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Quelques Réflexions sur le rôle des immigrés dans le roman québécois

Les meilleurs critiques littéraires semblent tomber d'accord sur ce point: la littérature québécoise d'aujourd'hui est en train de s'ouvrir à l'universel et de se débarrasser de ses vieux réflexes d'enfermement et de xénophobie. Selon toute apparence, le cri qui résonnait jadis, de Maria Chapdelaine à Menaud maître-draveur: "Autour de nous des étrangers sont venus qu'il nous plaît d'appeler des barbares..." a cessé, peu à peu, d'éveiller des échos. Les écrivains du Québec, semble-t-il, ont fini par consentir à une modernisation qui les rapprochait, enfin, d'un continent dont les voies leur avaient été fermées depuis l'événement traumatisant de la "Conquête". Les études québécoises en Europe, à leur tour, ont diagnostiqué la transformation  en la saluant souvent avec sympathie. [1]

Ce changement d'époque et de paradigme qui, pour certains, revêt le caractère d'une mort suivie d'une renaissance, [2] n'est pas sans rappeler le grand mouvement d'hybridisation culturelle décrit par les "Postcolonial Studies" vouées aux dimensions interculturelles et intercontinentales de la littérature universelle. Les réflexions d'un Homi Babha, [3] d'une Gayatri Chakravorty Spivak [4] sur les Indes, celles que Edward W. Said a consacrées à l'Orientalisme et à l'impérialisme culturel [5] ont favorisé l'éclosion d'un discours anti-identitaire, tourné vers la polyphonie et fondant une nouvelle conception de la Weltliteratur telle que la définit, p. ex., Doris Bachmann-Médick dans un récent ouvrage collectif consacré au "tournant anthropologique des études littéraires":

Literarische Texte für ein Aushandeln (...) interkultureller Differenzen im Wahrnehmen, Denken und Handeln in Anspruch zu nehmen, statt sie auf Einheits- und Identitätsstiftung zu verpflichten  - darauf zielt eine ethnologisch orientierte Literaturwissenschaft, indem sie nach Untersuchungsperspektiven jenseits der überkommenen Verengung auf Nationalliteraturen sucht und dabei kulturelle Hierarchien und deren Text-Kanonisierungen in Frage stellt. [6]  

Au Québec, après Pierre Nepveu [7] et Simon Harel [8] , Sherry Simon a souligné que le discours identitaire pratiqué longtemps par la critique littéraire du Canada francophone, ne rend pas compte du fonctionnement réel de la culture tel qu'il peut être analysé d'après Derrida, Kristeva et Bourdieu:

La culture n'est pas une enveloppe, source rassurante de signification immédiate, mais un ensemble de discours et de pratiques qui se font concurrence sur le terrain symbolique. [9]

A première vue, on est tenté d'abonder dans le sens de toutes ces études fortes, au  prestige bien mérité. Rien de plus évident, semble-t-il, que ce changement d'orientation et, sans doute, de mentalité qui s'observe lorsqu'on suit le fil de l'histoire du roman québécois. Chez les narrateurs d'aujourd'hui, des protagonistes sillonnent le continent à bord de quelque vieille Volkswagen [10] et sympathisent avec l'immigration clandestine aux Etats-Unis. [11] Certains se découvrent, dans l'euphorie, un grand-père amérindien en plein désert de l'Arizona. [12] D'une façon générale, les expérimentations ludiques que certains qualifient de postmodernes font tourbillonner toutes les idées reçues en conférant au roman québécois contemporain ce flair d'aventure scripturale indispensable, dirait-on, à la bonne littérature narrative d'aujourd'hui. A la lecture de certains manuels, cependant, on se demande si l'optimisme de tant d'analyses ne va pas trop loin et s'il ne risque pas d'aboutir à une vision à peine moins réductrice que les stéréotypes identitaires qu'il s'agit de combattre. C'est ainsi que nous lisons dans une histoire de la littérature québécoise publiée en 1994:

Depuis une vingtaine d'années, l'étranger cesse d'être perçu à travers des stéréotypes. L'image de l'autre n'est plus le signe d'une dépossession comme cela a pu être le cas dans le passé. (...) Il semble que l'étranger dans de nombreux romans soit non seulement reconnu dans sa différence mais chargé de valeurs positives. Il peut être celui qui, ébranlant les certitudes de la pureté des origines, conduit à réfléchir sur l'hétérogenéité des cultures. De cette sorte, l'identité québécoise ne sera plus perçue dans sa seule filiation à la France mais recherchée au croisement de deux cultures: européenne et américaine. [13]

Selon un ouvrage de synthèse un peu plus ancien, l'étranger en tant que personnage du roman québécois est tout simplement absent avant la limite fatidique de la dernière vingtaine d'années.

(...) le roman québécois des années 196O à 1973 semble se complaire dans un univers hermétique. En effet, l'action se passe généralement au Québec, entre Québécois qui affrontent des réalités québécoises. [14]

Devant de telles assertions on se sent d'autant plus perplexe qu'il faut bien admettre, insistons-y, le bien-fondé d'interprétations qui soulignent les mutations socio-culturelles de notre époque, la nouveauté des inspirations et des expérimentations, et surtout l'émergence d'une production littéraire importante, en langue française, d'écrivains originairement non francophones. Mais comment peut-on invoquer la figure de l'étranger chez les romanciers québécois sans faire mention d'auteurs chez qui cette figure, dès la première moitié de notre siècle et de décennie en décennie jusqu'à nos jours, revêt une importance capitale, tels que Germaine Guèvremont, Yves Thériault, Gabrielle Roy, Réjean Ducharme, etc. ? Tout se passe comme si les manuels étaient motivés par une "doxa" leur imposant une distinction bien tranchée entre un Québec d'autrefois marqué par le repliement xénophobe et un Québec d'aujourd'hui enfin porté au cosmopolitisme. Avouons qu'une telle vision des choses ne laisse pas moins rêveur que le gros titre à l'allure généralisante d'une feuille d'information publiée par le gouvernement du Québec à l'intention des pays de langue allemande: "Quebecer sind offen, tolerant und gastlich Einwanderern gegenüber." [15]

