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Une lecture africaine de

Voyage au Congo suivi de Le retour du Tchad

Tentative téméraire que celle d’aborder ces textes d’André Gide, déjà abondamment glosés aussi bien par la critique littéraire, que par ceux que l’Afrique à des titres divers, intéresse! C’est pourtant l’apparent consensus, autour de l’idée que ces textes représenteraient une critique anticoloniale, que j’aimerais interroger en relisant ces Carnets de route. Ce faisant, je resterais fidèle au vœu de l’écrivain lui-même qui

aime que chaque livre porte en lui, mais cachée, sa propre réfutation et ne s’assoie pas sur l’idée, de peur qu’on en voie l’autre face. J’aime qu’il porte en lui de quoi se nier, se supprimer lui-même. [1]

Texte hétérogène, fragmentaire, polyphonique, irréductible peut-être comme tout journal, que j’essaierai de questionner au niveau formel: syntaxique, sémantique et praxématique, pour tenter de mettre en évidence ce que l’on pourrait appeler, au-delà des positions courageuses de l’auteur sur la violence des rapports coloniaux en Afrique noire, les „préconstructions“ idéologiques de Gide et sa perception ethniciste de l’Autre. Je me surprends donc à revenir sur ma première lecture des Carnets, touchée alors par les notations très fines, visuelles, sonores, olfactives, sur la nature et les paysages traversés. Mais voilà, c’est l’écriture même des textes: figures de rhétorique, choix lexicaux, statut syntaxique des éléments, références culturelles et bibliographiques, citations, etc., en un mot, tout ce qui constitue leur matériau premier, qui oblige à les requestionner. Il ne faudrait cependant pas y voir une quelconque disqualification de ces textes -et le voudrait-on, ce serait impossible historiquement-, en tant que textes critiques et polémiques, lors de leur publication en 1927 et 1928.

1. L’Afrique.vue d’Europe, dans les années 30

Dès la fin du XIXème et le début du XXème siècle, des rapports d’hommes politiques importants, d’explorateurs, de religieux, de scientifiques et/ou d’écrivains -dont certains étaient les moins susceptibles d’être taxés d’anticolonialisme- provoquent dans l’opinion, à travers des publications ou des interventions au Parlement, sinon une remise en question des méthodes de gestion et de gouvernement dans les colonies, du moins un début de prise de conscience quant à la relativité de la prétendue supériorité de la civilisation européenne. Lors de débats en juillet 1885 à la Chambre des députés à Paris, J. Ferry, défenseur de la colonisation sera pris à partie au sujet de sa théorie des races, par G. Clémenceau, en ces termes:

 Races supérieures! Races inférieures, c’est bientôt dit! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer: homme ou civilisation inférieurs. [2]

Quelques années plus tard, J. Ferry lui-même fera la critique du régime colonial appliqué en Algérie, à la suite d’une enquête parlementaire effectuée à la tête d’une délégation, en avril et juin 1892. Extrait de son rapport, ce passage célèbre:

La commune de plein exercice, c’est l’exploitation de l’indigène à ciel ouvert![...]. Telle commune habitée par 300 Français prospère et se développe depuis qu’on l’a dotée de 13000 indigènes. [3]

