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Le Français comme personnage dans la littérature roumaine

Après 1821, le nombre d’étudiants roumains à Paris est considérable. Dans les années 1840, il y a là une véritable pépinière de futurs paşoptişti [1] . Le choc de l’Occident leur fait s’apercevoir de l’écart entre les deux réalités, et a deux conséquences: – la volonté de remédier à la situation de leur pays, de l’élever au niveau de la civilisation européenne; – la surestimation des civilisations étrangères (que certains d’entre eux admirent et imitent sans discernement), nommée franţuzism [2] ou bonjurism [3] . Après la Révolution française, circulait aussi le terme filfison (ou filfizon), déformation du vers « Vive le son du canon » de la Carmagnole qu’on chantait dans les cafés et les salons de Bucarest et de Iaşi, et signifiant ironiquement l’émissaire du monde nouveau, plus tard jeune homme élégant et frivole [4] . Cette gallomanie ou francomanie prend des proportions inquiétantes, crée des confusions, et provoque la réaction de certains intellectuels et écrivains roumains de culture européenne, y compris française, au nom de la civilisation traditionnelle, de la langue nationale, de la modération et du bon sens.

L’engouement pour Voltaire, traduit à partir de 1772, parfois orthographié Volteru ou Voltir, deviendra une véritable « voltairomanie », enregistrée, entre autres, par le poète Grigore Alexandrescu (1810-1855), dans son Épître à Voltaire (Epistolă către Voltaire, 1842). Comme la plupart de ses contemporains cultivés, lecteur assidu et admiratif de littérature française, Alexandrescu considère Voltaire comme un sommet de la poésie. Il lui reproche, pourtant, son « athéisme » et son « antichristianisme », bien qu’il soit lui-même rationaliste, déiste et anticlérical. Cette épître semble contredire son attitude générale. Il confond, probablement, comme les cercles cléricaux français, anticléricalisme et athéisme.

La liste de ses préférences littéraires et de ses aptitudes (comme élève au pensionnat bucarestois de J.A. Vaillant, il récitait si bien des scènes d’Andromaque, de Phèdre, de Mérope, d’Athalie, l’Art poétique de Boileau – qu’il avait d’ailleurs traduits – qu’il provoquait « l’étonnement, l’admiration ou la jalousie ») est complétée dans Satire. À mon esprit (Satiră. Duhului meu, 1842), inspirée de la Satire IX de Boileau. Il y raille avec verve la frivolité et le snobisme de la vie mondaine. Dans un salon de l’époque, s’agite un « bonjouriste », « damoiseau » omniscient et fat, au langage pédant et précieux, aux habits commandés à Paris.

Ce type est aussi ridiculisé par Mihai Eminescu (1850-1889), le plus grand poète roumain, dans les poésies Nos jeunes gens… (Ai noştri tineri…, 1876), La Lettre III (Scrisoarea III, 1881), Odin et le poète (Odin şi poetul, 1872), au nom de l’opposition violente entre le passé glorieux et la décadence présente. Les « Romuncules », descendants ridicules de la grandiose Rome antique, « parlent français, font de la politique », ne travaillent pas, « ont oublié jusqu’à notre langue », se moquent « des ancêtres et des coutumes ».

L’« antibonjouriste » Constantin Faca (1800-1845) persifle, dans La Comédie du temps (Comodia vremii, 1833, publiée en 1860 sous le titre Franţuzitele – Les Francisées), les mœurs cosmopolites de la jeune génération, le ridicule des petits gentilshommes et des bourgeois parvenus qui miment les manières et, surtout, le jargon aristocratiques, par l’intermédiaire de deux « précieuses ridicules » de la banlieue bucarestoise. Il ne s’agit pas là seulement d’une satire de la gallomanie, mais aussi de celle de la mentalité d’une époque de transition de l’« Ancien » au « Nouveau régime », lorsque l’influence grecque disparaît en faveur de l’influence française. Les officiers russes cantonnés à Iaşi pendant les Règlements Organiques [5] parlaient un français appris en France. Par conséquent, sous leur influence, le français est adopté comme langue des salons: « Les grands boyards ont rendu le français le maître des salons et de la correspondance intime », note l’écrivain Alecu Russo (1819-1859) [6] . « La petite bourgeoisie ne parlent que de Balzac et de Soulié, de Lamartine et de Hugo, de Kock et de Dumas; elle adore surtout Paul de Kock! » (ibid., p. 113). La gastronomie française est appréciée dans les réceptions. Les dames et les jeunes boyards s’habillent, les premiers, « à l’européenne », en « redingote et pantalons » (ibid., p. 128). Tout commerce « noble » se fait en français. « Les Moldaves polyglottes » (ibid., p. 129) « finissent la conversation en moldave, lorsque le français ne leur suffit plus » (loc. cit.). Des troupes théâtrales françaises s’établissent à Iaşi et à Bucarest.