Évidemment, sur le plan de la recherche universitaire, le problème est circonscrit avec plus de rigeur, présenté de façon plus différenciée. Pourtant, même dans les publications particulièrement actuelles et importantes de Simon Harel sur l'étranger dans la littérature romanesque du Québec, la synchronie l'emporte de loin sur la diachronie, de même que le passé (sombre) est considéré surtout en tant que préparation du présent (plein de promesses). Dans un ouvrage collectif récent consacré à l'"étranger dans tous ses états", [16] l'interrogation sur les textes du passé et leur insertion socio-culturelle tient relativement peu de place puisque "Anthropologues, sémioticiens, philosophes, psychanalystes, théoriciens de divers lieux du champ littéraire ont voulu offrir leurs perceptions de l'étranger: personnage social fascinant ou expérimentation culturelle de l'inconnu". [17] La contribution de Pierre L'Hérault, [18] la seule qui aborde résolument un problème d'histoire littéraire, présente Jacques Ferron comme agent du métissage et de la rupture par laquelle se consomme le refus "d'une mission" confiée à un "peuple messianique", de sorte que l'auteur des Contes du pays incertain "rejoint, précède souvent (...) ceux et celles qui, dans les années quatre-vingt, introduisent dans l'écriture québécoise l'espace de l'ailleurs (...). [19]

D'une façon générale, on considère la décennie suivant la mort de Maurice Duplessis comme une ligne de partage des eaux entre les ténèbres d'autrefois et l'avènement des lumières d'aujourd'hui. Pourtant, les frontières séparant l'avant de l'après se déplacent. Si tant de commentateurs ont donné l'impression que l'histoire littéraire du Québec d'avant les années 6O constitue une espèce de préhistoire marquée par le repliement conservateur et pusillanime, à l'heure actuelle c'est le tour de l'époque de Parti pris d'entrer dans la préhistoire au fur et à mesure que les écrivains de la "Révolution tranquille" se révèlent être encore très marquées par l'opposition du Même et de l'Autre, donc très peu "ouverts", somme toute. [20] Parfois, la fascination devant le passage de la littérature québécoise au pluralisme ludique et à l'américanité tonifiante engendre des essais de periodisation d'une extrême hardiesse tel que celui qui consiste à faire suivre, à peu près sans transition, la phase clérico-traditionaliste de l'évolution romanesque par l'avènement de la postmodernité. [21]  Il arrive aussi, hélas, que le schéma téléologique se manifeste en tant qu'égarement scandaleux. Lorsque  Heinz Weinmann veut illustrer le passage du "Canadien français" au "Québécois" par le vandalisme des jeunes qui protestent, en 1969, contre le traditionalisme de la Société Sant-Jean Baptiste, il traduit sa sympathie pour les rebelles par une métaphore plus que douteuse: "Véritable Kristallnacht à la québécoise." [22]  

Ce dernier exemple fait penser à la nécessité de prévenir des malentendus possibles. Il ne s'agit pas de sousestimer les aspects innovatifs des bouleversements affectant la vie québécoise au cours des années 6O ainsi que des décennies suivantes. On ne saurait nier, non plus, l'existence et parfois la prédominance des réflexes de repliement souvent réactionnaires entre le milieu du XIXe et le milieu du XIXe siècle. Tout cela a été démontré de façon parfaitement plausible par bien des études historiques, sociologiques, littéraires, socio-linguistiques et autres. Les doutes dont il est question ici se réfèrent à un discours très répandu à notre époque et, semble-t-il, très peu contesté qui tend à exalter les transformations mentionnées à tel point qu'il risque de négliger certaines nuances et certaines contradictions. Discours d'autant plus efficace, d'ailleurs, qu'il s'adapte facilement à chacun des grands champs de forces idéologiques du Canada actuel: option du multiculturalisme "canadian" d'un côté, option indépendantiste confrontée à la nécessité d''intégrer les immigrés, de l'autre. Pour une fois, les visions du "Fédéral" et du "Provincial" se ressemblent.

Pourtant, en se penchant, avec Jean-Michel Lacroix, sur les "réalités démographiques et politiques de l'immigration au Québec", on peut arriver à des conclusions rendant sceptique à l'égard de toute vision tant soit peu triomphaliste:

Il y aurait plutôt à notre avis des mouvements d'alternance qui feraient évoluer entre des périodes de centrage sur l'ethnocentrisme et des périodes de valorisation de la transculture. Dans le vieux débat qui oppose le "nous" aux "autres", selon les époques, le fléchage est tantôt sur le "nous" et tantôt sur les "autres". (...) Sans vouloir dire qu'elles pourraient caractériser les années 199O, on sent que les réactions nativistes ou ethnocentristes sont toujours prêtes à se faire jour à nouveau dans un contexte nord-américain où le dialogue entre francophones et anglophones prend une allure plus tendue. On peut aussi craindre que la société francophone (tout comme la société anglophone) ait une capacité limitée d'intégration culturelle. (...) La perception de soi comme minoritaire génère la peur de l'autre, perçu comme une menace à l'intégrité nationale. [23]

En méditant les péripéties et le rythme de l'évolution du genre romanesque au Québec on se demande si quelque chose ressemblant à un mouvement d'alternance ou à une dialectique permanente opposant le "nous" aux "autres" peut s'observer également dans un contexte d'histoire littéraire. Le traitement par les romanciers de la figure de l'étranger en général, de l'immigré en particulier pourrait servir de point de départ à des réflexions de ce genre qu'il faudrait étayer, bien sûr, par des études systématiques sur les textes. C'est ainsi qu'on  proposerait une hypothèse de travail double: celle qui porte sur la coexistence de reflexes défensifs et de tendances cosmopolites chez les romanciers actuels, celle qui cherche les traces d'une "américanité" généreuse et accueillante dans les textes d'autrefois.