La mythologie occidentale sur le „primitivisme“ des sociétés dominées notamment en Afrique, commence lentement à se lézarder sous les effets conjugués de plusieurs facteurs. Ainsi, fondée sur et cautionnée par l’idée de la supériorité occidentale, la colonisation va cependant permettre une accumulation de connaissances sur le fonctionnement des sociétés et sur les cultures des peuples et des civilisations dominées; des travaux divers telles que monographies, recensements, description de sociétés et de coutumes, etc...vont permettre petit à petit, de battre en brèche le credo de certains courants de l’anthropologie et de l’ethnologie, consistant à affirmer que les sociétés ont un développement unilinéaire et fondant l’idée d’une hiérarchisation entre elles. A cet égard, les publications d’un Maurice Delafosse, consacrées à l’Afrique noire, celle de M. Leiris, de M. Griaule, de Th. Monod, et de tant d’autres, contribuent au changement d’attitude de leurs contemporains. Autres facteurs important dans cette prise de conscience: la participation à la guerre en Europe, de milliers de soldats africains qui permit de révéler une autre image du „Blanc“, les mouvements de revendication des peuples dominés eux-mêmes, dans leur territoire respectif [4] et en France – naissance de syndicats et de partis politiques „indigènes“, grèves, etc. – ainsi que le soutien du parti communiste français aux luttes „anti-impérialistes„ (lors de son congrès en 1920, l’Internationale communiste se déclara prête à aider les mouvements de libération nationale). Enfin, la contribution des arts et de la littérature à une réévaluation critique de la civilisation européenne et de ses rapports aux autres civilisations. Déjà, en 1907, paraissaient Les Immémoriaux [5] du médecin et navigateur breton V. Segalen, qui retrace et décrit la mort des Maoris du Pacifique, au contact de la culture européenne. Texte fondamental en ce qu’il inverse le regard et tente du „dedans“, de rendre compte de cette culture orale. Les positions évoluent lentement mais considérablement; on n’en est plus à poser la pluralité des cultures, mais à considérer les contacts (violents) entre certaines d’entre elles, en termes de „chocs“ et de „déculturation“. En 1921, deux publications majeures: L’Anthologie nègre [6] de Blaise Cendrars, recueil de fables, récits mythologiques, contes, chansons, etc...réécrits à partir de travaux d’ethnologues, dont „l’ampleur est telle qu’on en retrouve même des échos dans le milieu le plus réticent à remettre en cause ses assurances traditionnelles [...], le milieu missionnaire [7] , et Batouala, véritable roman nègre [8] de René Maran auquel fut décerné le prix Goncourt, mais qui provoqua un scandale et coûta son poste de fonctionnaire colonial en Oubangui-Chari, à son auteur. On peut juger de la violence du véritable réquisitoire qu’est la préface du livre à travers cet extrait :

 Civilisation, civilisation, orgueil des Européens et leur charnier d’innocents, [...]. Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. [...] Tu es la force qui prime le droit.Tu n’es pas un flambeau mais un incendie. [...]

Mes frères de France, écrivains de tous les partis, [...] je vous appelle au secours [...]

C’est à redresser tout ce que l’administration désigne sous l’euphémisme d’“errements“ que je vous convie.[...]. Vous allez affronter des négriers“. [9]

Témoin majeur de son temps comme on s’accorde à le dire, traducteur, écrivain, mais surtout lecteur curieux et infatigable, Gide on s’en doute, était dans la mêlée et avait lu ou pris connaissance des œuvres les plus marquantes, comme son Journal et les Carnets le prouvent. Nous verrons plus loin quelles sont celles qui „imprègnent“ le texte du Voyage, et comment elles participent à son écriture.

2. „Missionné“ [10] par le Ministère des Colonies

Lorsque Gide s’embarque pour le Congo avec son ami cinéaste Marc Allégret [11] , il est chargé de mission par Léon Perrier, Ministre des Colonies, ce qui donnera à l’entreprise tous les moyens matériels et humains pour réussir, mais n’en diminuera évidemment pas tous les risques. Cependant, dès le début, les véritables motivations de l’équipée vont ressurgir: soulagement d’abord d’en finir avec la rédaction de son roman Les Faux-Monnayeurs, soulagement aussi de quitter Paris et le déchaînement d’une certaine presse à son égard, joie de retrouver l’Afrique, l’Afrique noire cette fois, et, questionné par les autres compagnons de traversée sur les raisons de son voyage, il y voit

 une sorte de fatalité inéluctable - comme tous les événements importants de ma vie. Et j’en viens à presque oublier que ce n’est là qu’un projet de jeunesse réalisé dans l’âge mûr; ce voyage au Congo, je n’avais pas vingt ans que déjà je me promettais de le faire. [12]

 Il est donc très clair, dès le début du voyage, que pour Gide, l’expédition est chargée, comme toute expérience-limite, d’une signification particulière pour lui-même d’abord; elle apparaît comme une étape décisive, susceptible de s’achever à n’importe quel moment et de n’importe quelle façon. La mission dont il est chargé semble à vrai dire lui échapper parfois, en tout cas à travers ce qu’elle peut représenter comme contrainte. Arrivés le 26 juillet à Dakar, il note le 10 août:

Un absurde contretemps m’empêche, en passant à Bôma (Congo belge), d’aller présenter mes respects au Gouverneur.Je n’ai pas encore bien compris que, chargé de mission, je représente, je suis dès à présent un personnage officiel. [13]

 Quelques jours plus tard, lors de l’escale à Brazzaville, il remarque: „Je prends ces notes troppour moi“, et, un peu plus loin, comme découragé par l’ampleur de la tâche et en guise d’excuse, il explique pourquoi il ne note rien, même si tout l’intéresse: il est „trop neuf dans le pays.