L’influence française détermine une grande confusion dans la langue, dans le vocabulaire et la syntaxe, et fait naître un jargon roumain-français, véritable galimatias, dont se moquent Costache Bălăcescu dans sa comédie Une bonne éducation (O bună educaţie, 1845), l’acteur Matei Millo, dans sa saynète comique Un poète romantique (Un poet romantic, 1850) – où il vise les boyards rétrogrades, mais aussi les jeunes cosmopolites, figurés par un versificateur un peu farfelu et fanfaron, révolté contre les inerties et les préjugés de la vieille génération –, et Vasile Alecsandri à travers le parler saugrenu de sa Chiriţa.

Protagoniste de cinq comédies écrites de 1850 à 1876, Chiriţa, la femme d’un hobereau, parle un stupéfiant jargon parsemé de mots français écorchés ainsi que de locutions et de mots roumains francisés. Alecsandri la conçoit comme une caricature du snobisme et de l’importation hâtive de civilisation, par opposition à son mari, lourdaud et bourru, conservateur sclérosé dans ses vieilles habitudes patriarcales, et adversaire de tout renouvellement. Pourtant, malgré son ridicule outré, elle est ouverte au progrès et à l’Europe, refuse de s’enfermer dans son monde provincial étroit, monte en ballon, voyage à Paris, adopte les formes occidentales et, avec elles, les « belles » manières: elle utilise une pince à sucre, se fait livrer le courrier sur un plateau, oblige son mari à porter des habits à l’européenne, fait du cheval en amazone, fume des cigarettes, flirte coquettement avec les jeunes, engage, pour ses enfants, un précepteur français, « Musiu Şarlă » (Monsieur Charles), qui leur fait réciter des fragments du célèbre roman pédagogique Les Aventures de Télémaque (1699) de Fénelon.

L’auteur, Vasile Alecsandri (1821-1890), l’un des plus grands écrivains roumains, avait étudié au pensionnat de Victor Cuénim à Iaşi, ensuite à Paris, voyagé dans toute l’Europe, en Asie Mineure et en Afrique du Nord. Comme ministre plénipotentiaire de la Roumanie à Paris, il avait gagné la sympathie unanime, grâce à sa culture et à ses manières, connu Prosper Mérimée, avait été reçu par Napoléon III, par le roi Victor-Emmanuel II et par son premier ministre, le comte Cavour, les principaux initiateurs de l’unité de l’Italie. En 1878, aux Jeux Floraux de Toulouse, il avait été primé pour son Chant du latin, à la proposition du poète Frédéric Mistral.

La synthèse de l’Occident et de l’Orient – qui constituait la structure intime de son être – est présentée dans un spirituel tableau de la civilisation roumaine, telle qu’un jeune peintre français la voit en 1847 à Balta Albă, c’est-à-dire « au fond de l’Europe, aux confins de l’Orient » [7] . Persuadé que « depuis la frontière allemande jusqu’à la Mer Noire ne s’étendait que la Turquie de l’Europe » (ibid., p. 256), celui-ci y découvre, « consterné » (ibid., p. 268), un village primitif de chaumières, mais aussi un marais aux boues miraculeuses, « noires et huileuses » (ibid., p. 267), et une « source qui guérit » (ibid., p. 257), envahis d’une foule « valaque » qui parle français, porte des vêtements parisiens, va au café, se promène « en calèches européennes » (ibid., p. 265).

