coloniale, car dans le procès
intenté à l’ancien colon, il est d’habitude impensable de lui attribuer
un statut autre que celui d’ennemi (historique). Mais pour arriver à
démolir les cloisons qui compartimentent nos relations avec l’Autre,
peut-être faut-il vraiment transmuer en ambivalence – au sens aussi
bien général que psychologique du terme – ce qui est une antinomie dans
la pensée collective. Cette transformation peut se faire avec les instruments
de l’analyse bien sûr. Cependant, lorsqu’elle est réalisée avec les
moyens de l’art, elle est sans doute plus séduisante et – qui sait ?
– plus convaincante.
Au fond, la démarche d’Assia Djebar ne fait que mettre au clair
et à profit une configuration de base qui détermine les rapports entre
les (représentants de) cultures différentes. Inéluctablement, il y a
« un double mouvement de répulsion et d’attraction » puisque
« la situation d’altérité est par essence ambivalence : l’autre
est, par nature, un frère et un rival » (Clapier-Valladon/Mannoni
1991 : 577). Djebar a capté un moment pur où cette répulsion-attraction
semble pouvoir se déployer dans un équilibre des forces : le moment
juste avant que le système colonial ne s’installe. Car une fois établi,
le colonialisme pervertit tout, à commencer par l’ambivalence. Partant
d’un a priori, celui de l’inégalité
des « races », le transformant en système et en pratique quotidienne,
le colon ne pourra jamais percevoir l’Autre comme son frère. Tout au
plus le considèrera-t-il – dans un élan d’ingénuité initiale – comme
détenteur de charmes « primitifs » ou de contre-modèles à
parfaire. Ou bien, plus tard, en formulant ses mea culpa, il verra en lui une victime.
Mais dans les trois cas – verticalité oblige – il se penchera sur l’Autre ... curieux, intéressé
ou honteux.
L’Amour, la fantasia est une enquête romancée sur les mémoires individuelle
et collective, sur leur enchevêtrement et sur leur imbrication
avec l’amour. Le lecteur est initié aux deux formes de mémoire dès les
premières pages : la narratrice se souvient de la fillette qu’elle
était, allant pour la première fois à l’école française, accompagnée
par son père qui rapprocha ainsi sa fille de ce qui allait être son
amant de toujours, le français – langue du colon (pages 11-13) ;
et le récit enchaîne avec la description du moment où l’Armada française
s’approcha de la ville d’Alger (pages 14-17), inauguration d’une longue
et sanglante histoire de colonisation où l’agresseur ne cesse d’« étreindre
l’ennemi », de vouloir « faire corps » avec lui « dans
le vertige du viol » (82), amour-haîne dans lequel l’agressé ne
peut que sombrer à son tour. L’analyse de cette réciprocité est le défi
que relève Assia Djebar dans son roman. Et dans ce va-et-vient de regards
et de perspectives, le parcours individuel de la narratrice est inséparable
de l’histoire de son peuple, des hommes et surtout des femmes que Djebar
écoute et interpelle en historienne-romancière, infatigablement engagée
dans la recherche de traces. Va-et-vient donc de paroles également,
de voix à travers le temps. En rendant la voix aux femmes algériennes,
la narratrice – et à travers elle, l’écrivaine – contribue à « la
reconnaissance de leur rôle dans l’écriture de l’histoire » (Tabti
1986 : 61). Certes, dans L’Amour, la fantasia, la parole des femmes
« se joue comme une musique » (Ibid.) et on serait tenté de
la comparer à une polyphonie (terme que l’analyse littéraire bakhtinienne
en particulier, a emprunté à la musique). Mais le roman de Djebar est
une fugue à deux thèmes. Il fait aussi parler l’Autre : le parachutiste
français découvrant l’amour de celle qu’il est en train de violer ;
Pauline Rolland, révolutionnaire française bannie, victime de tant d’atrocités ;
Pélissier, colonel semeur de mort collective et rapporteur fidèle de
son triste exploit où, en négociant, il essaya de sauver le millier
de personnes (familles réfugiées dans une grotte) qu’il finira par enfumer
et asphyxier, devenant ainsi – lui, le Français – « l’embaumeur
quasi fraternel de cette tribu définitivement insoumise » (Djebar
1995 : 115) ; tant d’autres jouant un rôle jamais univoque
et prenant parfois parti pour la victime, ne serait-ce que de façon
naïve ; les artistes : Saint-Saëns encourageant Bachetarzi ;
Eugène Fromentin enfin, le narrateur, sacrifiant – comme Djebar elle-même