Les observations rapportées sur les „disfonctionnements“ de l’administration coloniale figurent dans les Carnets sous deux formes. Ce sont d’abord, des notes en bas de page, qui citent ou reproduisent souvent des documents officiels. Etant donné leur forme (emploi des temps par exemple) et le nombre de lectures qu’elles synthétisent, elles ont sans aucun doute, été rajoutées a posteriori. Comme points de vue critiques, elles présentent en elles-mêmes, rien de très nouveau, puisque ce sont des reprises de textes déjà publiés (textes scientifiques, relations de voyage, par exemple) ou en tout cas consultables (rapports administratifs, lettres de Présidents de chambres de commerce, conférences d’universitaires, etc.). Elles sont révélatrices néanmoins, de la grande préparation de l’auteur à ce voyage et surtout de sa grande vigilance. “Doublant“ en quelque sorte le texte, leur fonction semble être d’ancrer (au sens sémiologique) dans la réalité coloniale africaine, les notes parfois très (trop ?) rapides et „impressionnistes“ des Carnets.

Un exemple:

9 août, 7 heures du matin.

Pointe-Noire 2. -Ville à l’état larvaire, qui semble encore dans le sous-sol. [14]

La note 2, en bas de page occupe quant à elle, 33 lignes, et rappelle l’historique de la construction de la ligne de chemin de fer Brazzaville-Océan, avec des renvois à Cœur des Ténèbres de J. Conrad, et un un extrait d’une lettre du Président de la Chambre de Commerce belge à Kinshasa. Nous reviendrons un peu plus loin sur cette tristement célèbre ligne de chemin de fer...

Autres éléments critiques à l’égard de l’administration coloniale, les faits dont sont témoins, Gide et son compagnon, et qui sont rapportés sans complaisance, dans les notes au jour le jour, comme le procès Sambry (p. 27-29), le marché du caoutchouc (p. 68-69), La déposition d’un chef de village -Samba N’Goto-, contre les exactions de l’administrateur de Boda , qui bouleverse Gide, et dont il essaie de rendre compte à travers le compte-rendu le plus long des Carnets (pp.102-113), etc.... Ce rapport se termine par un véritable cri de révolte, pour ne pas dire de désespoir :

Quel démon m’a poussé en Afrique? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays? J’étais tranquille. A présent je sais; je dois parler.“ [15]

Il aura encore, au cours de son périple, à constater les exactions, les „prestations obligatoires“ –  doux euphémisme pour dire le nouvel esclavage – , dont sont victimes les Africains, ainsi que l’état de délabrement physique et moral – pour ne citer que ces deux aspects –  auxquel les auront réduits quelques décennies de „civilisation“ européenne. A l’époque du voyage de Gide, l’A.E.F. connaissait une terrible famine qui durait depuis 1918. Mais jamais le voyageur n’aboutira à la remise en question du système colonial en tant que tel!

3. Plaidoyer pour une meilleure gestion des colonies

L’absence de critique de la colonisation en tant que système d’aliénation et d’exploitation, apparaît explicitement à travers tout le texte, même dans les épisodes les plus scandaleux. Revenons à la ligne de chemin de fer Congo-Océan, déjà citée plus haut, et mentionnée par Gide, en note de bas de page (pp. 22-23), dès le début de sa relation de voyage. Commencée en 1920, cette ligne ne fut achevée qu’en 1934; des difficultés de tous ordres, notamment de terrain, de recrutement de main d’œuvre, de dépassement de budget, etc...furent les principales causes de ce retard.

Du point de vue des colonisateurs, [ce fut] une épopée. [...].

L’histoire du Congo-Océan est célèbre surtout pour l’hécatombe humaine qu’elle représenta: on appela ce train le mangeur d’hommes. [...]. 127 250 hommes furent nécessaires; l’administration organisa des plans de recrutement forcé jusqu’au Tchad, faisant même venir 600 coolies chinois. La débauche humaine fut telle (on l’évalue aujourd’hui entre 18 000 et 23 000 morts) que la presse française se déchaîna.“ [16]

Or, que voudra bien retenir Gide, de cette tragédie? Que cette ligne est „le seul moyen d’obvier à l’embouteillage de notre colonie“, et un peu plus loin:

Si coûteux qu’ait pu être, en argent et en vies humaines, l’établissement de cette voie ferrée, à présent elle existe pour l’immense profit de la colonie belge - et de la nôtre“. (C’est moi qui souligne).