Quant à la première des deux options, rappelons que c'est vers la fin des années 7O que Hubert Aquin, ce géant littéraire marquant de son empreinte tant d'écrivains des générations suivantes, a donné sa voix à l'hostilité invétérée dont les immigrants alliés aux "Anglais" sont l'objet:

Les immigrants constituent le germe le plus vicieux de notre anglicisation. Ce ne sont plus les Anglais qui veulent nous assimiler; ce sont les immigrants qui non seulement veulent être assimilés aux Anglais, mais nous contestent le droit d'assimiler à notre culture et à notre langue qui que ce soit ! (...) Les immigrants sont en train de rendre virulente e pourrie la situation linguistique au Québec. [24]

Encore vingt ans après le texte qu'on vient de citer, le thème de la résistance désespérée de la cellule familiale ou villageoise à la menace extérieure continue à hanter certains romans québécois. Louis Hamelin, dans La Rage, roman publié en 1989, fait écouter son protagoniste le "très ancien débat du terroir québecois se ressasser pour la millionième fois, sur fond d'aéroport ultramoderne". Mirabel, instrument d'aliénation et de dépossession, éveille l'aggressivité névrotique et, à la limite, (auto)destructrice des victimes d'une modernisation qui ne profite qu'à l'Autre.

Tu te rends compte que non contents de nous imposer un aéroport, ils ont aussi essayé d'angliciser le ciel, de tout angliciser du décollage à l'atterrissage ? Ma grand-mère possède sa propre interprétation de l'affaire: elle prétend que parce que les libéraux n'étaient pas capables de faire entrer le Québec dans le Canada, ils ont décidé de faire entrer le Canada dans le Québec. Ça a donné Mirabel. [25]

L'aéroport maudit que le protagoniste tentera de détruire, c'est en même temps un des seuils par où passent tant de rêves d'évasion. Plusieurs études ont été consacrées aux voyages et voyageries des personnages de romans québécois vers la Californie, New York ou la Floride, lieux d'Amérique d'où ils reviennent avec un peu plus de lucidité leur permettant de mieux juger leur culture de départ. [26] Pour notre part, nous aimerions souligner la forte dose de résignation qui se manifeste souvent lors de ces retours-là. Parfois, le détour par les Etats-Unis comporte une leçon de fidélité, non pas fidélité à la famille traditionnelle, bien sûr, mais, p. ex., fidélité à un ami agonisant dans un hôpital montréalais. [27] Parfois, le voyageur ne profite de la fin de son voyage que pour dénoncer sa propre défaillance si bien accordée à celle de son milieu d'origine. [28] Dans Volkswagen Blues, le "progrès" de Jack Waterman, si progrès il y a, semble consister dans une espèce de disposition à l'attente qui laisse les portes ouvertes, même à l'utopie. Cette fin de roman, d'ailleurs, ressemble beaucoup à celle qui se raconte chez le Jacques Godbout d'Une Histoire américaine (1986), vingt ans après les accents sombres de l'époque du Couteau sur la table (1965). Gregory Francoeur, protagoniste québécois à l'identité incertaine, se fait chasser de la Californie pour avoir accepté le rôle d'un agent de l'immigration clandestine. De retour à Montréal, il rêve d'épouser un jour la belle Éthiopienne Terounech et de devenir le père "interculturel" d'un grand rebelle québécois luttant contre l'impérialisme américain. [29] Mais c'est un rêve un peu creux puisque l'immigrée bien-aimée a opté pour le "way of life" états-unien. Même la fin enjouée du dernier roman de Roch Carrier, Petit Homme Tornade, [30] avec son allégresse de soap opéra, ne saurait s'interpréter dans le sens d'une véritable "ouverture". En ramenant un grand-père amérindien de l'Arizona à Montréal, on confirme l'importance du rêve de la famille à sauver ou à reconstituer, sans abolir le poids d'un passé marqué par des séparations et des solitudes. 