En 24 heures, j’ai vu tant de choses discordantes, tant de contrastes originaux, que je ne sais pas jusqu’à maintenant si la Valachie est une partie du monde civilisé ou une province sauvage! (ibid., p. 271-272).

Dans la comédie Une nuit orageuse (O noapte furtunoasă, 1879) du plus grand dramaturge roumain I.L. Caragiale (1852-1912), le jeune Rică Venturiano, « étudiant en droit et publiciste », exalté par des slogans démagogiques et des lectures romanesques douteuses, tient un discours ahurissant, incohérent et grotesque, truffé de néologismes francisants, incorrects et mal compris. La femme « émancipée » qu’il courtise, Ziţa, estropie avec désinvolture les mots français, et dévore les feuilletons à la mode. Elle a lu trois fois, par exemple, les Drames de Paris. La « garde civique », parodie de l’armée régulière, où deux des personnages, Messire Dumitrache et son administrateur Chiriac, sont le premier, capitaine, et le second, adjudant, est calquée sur les gardes nationales françaises, instituées pendant la Révolution, comme une création de la politique libérale, pour sauvegarder les institutions démocratiques.

Dans ses récits et nouvelles (Momente şi schiţe, 1901), Caragiale présente avec sarcasme des chroniqueurs mondains et des femmes bourgeoises snob, dont l’aspiration au « beau monde » s’exprime par un langage plein de néologismes, surtout français, mal assimilés, ce qui mène à des impropriétés de termes et à des déviations sémantiques burlesques. Moyen de caractérisation psychologique et sociale, le langage dévoile la vulgarité et la sottise prétentieuse des personnages, et est une source d’humour savoureux.

Dans la comédie Trois mages d’Orient (Trei crai de la răsărit, 1879), dont le titre initial était L’Orthoniaiserie (Orthonerozia), B.P. Hasdeu (1838-1907), grand savant et écrivain, se moque des deux tendances linguistiques à la mode, la latinomanie et la gallomanie, qui dénaturaient le roumain. Elles sont illustrées par les deux prétendants de Mariţa, la fille de l’épicier Pană: le copiste Jorj (transcription roumaine de Georges) – apparenté à Rică Venturiano, le personnage de Caragiale – et le professeur Numa Consule, latiniste fanatique. La fille est attirée par Jorj, qui n’aime que son argent. Finalement, elle accepte le commis du magasin, homme simple, de bon sens et d’esprit pratique, qui parle un « roumain pur » et n’est pas corrompu par la fausse assimilation de culture.

Dans ses romans historiques, le grand prosateur Mihail Sadoveanu (1880-1961) évoque de préférence la Moldavie des XVe au XVIIe siècles. Le pays est situé à l’extrémité orientale du monde, c’est-à-dire de l’Europe. Les Moldaves sédentaires sont pacifiques et bienveillants. Les étrangers (polonais, ukrainiens, tartares, turcs, arméniens, tziganes, juifs, plus rarement hongrois et allemands) – sont voyageurs, commerçants, mercenaires, diplomates, espions, aventuriers, alliés ou adversaires, anciens adversaires devenus alliés par le jeu des forces politiques. Ces peuples orientaux sont des présences familières dans l’univers fictif de Sadoveanu. Les vrais étrangers, ce sont les Occidentaux [8] ou, dans une certaine mesure, les autochtones occidentalisés, comme le prince Alecu Ruset, jeune noble cultivé qui n’a pas de complexes d’infériorité dans ses rapports avec l’abbé Paul de Marenne, le messager du Roi Soleil auprès de la Porte Ottomane. « Vous êtes plutôt des nôtres que de l’Orient », lui dit celui-ci [9] . Les voyageurs étrangers qui ont des missions spéciales, déclarées ou non, comme, en 1679, cet envoyé de Colbert, sont des apparitions inaccoutumées « à la frontière des barbares » (ibid., p. 56), comme le dit Alecu Ruset. Les autochtones les accueillent naturellement, même si les Français sont moins fréquents que les Polonais, par exemple. Leur hospitalité n’a rien de démonstratif ou d’ostentatoire. Paul de Marenne est étonné de leur comportement généreux et amical. Comme narrateur, il se substitue à l’auteur (lui-même un étranger, puisqu’il appartient à un autre temps et à une autre réalité), et introduit l’insolite dans la vision du récepteur – étranger, à son tour, dans le scénario complexe de la lecture.