Mais arrivé à Fort-Archambault, dans la région où la colonisation prélève massivement et par la force, des „engagés volontaires“ pour la construction de cette ligne, et prenant conscience de l’étendue de la tragédie, il émet quelques suggestions pour améliorer leur sort -meilleures conditions de transport et nourriture suffisante, notamment. Au passage, il loue l’action de deux Gouverneurs qui avaient agi en ce sens:

Le Gouverneur Lamblin a crée, à quelques kilomètres de Bangui, un camp de repos et de triage. Le troupeau des indigènes acheminé sur Brazzaville trouve là des locaux salubres et vastes, une eau potable abondante,[...] et une nourriture régulièrement assurée. [17]

A propos de „l’affaire Sambry“, du nom d’un administrateur jugé pour ses exactions à l’encontre de la population, Gide donne le sentiment de s’apitoyer davantage sur le sort de cet homme „envoyé trop jeune et sans instructions suffisantes, dans un poste reculé. [18] Pour éviter ce genre d’abus, l’administration devrait veiller selon lui, à recruter ses fonctionnaires sur la base de leur valeur intellectuelle et morale, et n’envoyer dans la brousse que des administrateurs de „valeur déjà reconnue“. La question pour Gide, est donc une question de morale et d’“humanité“; on n’a pas le sentiment qu’il perçoit véritablement, par delà tous les faits relevés (portage, déplacements de population, travail obligatoire, exploitation effrénée des richesses naturelles, minoration culturelle et situation de non-droit réservée aux „indigènes“, etc...), et dont il est le témoin ou le bénéficiaire -usage de la chaise à porteurs, ou réquisition de nourriture, par exemple-, la véritable nature du système colonial, celle d’être un système fondé sur l’exercice de la force et l’exploitation des hommes et des territoires, avec la bonne conscience de ceux qui parlent au nom de la „civilisation“ et de la lutte contre la „barbarie“. Ingénument, Gide en appelle à un renforcement de l’encadrement colonial, pour, croit-il, améliorer la situation; il le propose en maints passages des Carnets:

Loin de moi la pensée d’élever la voix sur des points qui échappent à ma compétence et nécessitent une étude suivie.[...]. La circonscription est trop vaste; un seul homme, et sans moyens de transport rapide, ne peut suffire à tout surveiller: L’on se heurte ici, comme partout en A.E.F. à ces deux constatations angoissantes: insuffisance de personnel, insuffisance d’argent.“ [19]

Il faut, pour que l’entreprise coloniale réussisse, ménager les indigènes et faire appel à plus de cadres, et des cadres suffisamment bien formés. Ce qu’il a pu observer se résume donc à des „questions sociales angoissantes“ auxquelles il faut apporter les remèdes appropriés: plus de médecine, plus d’instituteurs, plus de moyens de transport, plus d’encadrement; en un mot, plus de „civilisation blanche“.

Blanc et Noir, „civilisé“ et „primitif“, ce sont ces oppositions qui, derrière le discours humaniste, traversent, comme on va le voir, tout le texte.

4. Une signalétique coloniale: le „langage zoologique“

A y regarder de plus près, l’imagerie de l’Africain, esquissée par Gide tout au long de son voyage, repose sur d’affligeants stéréotypes, qu’il partage d’ailleurs avec son époque. L’opposition raciale, pour ne pas dire raciste, entre les protagonistes de l’aventure coloniale est mise en place à travers plusieurs paradigmes opposant le Blanc au Noir, l’“humanité“ à l’infra-humanité si ce n’est à „l’animalité“, la „beauté à la „laideur“, etc....