L'ambigüité du thème de voyage trouve son complément dans celle d'une stratégie narrative qu'on pourrait désigner par le terme de métaphorisation culturelle. Ce procédé consiste à faire évoluer une trame romanesque dans un milieu caractérisé par des clivages socio-culturels d'origine diverse permettant de suggérer au lecteur des réflexions sur les ressemblances entre l'univers fictif et la situation québécoise. C'est ainsi que, dès les années 5O, Yves Thériault construit des romans autour de protagonistes juifs (Aaron, 1954), inuit (Agakuk, 1958; Tayaout, fils d'Agakuk, 1969) et amérindiens (Ashini, 196O). Dans l'optique de l'immigré ashkenase Aaron, "la survie devait être une préoccupation dont l'essence même niait l'individualité et les ambitions personnelles." [31] Le conflit qui oppose le père fidèle à son patrimoine et le fils désireux de se faire une vie "normale", c'est-à-dire américaine ne laisse pas de rappeler des conflits analogues qui pèsent sur la vie québécoise telle que les romanciers du XXe siècle l'envisagent. La même exigence de sacrifice émanant du traditionalisme juif marquera, une dizaine d'années après la parution du roman de Thériault, la destinée de Béatrice Einberg, protagoniste du roman le plus fameux de Réjean Ducharme qui précise le sens de la métaphore en doublant l'influence du père israélite par les contraintes émanant d'une mère québécoise et catholique. [32] A la limite, la métaphorisation culturelle s'étend à des groupes anglophones confrontés à des problèmes ressemblant à ceux qui résultent des clivages interculturels. Gérard Bessette, p. ex., fait évoluer la trame de son roman L'Incubation (1965), dans un contexte "canadian", mais, en fait, le milieu choisi  -  campus universitaire près d'une petite ville de province au nom suggestif (Narcotown)  -  se révèle être fermé à plus d'un égard et, par là, comparable à l'insularité québécoise. Le calme de la vie bourgeoise que mènent les familles d'enseignants n'est pas à l'abri des maux qui couvent sous la surface d'une vie apparemment harmonieuse et dont l'origine se situe dans le passé. Ce sont les immigrés, la belle Européenne Antinéa, traumatisée par son enfance malheureuse et la guerre, ainsi que Weingartner, vieux professeur juif échappé aux camps de concentration, qui mettent fin au temps d'incubation annonçant en pleine idylle l'éruption des maladies sociales. De son côté, Hubert Aquin a exploité, en tant que romancier, le slogan qui définit les Québécois comme les "nègres blancs d'Amérique" en développant, dans Trou de mémoire (1968) les rapports  ambigus entre deux farmaciens, l'un Québécois l'autre Ivoirien, qui découvrent leur parenté en tant que révoltés anticolonialistes sans pouvoir tirer profit de cette vocation à la solidarité puisque la "maladie" culturelle du partenaire québécois les entraîne dans un tourbillon de violence qui ne leur laisse que la possibilité de venir mourir à Montréal en passant quelque manuscrit et quelque souvenir à la postérité (féminine). De façon peut-être encore plus subtile, Aquin combine dans L'Antiphonaire (1969) le thème du voyage fatal aux Etats-Unis avec la métaphorisation culturelle qui met en parallèle l'Amérique du nord d'aujourd'hui avec l'Italie du XVIe siècle.  Dans Les Fous de Bassan d'Anne Hébert (1982), un village fictif situé au Québec et habité par des catholiques de langue anglaise assiste à l'écroulement des apparences fallacieuses de la normalité par le retour d'un "fils prodigue" apportant avec lui des germes de changement qui, en se mêlant aux contradictions inhérentes à la petite société et depuis longtemps refoulées, finiront par déclencher la catastrophe. En retrouvant chez des protagonistes et dans des milieux en partie ou totalement "étrangers" une dialectique bien québécoise alliant des réflexes d'aggressivité avec des attitudes auto-lésionistes, on constate que les romanciers, en réfléchissant sur la condition minoritaire, tentent de conférer à cette dernière une valeur d'universalité.

La métaphorisation culturelle s'observe aussi chez Gabrielle Roy dont le roman La Rivière sans repos (197O), p. ex., se construit à partir du thème de la permanence des rapports socio-culturels dans un monde minoritaire exposé aux pressions aliénantes d'un extérieur marqué par une américanité aggressive et dominatrice. Mais l'originalité véritable de l'oeuvre régienne, en ce qui concerne le traitement des confrontations interculturelles au Canada et au Québec, est ailleurs. C'est Gabrielle Roy qui, longtemps avant les années 6O et à l'époque même où l'autre grande initiatrice, Germaine Guèvremont, faisait paraître son Survenant [33] , s'est penchée sur le problème des rapports entre les francophones "pure laine" et les immigrés. [34]

 On a tenté quelquefois de réduire l'importance de Gabrielle Roy au tableau de la vie urbaine, prolétaire et petit-bourgeoise, qu'elle brosse sans la moindre concession au pittoresque  dans Bonheur d'occasion et Alexandre Chênevert. La longue série des écrits autobiographisants, par contre, paraissait relever d'une écriture plus conformiste, plus proche de l'intimisme facile et des idylles d'une littérature d'allure régionaliste. Successivement, et surtout depuis la parution de La Détresse et les enchantements (1984), on a pu apprécier cette création narrative à sa juste valeur en saississant son unité fondamentale. [35] De nos jours, l'intérêt exclusif portant sur le "réalisme social" de Gabrielle Roy n'est plus de saison, de même qu'on aurait tort de lui coller une étiquette de "romancière catholique". Parmi les clefs facilitant l'accès à cet univers narratif, celle qui propose une dialectique de l'enfermement et de l'ouverture en confrontant la famille à l'étranger semble être particulièrement utile. En effet, dans les textes autobiographisants, deux thématiques complémentaires s'appellent et s'appuient mutuellement: celle des immigrés dont l'arrivée représente une mise à l'épreuve permanente de la force morale inhérente à la société d'accueil et celle de la jeune institutrice "indigène" dont la vie errante et l'esprit cosmopolite constitue un autre défi à l'égard du traditionalisme des francophones. Le bonheur paraît possible lorsque les immigrés et les gens du pays, chacun de son côté, prennent des initiatives pour donner et pour recevoir le don de l'autre. Les immigrés n'arrivent pas les mains vides puisqu'ils apportent non seulement leur être différent qui représente une valeur dans la mesure où il empêche les "fondateurs" de tourner en rond, mais aussi leurs talents, leur sens de la beauté et leur détresse qui appelle la solidarité. La communion avec "ces enfants de sa vie" derrière lesquels se dressent les silhouettes de parents ukrainiens, italiens ou juifs, accompagne le mouvement de révolte par lequel les protagonistes (surtout féminines) rompent la cohésion de la cellule familiale et sert ainsi d'initiation aux grands itinéraires spirituels du moi dont la production narrative de la maturité régienne porte l'empreinte.

