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Albert Camus à la croisée des chemins

 

L'oeuvre et la personne de Camus, on le sait, continuent de susciter certains malaises. [1] Depuis longtemps, la critique maghrébine essaie de se débarrasser de ce gêneur prestigieux en lui collant l'étiquette de «Français» et en manifestant une déception non dépourvue de ressentiments à l'égard d'un «humaniste», qui, au milieu d'une confrontation éprouvée par lui-même comme traumatisante, n'a pas su prendre le parti de la justice. [2] En tenant compte, cependant, des rapports de dominance qui déterminent le «jeu» culturel au nord et au sud de la Méditerranée et qui n'ont pas été abolis d'un seul coup, au moment de l'indépendance algérienne, on finit par s'apercevoir que certains aspects de l'oeuvre camusienne susceptibles d'éclairer à la fois la littérature française et la littérature algérienne de langue française restent à découvrir. On comprend mieux Albert Camus, semble-t-il,lorsqu'on le compte au nombre de tous ces provinciaux qui, au cours de l'histoire de la France moderne, n'ont pas cessé de «monter» à Paris pour conquérir une gloire d'écrivain en réconciliant l'univers «sauvage» dont ils tirent leur origine avec les exigences de la civilisation standardisée. Le sentiment d'infériorité de l'intellectuel pauvre et marginal se transforme en fierté au fur et à mesure qu'il réussit à montrer que la lucidité disciplinée, l'idéal de maîtrise inhérents à la culture dominante ne perdent rien à se renouveler au contact d'une «barbarie» promise au rôle d'une nature éternellement jeune et bienfaisante. Il semble que le point de départ de l'œuvre camusienne est bien cette thématique d'une terre maternelle nourrissant ses enfants, corrigeant les excès d'une civilisation dégénérée en technocratie qui hante toutes les littératures régionalistes aux prises avec un sentiment de retard par rapport au centre «civilisé» et cherchant des compensations par l'enracinement dans l'atemporalité d'un terroir. Depuis ses débuts, la littérature francoalgérienne dont Camus parle très peu mais qui constitue en quelque sorte le substrat de ses écrits n'a pas cessé de brosser le tableau d'un Maghreb magnifiquement sauvage où la vitalité des pionniers célèbre des noces splendides avec la nature. [3] «Sur cette terre riche, brûlée par le soleil, où tout n'est qu'éclat, se modèlent dans la lumière en fusion les Algériens énergiques et sensuels (...) - race brutale, avide, pratique, franche, ayant naturellement en horreur les sentimentalités européennes et l'idéal universitaire qui anémient la France». [4] Les riches colons de Robert Randau aussi bien que le Cagayous plébéien de Musette sont des forces de la nature. Il faut bien les prendre comme ils sont, étant donné que ce pays qui leur appartient est bien «comme ça», c'est-à-dire vierge et destiné à être possédé par la mainmise du pionnier aussi bien que par la sensibilité du poète. Camus valorise cette mythologie de la force barbare du peuple neuf, mais en même temps il tâche de l'intégrer à une autre mythologie lourde de toute l'histoire de la culture française, celle de l'homme maître de sa spontanéité et de son destin. Toutes les œuvres du philosophe et de l'écrivain Camus affirment la légitimité du bonheur des sens aussi bien que la splendeur de l'univers matériel. [5] En même temps, ces textes proclament la nécessité de dépasser cette facticité par un élan civilisateur que Camus désigne du terme de révolte. Face à l'ambiguïté fondamentale d'un cosmos hanté par la mort, n'opposant qu'une «tendre indifférence» aux aspirations humaines, l'homme doit s'épanouir dans le sens d'un héroïsme qui renonce aux tentatives (considérées comme illusoires) d'interpréter et d'organiser l'histoire pour se consacrer à l'humanisation, en faisant appel aux vertus de mesure et de solidarité, de l'instant présent. Camus, qu'on a souvent qualifié de «moraliste», puise en effet aux sources de la «culture dominante» française en réactualisant une honnêteté classique fondée sur l'autocontrôle permanent et la sociabilité intelligente. «Je sais de science certaine», dit le Tarrou de La Peste, «que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n'en est indemne. Et qu'il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la figure d'un autre et à lui coller l'infection. Ce qui est naturel, c'est le microbe. Le reste, la santé, l'intégrité, la pureté, si vous voulez, c'est un effet de la volonté, et d'une volonté qui ne doit jamais s'arrêter. L'honnête homme, celui qui n'infecte presque personne, c'est celui qui a le moins de distraction possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais être distrait!» [6] Donc, l'innocence de l'être naturel n'est légitime qu'en tant que caractéristique primordiale de la condition humaine telle qu'elle se manifeste dans le cas de Meursault dans L'Étranger. Dès que se manifeste le côté sombre de cette condition (conditionnement social, «peste» de l'absurdité cosmique), il faut que «Sisyphe» passe à l'âge d'adulte en incarnant l'idéal de l'homme lucide et solidaire par le biais duquel Camus veut renover la culture dominante du centre parisien menacée à ses yeux par cette faiblesse morale, cette sclérose qu'il a voulu peindre sous les traits du protagoniste de La Chute. Clamence incarne la «distraction» qui oublie de réagir au cri d'une inconnue, victime des lois cruelles d'un univers impénétrable; le péché majeur de ce personnage luciférien c'est de se faire complice de l'absurde en pratiquant une auto-accusation permanente qui le dispense de toute «révolte» en lui procurant une autorité à la fois fausse et durable. [7] Au fond, Clamence représente une culture française menacée d'immobilisme orgueilleux et stérile, nécessitant une cure de rajeunissement qui ne peut s'effectuer qu'au contact de la nouvelle «honnêteté» due à la nature civilisée en terre d'Algérie. Rien de plus compréhensible, dans cette optique, que la méfiance profonde que les Maghrébins ont toujours nourrie à l'égard de cet écrivain dont l'attachement à l'Algérie était, au fond, aussi sincère, aussi «viscéral» que le leur. En fait, l'élément arabo-berbère est partout présent dans ses oeuvres. Mais le rôle que cet élément est appelé à jouer est celui d'une nature totalement fruste et passive. C'est une matière première de forme humaine, faisant partie du décor devant lequel se déroule le drame véritable, celui de «l'homme» franco-algérien, ce héros aux racines cosmiques à la recherche d'une nouvelle civilisation française nourrie de sève algéro-méditerranéenne. L'humanisme de la «pensée de Midi» n'implique qu'une promotion idéale de la minorité privilégiée dont les meilleurs esprits sont appelés à réinventer les règles du jeu socio-culturel en tant que partenaires des élites métropolitaines. Quant aux colonisés, ils apportent leur contribution soit en représentant la barbarie irréductible, cette tentation permanente qui, surmontée, rehausse la gloire des pionniers de la vraie civilisation, soit en accomplissant des efforts incertains pour sortir de leur «nature». [8] Du point de vue des Arabo-Berbères plus ou moins affiliés à cette Ecole d'Alger dont Camus était la figure de proue, une telle conception à la fois poético-philosophique et idéologique a dû paraître d'autant plus frappante (et traumatisante) qu'il leur était difficile de nier le grain de vérité qu'elle comportait.