Pour Paul de Marenne, le voyage de la Pologne à la Grande Porte, à travers la Moldavie, devient une aventure gnoséologique qu’il note dans son manuscrit Vers le grand Turc. Accompagné par, ou accompagnant Alecu Ruset, dont il devient peu à peu le confident politique et sentimental, l’abbé français connaît une Moldavie en proie à la crise, à la souffrance, au chaos (guerres, invasions, épidémies, famine, pillage, exode, impôts). La curiosité intellectuelle du savant dépasse l’intérêt strictement politique du diplomate en mission secrète. Sa surprise est si grande, qu’il réserve ses observations à un rapport adressé à l’Académie française. Choqué par les contradictions de ce monde paradoxal, avec des paysans habitant des chaumières, des mondains ayant étudié à Cracovie, comme le prince Alecu Ruset, des savants érudits comme le métropolite-poète Dosoftei et le chroniqueur Miron Costin, des missions catholiques protégées par le voïvode régnant, des banquets à la cour où la vaisselle est en argent et les « fourchettes, à deux dents, inhabituelles chez les princes du temps » (ibid., p. 143), Paul de Marenne vit dans une confusion totale. Son expérience culturelle ne le laisse pas accepter la vérité historique que le logothète et chroniqueur Miron Costin [10] lui offre:

De Marenne n’était pas seulement perplexe, mais aussi méfiant. Rien dans cette contrée barbare ne pouvait rappeler la grandeur des fils de la louve. „Manie de savant et contes invraisemblable“, songeait-il, en écoutant distraitement son compagnon (ibid., p. 145-146).

Dans un premier temps, la méfiance du diplomate et de l’académicien est surmontée par sa vocation artistique. Sa narration oscille entre la sobriété objective et les élans lyriques que lui inspire la beauté du paysage. Forêts immenses, végétation mirifique, une stupéfiante abondance de gibier contrastent violemment avec la pauvreté des villages.

[…] Dieu y a mis un paradis. – C’est vrai: un paradis dévasté,

réplique son compagnon, Alecu Ruset (ibid., p. 32).

Dans un second temps, le personnage étranger fonctionne comme un miroir reflétant l’élément indigène qu’il cherche à assimiler et auquel il finit par s’identifier. Il adopte les coutumes locales, apprécie les connaissances météorologiques et astrologiques des habitants, savoure les plats, embrasse, attendri, ses amphitryons:

Bien qu’il soit papiste, nous nous sommes entendus et amusés comme des frères (ibid., p. 50).

Au-delà des apparences immédiates, l’abbé « au visage doux et aux traits fins et spirituels » (ibid., p. 8) découvre, impressionné et émerveillé, une civilisation immobilisée dans des formes ancestrales, prétexte à une confrontation du faste de Louis XIV avec le monde primitif des Carpates.

Dans le roman Un moulin venait sur le Siret [11] (Venea o moară pe Siret, 1923) de Mihail Sadoveanu, une gouvernante française « arrivée de Suisse » (ibid., p. 152), madame Arnold, est l’instrument du Pygmalion moldave, le boyard Alexandru Filoti-Buciumanu, par rapport à sa Galatée, la fille d’un meunier, qu’elle modèle « comme un morceau de cire » (ibid., p. 155), dont elle raffine les manières et le langage. La métamorphose de la jeune paysanne Aniţa en « mademoiselle Annette » est rapide et spectaculaire. La langoureuse éducatrice y voit avec orgueil une « création personnelle »:

Elle l’avait élevée à la lumière […]. Dans cette enfant transformée, elle admirait quelque chose de son âme et de ses aspirations (ibid., p. 155).