 Si l'écrivaine, dès La Petite Poule d'eau (195O), recourt à une figure de religieux pour que celui-ci joue le rôle de l'agent d'un humanisme interculturel en parlant toutes les langues et en offrant son amitié à la population bigarrée de sa paroisse, [36] ce choix révèle déjà très nettement cet engagement spécifique qui consiste à mettre en question, patiemment et radicalement, les valeurs traditionnelles auxquelles la minorité francophone s'est accrochée, au Manitoba aussi bien qu'au Québec. Pour expliquer le penchant de Roy à l'errance et à l'ouverture multiculturelle, Pierre L'Hérault insiste peut-être trop sur quelque reflexe atavique de l'écrivaine s'expliquant par ses ascendants acadiens. [37] Constatons simplement qu'elle est à la fois extérieure au Québec - par son enfance/adolescence manitobaines  -  et très liée à la vie québécoisedont elle a pu étudier les contradictions, à Montréal, en tant que journaliste et romancière. Il y a lieu de penser que toute la carrière de Gabrielle Roy  porte la marque d'un effort incessant visant à repenser le système culturel que l'on range habituellement sous l'étiquette d'idéologie de la survivance ou du messianisme, [38] à le rajeunir en quelque sorte en corroborant les germes d'humanisme qu'il renferme ou en ajoutant d'autres capables de  réformer le patrimoine sans le détruire, à savoir l'amour du prochain, l'attachement en quelque sorte franciscain à la terre et aux êtres de la création, last but not least l'humour et la tendresse ôtant sa dureté à un parti pris fondamental de fidélité familiale et ethnique. [39]

De nos jours, une recherche semblable se poursuit dans les romans d' Yves Beauchemin où s'observe, derrière l'allure popularisante de textes exploitant allègrement toutes les recettes des best-sellers, une analyse en profondeur de la condition québécoise. On a voulu voir dans le personnage de Ratablavasky (Le Matou, 1981) le reflet d'une vision polarisante mettant les "vrais" Québécois d'un côté de la barrière et les immigrés de l'autre. [40] Mais toute tentative de cerner le sens du personnage démoniaque doit tenir compte du caractère complexe et contradictoire de son identité relevant à la fois de l'Autre et du Même. Pour trouver quelque dénominateur commun à Egon Ratablavasky, il faut l'envisager comme le démon d'un destin collectif où tout se mêle, le cléricalisme tyrannique et matois aussi bien que le capitalisme à l'américaine, les mystères de la vieille Europe ainsi que la vitalité d'un peuple "neuf". [41] Si les Boissonneault et leur clan, y compris Monsieur Émile et son chat, opposent au terrible vieux leur méfiance, leur peur et leur force d'aggression, sans jamais échapper à sa fascination irrésistible, ils démontrent par là que l'attitude des Québécois à l'égard des immigrés est inséparables de l'attitude qu'ils adoptent par rapport à leur propre identité contradictoire. Car Egon Ratablavasky, l'immigré, c'est aussi le "père chrétien debout à l'aube", c'est bien aussi Ernest Robichon d'origine québécoise.

Dans ses romans suivants, Beauchemin s'efforce de montrer les moyens par lesquels les Québécois pourraient mettre à profit leur héritage contradictoire, en se débarrassant de leurs vieux démons du genre de Ratablavasky. Cette actualisation s'accomplit surtout par le personnage haut en couleur de Juliette (Juliette Pomerleau, 1989), la plus maternelle des mères québécoises, qui, faute d'enfants propres, recrée la famille québécoise à partir du cercle de ses amis montréalais. L'immigré Martinek (d'origine tchèque) n'y est pas seulement toléré, puisque le groupe familial dirigé par Juliette le prend en charge et lui organise une carrière brillante en le guérissant de sa pusillanimité d'être déraciné. L'étranger, à son tour, doit accepter de faire naturaliser les trésors culturels qu'il apporte d'Europe centrale, non pas pour l'amour de la gloire et du succès matériel, mais, en premier lieu, pour que Juliette, ce "coeur malade" du Québec, retrouve la santé et la joie en écoutant la musique du  compositeur génial Bohuslav Martinek. Donc, l'immigré, selon l'optique adoptée par Beauchemin, sera intégré s'il apportera sa contribution, mais aussi dans la mesure où il acceptera de soutenir et de justifier les Québécois dans leurs efforts de donner un sens à leur histoire et d'actualiser les plus intimes "vertus de la race", à savoir la vocation à la solidarité cordiale, le sens de la famille, l'esprit de sacrifice, la recherche d'un équilibre entre le patrimoine et la modernité, etc. Grâce à cette harmonisation des contraires, les héros de roman beaucheminien seront capables de tout, même de lutter victorieusement contre les maux les plus abominables de la tribu, ce que démontre le protagoniste du roman suivant, Le Second Violon (1996), en se débarrassant de ses sentiments d'infériorité par le déploiement d'activités politiques aboutissant à la démolition d'un ministre québécois corrompu.