– au rite algérien selon lequel « inévitablement, toute histoire
d’amour ne peut être évoquée sur ces lieux, autrement que par son issue
tragique » (Djebar 1995 : 311). « La fantasia »
où l’amoureux éconduit touche à mort la femme qu’il aime (épisode rapporté
par Fromentin, cf. Djebar 1995 : 310-312), c’est l’épithète qui
transforme l’amour en ambivalence : L’Amour,
la fantasia. A l’image de l’ambivalence entre hommes et femmes :
celle entre Algériens et Français. Chez Djebar, « le ‘je’ se mêle
étroitement à un ‘nous’ qui inclut aussi les ‘bourreaux’ d’hier »
(Clerc 2000 : 145). C’est le résumé d’une critique française convaincue
que Assia Djebar
est la seule [...] de tous les écrivains algériens, à avoir su dire
ce lien complexe, contradictoire mais profond, étroit, secret qui lie
nos deux peuples d’un bord à l’autre de la Méditerranée, par delà les
luttes sanglantes (Clerc 2000 : 144). Une fillette
à la fois honteuse et contente de pouvoir approcher la culture ennemie
mais fascinante de l’occupant, une lente approche de la ville que l’Armada
va occuper, approche où l’approchant et l’approché hésitent entre le
mépris, la peur et l’amour de l’Autre ... sans aucun doute, le début
de L’Amour, la fantasia s’inscrit dans l’expérience
de l’ambivalence. Mais ce vécu initial est-il durable ? Faut-il,
pour le conserver, étendre indéfiniment l’acte d’approcher, de peur
que l’ambivalence ne tourne en univocité, une fois l’approche accomplie ?
Le lecteur des trois cent pages de L’Amour,
la fantasia comprend que non : la présupposition de l’ambivalence
est peut-être le seul paradigme à ne jamais sacrifier. Même dans le
face à face le plus immédiat, dans l’examen le plus douloureux des agressions
historiques, elle est l’unique moyen de rendre justice à l’Autre ...
et au Même. Ainsi est atteint, sur une échelle déontologique, le degré
maximal, le point d’aboutissement d’une démarche qui refuse toute forme
de verticalité revancharde. L’Autre – fût-il l’un des « amants
funèbres de mon Algérie » (Djebar 1995 : 84) – est celui que
la narratrice essaie de comprendre dans le syntagme historique, sur
l’axe horizontal du temps, là où il ne pourrait y avoir que rencontre.
Démarche exemplaire, s’il en est. Mais où et comment situer celle
de Saint-Saëns ? On l’a vu d’une part reproduire les poncifs et
les comportements propres à la société de son époque, et de l’autre,
s’écarter de la norme colonialiste. Son école buissonnière très personnelle
l’a amené à quitter, de temps en temps, la verticalité française et
à chercher, loin de l’Hexagone, un syntagme réconfortant : le contact
avec d’autres continents, avec leur musique et leurs musiciens. Et de
ces contacts, il a tiré des conclusions préparant un avenir qu’il refusait
toutefois de réaliser lui-même. D’une certaine manière, il était prédisposé
à vivre l’ambiguïté : celle du monde et la sienne. Cependant, il
ne semble pas que ce vécu ait été souvent apprécié ou même remarqué.
Ni ses contemporains, ni la postérité n’y ont été vraiment sensibles.
Exemple modeste mais éloquent : à une exception près (Proust),
personne n’a vraiment entendu ou senti que dans le premier et le dernier
mouvement de l’opus 60, Saint-Saëns soumet le mélange culturel soit
à une série de fusions (Prélude :
En vue d’Alger), semblables à l’effet de la lumière-silence djebarienne
nivelant les inégalités entre approchant et approché, soit à une mise
en scène à la fois sociologique et diabolique de l’incompatibilité des
deux cultures (Marche militaire française). De façon
générale, on a l’impression que la plupart des analystes de Saint-Saëns
ont été parfaitement réfractaires à la fascination du jeu des contradictions
auxquelles le compositeur français s’était exposé, sa vie durant, et
avait exposé son œuvre. Dommage qu’ils n’aient pas lu ou pu lire L’Amour, la fantasia. S’abandonner à l’approche
et à la rencontre en prenant ce qu’elles donnent. Surprendre un sens
profond dans le va-et-vient des regards, des voix, des empathies. Apprendre
l’ambivalence. Comprendre enfin que rien n’est aussi nuisible à
l’appréhension du patrimoine humain et artistique que le dogme noir
de la certitude. Bibliographie (choix) Saint-Saëns,
Camille (1880), Suite Algérienne
op. 60 (partition). Paris, Durand Editions musicales. Saint-Saëns,
Camille (1885), Harmonie et mélodie.