Mais en quelle mesure cette gouvernante, modeste intellectuellement, peut réellement la changer? Quelques propositions ironiques résument les opinions de celle-ci sur la culture:

Dans les livres on n’écrit que des bêtises. Les auteurs sont des messieurs immoraux (ibid., p. 159).

L’auteur insiste plutôt sur « la chair blanche de beurre et de miel » (ibid., p. 152) de la gouvernante, heureuse d’avoir trouvé abri dans un pays riche où sa gourmandise puisse être assouvie. Elle aime

les petits pains ronds et tendres de la plus blanche farine, qui l’attendaient, chauds encore, chaque matin, sur la table de la salle à manger. Elle aimait aussi, beaucoup, le beurre frais. Elle aimait aussi le miel de printemps, celui qui brille comme de l’or dans le bocal de cristal. Ces choses agréables ne pouvaient pas surtout se passer de café au lait: un lait bien bouilli, avec beaucoup de crème et une essence très concentrée de chicorée mêlée de moka (ibid., p. 152).

Elle adopte la cuisine locale et

tient à parler joliment et proprement la langue du pays (ibid., p. 154).

L’ambiance où « mademoiselle Annette » se cisèle, c’est la ville de Iaşi en 1888. Dans les salons

un murmure ininterrompu de conversation française l’enveloppait. La langue autochtone, il [Alexandru Filoti-Buciumanu, n.n.] ne l’avait entendue qu’un instant, à l’entrée (ibid., p. 127-128).

Une boîte de nuit de Iaşi s’appelle Le Château aux Fleurs. Costi, le fils d’Alexandru Filoti-Buciumanu, a étudié deux ans au lycée Louis-le-Grand, s’est fait raser la barbe et la moustache comme à Paris. Au manoir paternel de Buciumeni, il peut lire les derniers numéros de La Revue des Deux Mondes. Quand il « monte » à Bucarest, il s’arrête à l’Hôtel Boulevard, et fréquente les « cafés-concerts ». Son père parle le roumain avec une légère nasalisation, fredonne des chansonnettes, part pour l’étranger après chaque moisson, et mange sa fortune à la roulette du casino de Nice. Avant de quitter définitivement le pays, il donnera à son valet français, Jean Cavalier, un lopin de terre sur lequel celui-ci fera bâtir une maison pour s’y fixer. Les paysans, en échange,

se conduisent comme les Scythes au temps d’Alexandre le Grand (ibid., p. 288).

Cette atmosphère est rigoureusement exacte, presque un document. À la fin du XIXe siècle, l’élite sociale, politique et intellectuelle faisait venir de France précepteurs, tailleurs, cuisiniers, barbiers, comédiens, modistes, médecins, secrétaires privés des princes régnants, et les payait mieux que les engagés du pays. Le directeur du théâtre français de Iaşi avait amassé bijoux, argenterie, antiquités, meubles, vins, et acheté une maison avec jardin et vigne. Dans les bibliothèques privées ou publiques, les livres français, commandés chez les libraires, chez le fournisseur de la cour royale ou apportés par les marchands, les voyageurs, les soldats, l’emportaient sur ceux édités en roumain ou en d’autres langues [12] .

Un autre Pygmalion, le prince Lai Cantacuzino [13] , polit sa Galatée, Daria Mazu, grâce aux lectures françaises et aux leçons de piano. « Guépard » anachronique avant la lettre, espoir de sa génération, « docteur en droit à Paris, descendant des empereurs byzantins » (ibid., p. 403), il joue du Chopin, récite du Musset, et possède

des volumes qu’on ne trouve qu’ici et dans quelques bibliothèques occidentales (ibid., p. 426).

Il tient un journal intime, où il note « très correctement » (ibid., p. 486) des phrase qu’« il pensait et écrivait en français » (ibid., p. 406). Dans la petite ville moldave « où il ne se passe rien » et où il végète, on peut lire les dernières publications venues des librairies de Iaşi et du pays, ou acheter les Mystères de Paris dans les débits de tabac.