Est-ce que les exemples étudiés seront considérés comme représentatifs et probants ? De toute façon, ils peuvent servir à étayer et à préciser notre hypothèse de travail selon laquelle les forces poussant la culture québécoise vers le cosmopolitisme et l'ouverture n'ont pas attendu la fin du XXe siècle pour se manifester, de même que les réflexes défensifs et les tendances au repliement n'ont jamais définitivement partagé le sort des neiges d'antan. Hypothèse pas tellement osée dans la mesure où l'on se rappelle le fait (parfois négligé) que les Québécois, au cours des deux derniers siècles, n'ont jamais vécu en vase clos, coupés des grands courants de la modernisation à l'américaine. [42] L'impact de cette modernisation a toujours conféré au discours  identitaire des Québécois un caractère de combat d'arrière-garde, malgré les aspirations hégémoniques et les manifestations aggressives qui, à certaines époques, pouvaient caractériser ce discours. D'autre part, la formidable pression nivellatrice exercée par l'ailleurs anglophone,  constamment ressentie comme une menaçe par rapport à l'existence de ceux qui se sentaient rivés à un destin de "société distincte", n'a jamais cessé de favoriser la fixation de normes et de valeurs pouvant servir de rempart  -  faible et illusoire, eh oui, mais rempart quand même   -  contre l'assaut des coulées de lave échappées du melting pot continental.

Lorsqu'on adopte le point de vue "téléologique", l'évolution de l'histoire culturelle et littéraire du Québec depuis 1837 ressemble à une longue maladie de laquelle le patient ne relève que lentement au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, et surtout depuis vingt ans. Cette maladie aurait été inculquée et aggravée par les manipulations d'une élite clérico-bourgeoise utilisant la littérature comme moyen de maintenir une vision passéiste du monde alliant les contraintes de la théocratie aux souvenirs obsessionnels du patrimoine français. D'ici à l'image d'une communauté en quelque sorte paralysée se détachant de façon peu avantageuse d'un entourage plus dynamique, il n'y a qu'un pas. À en croire Gérard Bouchard, p. ex., "durant un siècle environ, les Québécois se sont largement nourris de fausses représentations d'eux-mêmes". [43] Par conséquent, si la culture des Etats-Unis "illustre quasi parfaitement le modèle des populations neuves et des cultures fondatrices adonnées à la rupture et au recommencement" [44] , le Québec "contrairement aux autres populations des Amériques (...) a eu beaucoup de difficultés à se percevoir et à (...) rompre ses références françaises et européennes pour se constituer en société originale sur le nouveau continent." [45]

En se plaçant sur le terrain de l'histoire du roman québécois, on arrive à la conclusion qu'une telle conception de la culture québécoise paraît contestable dans la mesure où elle occulte le fonctionnement véritable de cette culture dont l'originalité foncière, depuis les années 4O du XIXe siècle, pourrait se définir à partir de la recherche incessante d'un équilibre (presque) irréalisable. A y regarder de près, les thèmes de la fidélité et du sacrifice, de la mère et de la foi, n'ont jamais dominé la littérature narrative québécoise de façon absolue et incontestée. Ilot toujours battu par les flots, l'ensemble des normes autochtones codifiées par l'élite, en principe respectées par "le peuple", [46] tâche de s'affirmer par la méfiance opposée à tout élément étranger sans pouvoir empêcher les irruptions bouleversantes, sans pouvoir jamais espérer d'étendre jamais son propre domaine et de réaliser des conquêtes dans le domaine "barbare". Au contraire, le sentiment de la perméabilité du Même aux valeurs de l'Autre, de la fragilité de toutes les résistances qu'on peut lui opposer, loge une tension dramatique au coeur même de la culture québécoise. Au lieu de critiquer, au nom d'un progrès toujours tendant à se figer en mythe, les aspects "arriérés" ou "trop français" de cette littérature, mieux vaudrait sans doute admirer l'énergie créatrice déployée à chaque étape pour atteindre et maintenir l'équilibre impossible entre le dedans et le dehors. La grandeur d'une littérature ne se fonde pas seulement sur un stock de chefs-d'oeuvre toujours plus "modernes", elle se décèle aussi dans la tension qui s'établit au sein d'un champ littéraire travaillé par des forces contraires, entre Maria Chapdelaine et La Scouine, entre Menaud maître-draveur et Les Demi-civilisés, entre La Route d'Altamont et L'Avalée des avalés, entre Juliette Pomerleau et Le Désert mauve, etc. S'il faut reméditer, de nos jours, le rôle du discours identitaire québécois en tenant compte de ses différents aspects (des crispations fascisantes jusqu'à l'humanisme chrétien), ce n'est pas pour réhabiliter le goupillon et la tuque si justement décriés par Borduas, ce n'est pas non plus pour minimiser l'importance des modifications récentes du champ littéraire québécois. Le défi, semble-t-il, consiste à préciser le caractère mouvant, ambigu de ce discours et surtout à redéfinir son implication dans un jeu de tensions socio-culturelles dont la configuration changeante à bien des égards, dotée pourtant d'une grande stabilité sur le plan des clivages interculturels et de leur impact sur la vie d'une culture, constitue le terrain où une communauté confrontée à la situation étrange d'être à la fois minoritaire et majoritaire puise depuis très longtemps des forces créatrices remarquables.

                                                                                              Fritz Peter Kirsch

Publié d'abord dans: Actes du Colloque de Trèves du 18 au 21 juin 1997 en l’honneur de Hans-Josef Niederehe,
publiés par Béatrice Bagola (Canadiana romanica 16), Tübingen, Niemeyer, 2000, 87-99.

Im Zentrum von Montréal: Die Skulptur "La Foule illuminée" von Raymond Mason



[1]   "La littérature québécoise a mobilisé de remarquables forces novatrices et elle a accompli un travail formidable d'intégration et d'émancipation. Ceci devient manifeste dès les années 198O lorsque la production littéraire du Québec est de plus en plus marquée par les immigrés de toutes les couleurs et de toutes les origines qui ont opté volontairement et sciemment pour le français et pour un Québec français" (Peter G. Klaus, "Die Literatur Québecs öffnet sich zur Welt: Metamorphose und Métissage in den literarischen Gefilden der Belle Province", Zeitschrift für Kanada-Studien 13, 2, 1993, 54. Cf. aussi id., "Universalisation de la littérature québécoise contemporaine: métissage et métamorphoses littéraires de la Belle Province", Bulletin francophone de Finlande 7 1996, 115 - 127.