Paris, Calman Lévy. Saint-Saëns,
Camille (1894), Problèmes et
mystères. Paris, Ernest Flammarion. Saint-Saëns,
Camille (1899), Portraits et
souvenirs. Paris, Société d’édition artistique. Saint-Saëns,
Camille (1913), Ecole buissonnière.
Notes et souvenirs. Paris, Pierre Lafitte & Cie. Djebar,
Assia (1995 [19851]), L’amour,
la fantasia. Paris, Albin Michel (Le livre de poche). Clapier-Valladon, Simone / Mannoni, Pierre (1991),
Psychosociologie des relations
interculturelles. Dans : Poirier, Jean, Histoire des mœurs III – Thèmes et systèmes
culturels. Paris, NRF Encyclopédie de la Pléiade, pp. 541-597. Clerc,
Jeanne-Marie (2000), Une lecture
française d’Assia Djebar. Dans : Chroniques allemandes n° 8 – Assia
Djebar en pays de langue allemande. Textes réunis par Nassima Bourgherara
à l’occasion du Colloque organisé les 3 et 4 décembre 1998, pp. 143-147. Khadda,
Mohammed (1975), Racim par-delà
l’actualité. Dans : El
Moudjahid culturel. Hebdomadaire de l’actualité n° 157 (numéro
spécial « Racim »), 11 avril 1975, p. 8. Proust,
Marcel (1971), Camille Saint-Saëns.
Dans : Proust, Marcel, Contre
Sainte-Beuve précédé de Pastiches
et mélanges et suivi de Essais
et articles. Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade) [L’article
en question avait paru dans Le
Gaulois du 14 décembre 1895]. Racim
(1990) : Mohammed Racim.
Miniaturiste algérien. Texte de Mohammed Khadda. Alger, Entreprise
Nationale du Livre. Tabti,
Bouba (1992), L’Amour, la fantasia d’Assia
Djebar ou l’autre voix/e de l’Histoire. Dans : Discours en/jeu(x). Intertextualité ou interaction
des discours. 8èmes Journées d’étude du Département de
Français (I.L.E. Université d’Alger), 5-6-7 avril 1986. Alger, Office
des publications universitaires, pp. 38-63.
[1]
Des parties importantes de
ce texte de 1975 sont repris dans le commentaire de M. Khadda, qui
accompagne les reproductions des miniatures de M. Racim dans Racim
1990.
[2]
Dans la version de 1990 (Racim 1990 :
48) le mot « étale » est séparé d’« enveloppe »
par une virgule et, du coup, il change de statut syntaxique et de
signification : l’adjectif « étale », synonyme
d’« immobile », se transforme en verbe de sorte que « envelopper »
devient une adjonction quelque peu contradictoire à « étaler ».
A mon avis l’absence de la virgule se défend mieux.
[3]
Dans cette citation du roman d’A.
Djebar et dans celles qui suivent, j’ai souligné les passages susceptibles
de mettre en évidence les réseaux isotopiques qui se développent autour
des concepts (reliés entre eux) : « lumière », « immobilité »,
« recouvrement textile », « silence », « danse »,
« fête », « femme », « coprésence de
deux perspectives / réciprocité » et « éclipse du temps ».
On aura noté que ces concepts sont aussi ceux du texte de M. Khadda
et que pareille analogie peut aller jusqu’à une identité lexicale.
Et si Khadda parle des « oppositions [et des] tensions écartées »
il les réfère certes aux couleurs, mais sous-entend aussi l’atmosphère
paradisiaque dans laquelle baignent les minitiatures de Racim. Chez
Djebar également, le prodige visuel est métaphorisé : il devient
synonyme de la bataille mise en suspens.
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