Dans le roman Les Nuits de la Saint-Jean (Nopţile de Sînziene, 1934) de Mihail Sadoveanu, l’ingénieur français Antoine Bernard (que les habitants de la forêt de Borza appellent Bârnariu), revient en 1927 en Moldavie et y passe trois ans, après avoir participé, pendant la Première Guerre mondiale, à la mission dirigée par le général Berthelot à Iaşi et connu le prince Lupu Mavrocosti dans les batailles successives de Mărăşti et de Mărăşeşti. Il a un « bon sens pratique » [14] , une nature volontaire, est « très capable et entreprenant » (ibid., p. 400), parle le roumain, et a l’intention de s’établir dans ce pays « où le plaisir de vivre […] est presque un vice» (ibid., p. 517). Son projet est double: acheter et exploiter une partie de la forêt séculaire de Borza, d’un côté; épouser la princesse Kivi Mavrocosti, « élevée en Occident » (ibid., p. 497), qui en est la propriétaire, avec son frère, Lupu Mavrocosti, d’autre côté. Ceux-ci sont les derniers rejetons d’une race disparue, ce qui explique leur immobilisme intérieur centré sur la nostalgie du temps perdu. Les habitants de Borza représentent une communauté archaïque close, réfractaire à toute intrusion. Pour protéger leur « éden préhistorique » (ibid., p. 516) contre la « folie » de son maître qui veut la vendre à l’acheteur étranger, gens, bêtes et éléments se coalisent dans une résistance quasi-surnaturelle. Certes, l’hostilité contre l’étranger a des fondements économiques et humains concrets. Mais la forêt symbolise aussi l’ancienneté de ses habitants et de leur lien avec la terre (mère) nourricière. Selon la mentalité primitive, la forêt tuée, ou seulement secouée de son feuillage, amène des disgrâces. Celui qui trouble l’ordre millénaire et s’en approche autrement que comme d’un endroit sacré ne peut être qu’un ennemi, et traité comme tel. L’auteur exprime sa non-adhésion au progrès technique, dont les effets destructifs et dégradants le préoccupent. Vaincu, l’acheteur et l’exploiteur étranger se retire, renonce aussi à son union avec la « princesse orientale » (ibid., p. 529), qui acceptera la mésalliance avec l’administrateur Sofronie Leca.

« C’est moi le coupable, non le Français » (ibid., p. 466),

avoue le prince Lupu Mavrocosti. En effet, c’est sa passion pour les avions, ses « jouets » (ibid., p. 488) occidentaux, qui lui font vendre la forêt. Mais son « double acte de trahison et d’hostilité » (ibid., p. 403) semble lui être pardonné: le noble inadapté et languissant entre de nouveau en possession de sa fortune ancestrale, se réintègre à la forêt « éternelle » (ibid., p. 573) et retrouve son équilibre hors du temps, dans la réconciliation avec le cosmos, suggérée par son envie de la mort et son suicide projeté.

Petruţa Spânu (Université « Al. I. Cuza » de Iaşi)

Première publication de cette étude :

Cahiers francophones d’Europe centre-orientale 5-6

1995, T. II, 259 – 268.

Bibliographie:

1. Textes littéraires:

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Primii noştri dramaturgi. Ediţie îngrijită şi glosar de Al. Niculescu. Antologie, studiu introductiv şi note bibliografice de Florin Tornea, Bucureşti, Editura de Stat pentru Literatură şi Artă, colecţia Scriitori români, 1960.

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SADOVEANU, Mihail, Nopţile de Sînziene, in Opere, 12, ediţie sub supravegherea autorului, Bucureşti, Editura de Stat pentru Literatură şi Artă, 1957.

SADOVEANU, Mihail, Zodia Cancerului sau Vremea Ducăi-Vodă, in Opere, 10, ediţie sub supravegherea autorului, Bucureşti, Editura de Stat pentru Literatură şi Artă, 1957.

SADOVEANU, Mihail, Venea o moară pe Siret, in Opere, 8, ediţie sub supravegherea autorului, Bucureşti, Editura de Stat pentru Literatură şi Artă, 1956.