                                              Extrait de: "La Civilisation et la barbarie. Considérations sur les rapports entre les littératures de langue française" in: El-Tabyine. Périodique culturel et de création, Alger, 4 1992, 16 - 27 (également dans: Cultures en conflit, Cahiers francophones d'Europe centre-orientale 2 1992, 37 - 56).


[1] Ce texte a été rédigé à une époque où la «redécouverte» de Camus par les intellectuels maghrébins était encore beaucoup moins évidente qu'aujourd'hui.

[2] Cf. A. Taleb Ibrahimi: «Albert Camus vu par un Algérien», dans A. T. I.: De la Décolonisation à la révolution culturelle, Alger, 1976, 161-184; A. Moser: «Dib und Camus: eine Gegenüberstellung», dans A. M.: «Littérature dominée - Littérature de l'exil». Thematische und strukturelle Aspekte im Romanwerk Mohammed Dibs, Thèse Vienne, 1983, 285-286; P. Barbeito: «Perception and Ideology: Camus as «Colonizer» in «The Adulterous woman», dans Revue CELFAN7, 3, 1988, 34-38; W. Albes: Albert Camus und der Algerienkrieg, Tübingen, 1990.

[3] Il semble que Jean Déjeux ne tient pas assez compte de l'ambiguïte du régionalisme littéraire lorsqu'il écrit au sujet des écrivains «pied-noir» que «leur vocation littéraire

était parisienne» (J. D.: Littérature maghrébine de langue française, Sherbrooke, 1978, 25).

[4] R. Randau: Les Colons. Roman de la patrie algérienne, Paris, 1907, III.

[5] Les textes de Camus fourmillent d'assertions d'un parti pris de simplicité: «( . . .)chaque fois qu'il m a semblé éprouver le sens profond du monde», écrit-il par exemple dans L'Envers et l'endroit, «c'est sa simplicité qui m'a toujours bouleversé» (A. C.: Essais, Ed. R. Quilliot/L. Faucon, Paris, 1965, 28). A y regarder de près, le lecteur finit cependant par comprendre que cet amour des choses élémentaires n'est qu'un point de départ.

[6] A. Camus: Théâtre, récits et nouvelles, Ed. R. Quilliot, Paris 1962, 1425 s.

[7] Quelques décennies après La Chute, Pascal Bruckner fustigera à son tour la décadence et le défaitisme d'une intelligentsia parisienne qui, à son avis, sympathise trop avec le Tiers-Monde. Son portrait de l'intellectuel «gauchiste» ressemble curieusement au juge-pénitent de Camus (Cf. Le Sanglot de l'homme blanc, Paris, 1983.)

[8] Il semble qu' Albert Memmi insiste trop exclusivement sur l'aspect tragique d'une littérature franco-algérienne qui serait le reflet d'un sentiment d'échec («vaincus ou vainqueurs, tout le monde fut isolé et finalement aliéné, les uns par leurs défaites, les autres par leurs victoires.» «Introduction: Une Littérature de la séparation», dans Anthologie des écrivains français du Maghreb, sous la dir. d'A. M., Paris, 1969, 20). Cette thèse des «deux solitudes» néglige l'imbrication réelle des cultures dont l'une déploie des efforts considérables pour instrumentaliser l'autre.