[2]    Pierre Nepveu, L'Écologie du réel. Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine, Montréal, Boréal, 1988.

[3]   Cf. Homi Babha, The Location of Culture, London-New York, Routledge, 1994.

[4]   The Postcolonial Critic: Interviews, Strategies, Dialogues, London-New York, Routledge, 199O.

[5]   Cf. Edward W. Said, Orientalism, New York 1978; Culture and Imperialism, New York, Knopf, 1993.

[6]    Cf. Doris Bachmann-Medick (éd.), Kultur als Text. Die anthropologische Wende in der Literatur-wissenschaft, Frankfurt/M., Fischer, 1996.

[7]   Cf. Note 2.

[8]   Cf. Simon Harel, Le Voleur de parcours. Identité et cosmopolitisme dans la littérature québécoise contemporaine, Longueil, Le Préambule, 1989,

[9]    Sherry Simon, "Espaces incertains de la culture", in: S. H./ Pierre L'Hérault/ Robert Schwartzwald/ Alexis Nouss (éd.), Fictions de l'identitaire au Québec, Montréal, XYZ, 1991, 26.

[10]   Cf. Jacques Poulin, Volkswagen Blues, Montréal, Québec/Amérique, 1984.

[11]   Cf. Jacques Godbout, Une Histoire américaine, Paris, Seuil, 1986.

[12]   Cf. Roch Carrier, Petit Homme Tornade, Montréal, Editions Alain Stanké, 1996.

[13]   Yannick Gasqui-Resch, "Dire l'Amérique", in: Littérature du Québec, sous la dir. de Y. G.-R., Vanves, Edicef, 1994, 245.

[14] Monique Lafortune, Le Roman québécois, reflet d'une société, Laval, Mondia, 1985, 188. Cf. le "portrait robot" du héros de roman de la même époque:  "il s'agit d'un Québécois adulte, célibataire, instruit, habitant de la ville, vivant très possiblement en concubinage et provenant d'un milieu pauvre, mais ayant accédé à un échelon social supérieur." (Ibidem).

[15] (Québec infos 1, Februar 1997, 3).

[16]   Cf. L'Etranger dans tous ses états. Enjeux culturels et littéraires, sous la direction de Simon Harel, Montréal, XYZ, 1992.

[17]   Texte figurant sur la couverture de L'Etranger dans tous ses états.

[18]   Cf. Pierre L'Hérault, "Ferron l'incertain: du même au mixte", in: L'Etranger dans tous ses états, 39 - 51.

[19]   Pierre L'Hérault, "Ferron l'incertain", 5O.

[20]   Selon Simon Harel, l'étranger en tant que personnage du roman portant l'empreinte de la "Révolution tranquille" continue à jouer le rôle de l'"Autre", de l'adversaire: "la représentation de l'étranger était vécue selon des modalités anxiogènes" (Le Voleur de parcours, 43).

[21]   Cf. Janet M. Paterson, Moments postmodernes dans le roman québécois, Ottawa, Presses Univ. d'Ottawa, 1993. Sur le problème de périodisation que soulève le livre de Madame Paterson, cf. André Lamontagne, "Du Modernisme au postmodernisme: le sort de l'intertexte français dans le roman québécois contemporain", Voix et Images 2O, 1, automne 1994, 174: "(...) si les oeuvres marquantes des années soixante et soixante-dix  -  celles des Bessette, Ducharme, Hébert, Godbout  -  sont postmodernes, comme on le semble parfois vouloir le penser, quels titres résumeraient le modernisme québécois ?" On pourrait se demander aussi dans quelle mesure des conceptions  comme "modernité" et "postmodernité" se rattachent à l'essor et aux crises spécifiques des grandes puissances d'Occident, alors qu'une culture telle que la québécoise, marquée par des expériences de marginalité et de minorisation, n'entre que partiellement dans la "logique" de ces conceptions-là.

[22]   Heinz Weinmann, Du Canada au Québec. Généalogie d'une histoire, Montréal, L'Hexagone/Weinmann, 1987, 457).

[23]   Jean-Michel Lacroix, "Réalités démographiques et politiques de l'immigration au Québec: l'état des lieux au début des années 199O", in: Etudes québécoises: Bilan et perspectives, Actes du Colloque scientifique à l'occasion du XVe anniversaire du Centre d'Etudes québécoises à l'Université de Trèves, p. p. H.-J. Niederehe, Tübingen, Niemeyer, 1996, 177 s.

[24] Hubert Aquin, Blocs erratiques, Montréal, Quinze, 1977, 141.

[25] Louis Hamelin, La Rage, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 18O.

[26]   Cf. Jean Morency, Le Mythe américain dans les fictions d'Amérique de Washington Irving à Jacques Poulin, Québec, Nuit blanche, 1994;  Jean-François Chassay, L'Ambiguïté américaine. Le Roman québécois face aux Etats-Unis, Montréal, XYZ, 1995.

[27]   Cf. Michel Tremblay, Le Coeur éclaté, Montréal, Leméac, 1989.

[28]   Cf. Gilles Archambault, Le Voyageur distrait, Montréal/Paris, Stanké, 1981.

[29]   Cf. Jacques Godbout, Une Histoire américaine, Paris, Seuil, 1986.

[30]   Cf. Roch Carrier, Petit Homme Tornade, Montréal, Stanké, 1996.

[31]   Yves Thériault, Aaron, Paris, Grasset, 1957, 79.

[32]   Cf. Réjean Ducharme, L'Avalée des avalés, Paris, Gallimard, 1966.