2. Références critiques:

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DUŢU, Alexandru, Modele, imagini, privelişti. Incursiuni în cultura europeană modernă, Cluj-Napoca, Editura Dacia, 1979.

ELIADE, Pompiliu, Influenţa franceză asupra spiritului public în România. Originile. Studiu asupra stării societăţii româneşti în vremea domniilor fanariote. În româneşte de Aurelia Creţia. Prefaţă şi note Alexandru Duţu, Bucureşti, Editura Univers, 1982.

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ZUB, Al., La sfîrşit de ciclu. Despre impactul Revoluţiei franceze, Iaşi, Institutul European, 1994.

Publié dans Cahiers francophones d’Europe Centre-Orientale, nos 5-6 (Y a-t-il un dialogue interculturel dans les pays francophones?), Actes du Colloque International de l’Association d’Études Francophones pour l’Europe Centrale et Orientale, Vienne 18-23 avril 1995, Pécs-Vienne 1995, tome II, p. 259-267.



[1] Paşopt, abréviation de patruzeci şi opt (quarante-huit). Paşoptist (pl. paşoptişti), quarante-huitard, participant à la révolution de 1848 ou personne appartenant à la génération de 1848 et partageant son idéologie.

[2] De franţuz (français, pop.). Franţuzit,-ă (pl. franţuziţi, franţuzite), francisé,-e, qui imite la manière de vivre des Français, et utilise sans nécessité des mots français, souvent déformés.

[3] Bonjurist (pl. bonjurişti), nom donné, après 1830, à un jeune Roumain progressiste ayant étudié en France. De bonjour, orthographié bonjour en roumain.

[4] N. Iorga, Histoire des relations entre la France et les Roumains. Préface de Ch. Bémont, Paris, Éditions Payot & Cie, 1918, p. 130; cité aussi par Al. Zub in La sfîrşit de ciclu. Despre impactul Revoluţiei franceze (Fin de cycle. De l’impact de la Révolution française), Iaşi, Institutul European, 1994, p. 52.

[5] Première forme constitutionnelle roumaine adoptée en 1831, après la guerre russo-turque et la paix d’Adrianople.

[6] Alecu Russo, Iaşii şi locuitorii lui în 1840 (Iassy et ses habitants en 1840, traduction du français par M. Sadoveanu), in Opere complete, édition soignée par Lucian Predescu, Bucureşti, Cugetarea – Georgescu Delafras, 1942, p. 112.

[7] Balta albă (Le Marais Blanc, 1847), in Vasile Alecsandri, Opere complete. Proza (Œuvres complètes. La Prose), Bucureşti, Minerva, 1910, p. 271.

[8] Appelés nemţi. Neamţ, Allemand ou Autrichien; par extension, étranger, occidental.

[9] Zodia Cancerului sau Vremea Ducăi-Vodă (Le Signe du Cancer ou le Temps du Prince Duca, 1929), in Mihail Sadoveanu, Opere (Œuvres), t. 10, édition surveillée par l’auteur, Bucureşti, Editura de Stat pentru Literatură şi Artă, 1957, p. 78.

[10] Dans Carte pentru descălecatul de’ntăiu a Ţerei Moldovei şi a neamului moldovenesc (Livre pour la première fondation du pays de la Moldavie et du peuple moldave, 1677), Miron Costin avait révélé la latinité des Roumains et en avait affirmé l’origine.

[11] In Mihail Sadoveanu, Opere (Œuvres), t. 8, 1956, ed. cit.; le Siret, rivière en Moldavie, affluent du Danube.

[12] Voir N. Iorga, Istoria românilor prin călători (L’Histoire des Roumains à travers les voyageurs). Édition soignée, étude introductive et notes par Adrian Anghelescu, Bucureşti, Eminescu, 1981.

[13] Locul unde nu s-a întîmplat nimic sau Tîrg moldovenesc din 1890 (Le lieu où il ne s’est rien passé ou Bourg moldave en 1890, 1933), in Opere (Œuvres), t. 11, 1957, ed. cit.

[14] In Opere (Œuvres), t. 12, 1957, ed. cit., p. 528.