[33]   Les historiens de la littérature ont souvent interprété Le Survenant (1945) comme roman de la terre tardif, dernier rejeton du sous-genre dominant la première moitié de notre siècle. En réalité, la façon dont l'auteure traite le problème de l'étranger après le passage duquel la famille, à la fois rajeunie et ébranlée, s'efforce de retrouver un certain équilibre, annonce toutes les "ouvertures" (toujours relatives) du roman des décennies suivantes.

[34]   Les activités journalistiques de Gabrielle Roy qui constituent le point de départ de sa création romanesque et où le thème de l'immigration joue un rôle d'importance capitale remontent au début des années 4O. Ce sont les textes de cette époque-là, réunis dans Fragiles Lumières de la terre (Ecrits divers, Montréal-Paris, Stanké, 1982) qui ont fait leur apparition dans les jeux intertextuels de Volkswagen Blues, ce roman québécois "cosmopolite" par excellence (Cf. Jacques Poulin, Volkswagen Blues, 46 ss.).

[35] Selon Réjean Robidoux, le discours critique privilégiant le "réalisme social" de Bonheur d'occasion équivaut à "une sorte de prétexte et de faux-fuyant pour mésinterpréter le reste plus subtil et, à mon sens, supérieur, plus original et plus universel de l'oeuvre." (R. R., "Gabrielle Roy: la somme de l'oeuvre", Voix et Images 42 Printemps 1989, 377).

[36]   "Il lui semblait s'approcher singulièrement de Dieu dans cette si fraternelle confusion des langues et des visages." (Gabrielle Roy, La Petite Poule d'Eau, Montréal, Beauchemin, 197O, 157).

[37]   Pierre L'Hérault, "Pour une cartographie de l'hétérogène: dérives identitaires des années 198O", in: Sherry Simon et alii, Fictions de l'identitaire au Québec, Montréal, XYZ, 1991, 55 - 114.

[38]   Rappelons les éléments principaux avec lesquels on peut reconstruire, à titre d'hypothese de travail, le système traditionnel des normes et des valeurs québécoises:

-  Attachement foncier à la famille en tant que cellule élémentaire de la résistance collective.

-   Investissement de la femme-mère en tant que gardienne par excellence du patrimoine collectif

-  Discipline garantissant la cohésion du groupe et exigeant la soumission de l'individu aux intérêts de la collectivité ce qui peut impliquer l'acceptation du sacrifice de soi-même. Sur le plan religieux, une telle attitude préfère l'héroïsme des martyrs à la charité prêchée par les Evangiles.

-  Tendance à éloigner ou réprimer tout ce qui relève de la nature "sauvage".

-  Attitude résignative à l'égard de tout ce qui relève de l'étranger. Il faut accueillir ce qu'on ne peut repousser tout en sauvegardant au maximum la propre intégrité.

-  Rêve d'évasions, de grands départs conduisant au désenchantement tragique et/ou au retour vers le "nid" familial dont la cohésion se trouve finalement renforcée.

[39]   "Par la place valorisante qu'elle accorde à l'étranger Gabrielle Roy offre l'exemple d'une pensée qui s'est nourrie à une expérience collective et qui a su la défier." (Yannick Resch, "Figures de l'étranger", in: Un Pays, une voix: Gabrielle Roy. Colloque des 13 et 14 mai 1987. Textes réunis par M.-L. Piccione, Centre d'Études canadiennes, Éd. de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1991, 84. Cf. aussi Martina Milletich, Gabrielle Roys Oeuvre im Zeichen einer humanitären und christlichen Aufarbeitung der quebeckischen Tradition, Thèse Vienne 1995.

[40]   Cf. Simon Harel, Le Voleur  de Parcours, 258: "Ratablavsky (sic! F.P.K.) est le repoussoir qui fournit matière à l'intrigue. L'Autre ne peut être qu'omniscient et omnipotent. Étranger "imaginaire", avec ce que cela suppose d'imbrication du fantasme, à la façon de Méphisto dans sa tentative de séduction du jeune Faust, il représente le prototype de toute altérité (...)".

[41]   Cf. F. Peter Kirsch, "L'Éducation contradictoire. Une lecture européenne des romans d'Yves Beauchemin", Voix et Images 57, Printemps 1994, 6O8-627.

[42]   Cf. l'analyse sociologique de Claude Couture qui souligne, contre une opinion très répandue, l'existence et l'importance (relative) d'une bourgeoisie d'affaires québécoise dans la première moitié du XXe siècle: "il importe de distinguer entre la faiblesse relative de la bourgeoisie (d'affaires) francophone et son inexistence" (C. Couture, Le Mythe de la modernisation du Québec des années 3O à la Révolution tranquille, Québec, Méridien, 1991, 23).

[43]   Gérard Bouchard, Entre l'Ancien et le Nouveau Monde. Le Québec comme population neuve et culture fondatrice, Conférence Charles R. Bronfman en Etudes canadiennes, Les Presses de l'Université d'Ottawa 1995, 3O.

[44]   Ibidem, 7.

[45]   Ibidem, 2.

[46]   "La culture québécoise est ainsi apparue comme tissée en haut par les élites (une culture qui nie l'américanité) et métissée en bas par le peuple (une culture qui renie les rêves officiels)" (G. Bouchard, "Entre l'Ancien et le Nouveau Monde", 47). On se demande pourtant en quoi consiste l'américanité de la "petite littérature du Québec", pleine de vitalité, très peu élitiste, très conformiste dans son attachement au culte des saints et à la famille traditionnelle, dont Victor-Lévy Beaulieu a établi l'anthologie (cf. V.-L. Beaulieu, Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, L'Aurore, 1974).