Retour au texte à travers quelques exemples:

[...] Les vieux demeurent farouches; accroupis à la manière des macaques c’est à peine s’ils regardent passer la voiture. [20]

Et plus loin:

Près de moi, tandis que j’écris ces lignes, un gentil petit macaque qu’on est venu m’apporter ce matin, que l’aspect de mon visage blanc terrifie. Il bondit se réfugier dans les bras de n’importe quel indigène qui passe à sa portée.“ [21]

 Ce rapprochement de l’Africain avec le singe est d’une telle banalité tout au long des siècles d’esclavage et jusque dans les années vingt -on organisait en France, par exemple, ce qu’on appelait des spectacles „zoologiques“ ou „exotiques“: présentation de groupes d’Africains dans des enclos avec des bêtes, comme au Jardin d’acclimatation à Paris-, que le lecteur reste sidéré de retrouver sous la plume de Gide, il faut le dire, de telles énormités!

Le paradigme de l’animalité traverse, hélàs, tous les Carnets. On peut donc observer les hommes comme on le ferait pour des animaux, au stade où ils se trouvent, ils ne peuvent pas avoir d’intimité. C’est ainsi que Gide et son compagnon assistent à un accouchement -et l’auteur de nous offrir un tableau ethno-réaliste – ou à l’ablation chirurgicale d’un éléphantiasis génital!

Comme les animaux, les indigènes ne parlent pas, ils crient ou ils hurlent. [22] L’homme blanc est devant eux comme devant des animaux ou de très jeunes enfants sans langage ou au langage rudimentaire, dont il faut deviner ou décoder les signaux (regards, gestuelle, grands sourires, trépignements, danse, etc...). Les seuls Africains qui „parlent“, ou plutôt habilités à parler pour les besoins des occupants, sont les interprètes, et encore, faut-il avec eux, se contenter de „l’à-peu-près“! Au procès Sambry, ils sont ainsi croqués:

A noter l’effarante insuffisance des deux interprètes; parfaitement incapables de comprendre les questions posées par le juge [...] Invités à prêter serment, ils répètent stupidement: „Dis: je le jure“, aux grands rires de l’auditoire. Et lorsqu’ils transmettent les dépositions des témoins, on patauge dans l’à-peu-près. [23]

Plus surprenant encore, les citations, entre guillemets, d’énoncés en „petit nègre“ dont on connaît la fortune dans la presse coloniale, et dont la publicité a largement usés. Citons pour mémoire le fameuxy’a bon BANANIA (1915). [24] Gide restitue ainsi la „parole“ africaine, et plus insidieusement encore, un jugement sur les capacités intellectuelles des indigènes:

Tel demande un papier [...] l’autorisant à aller plus loin „faire petit village tout seul“. Quand on s’informe sur le nombre de prisonniers [...], la seule réponse que j’obtiens [...]: „Beaucoup; beaucoup; trop; peux pas compter. [25]

Cherche-t-il- à faire „vrai“, ou bien, encore une fois, Gide sacrifie-t-il à l’air du temps, l’ère du colonialisme triomphant?

Ce jugement sur le primitivisme des Africains et l’état insuffisamment développé de leur pensée, Gide va l’étayer à force de citations „scientifiques“ empruntées à l’ethnologie, et au livre de Levy Bruhl: La mentalité primitive [26] , auquel il fait appel à trois endroits, dans les Carnets: page 124, 249 et assez longuement, page 328 et 329.

En général, le „pourquoi“ n’est pas compris des indigènes; et même je doute si quelque mot équivalent existe dans la plupart de leurs idiomes.[...] Il semble que les cerveaux de ces gens soient incapables d’établir un rapport de cause à effet.“ Et Gide rajoute en note: „Ce que confirme, commente et explique fort bien Lévy-Bruhl, dans son livre sur La mentalité primitive, que je ne connaissais pas encore. [27]

La dichotomie: civilisation/barbarie, fondée sur la déshumanisation des sociétés assujetties, se donne à lire à travers le langage. Il serait long et fastidieux de citer tous les passages des Carnets où, à propos des Africains, Gide emploie les mots „troupeaux“, „bétail humain“, „parasites“, „sauvage“, „cannibalisme“, etc.

Ces formulations appartiennent à ce que F. Fanon a appelé

le langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire.[...] Cette démographie galopante, ces masses hystériques, ces visages d’où toute humanité a fui, ces corps obèses qui ne ressemblent plus à rien, cette cohorte sans tête ni queue, ces enfants qui ont l’air de n’appartenir à personne, cette paresse étalée sous le soleil, ce rythme végétal, tout cela fait partie du vocabulaire colonial.“ [28]

Le monde africain décrit par Gide est, selon son expression, celui des „limbes“, celui de l’uniformité, de l’indistinct, du non différencié. C’est seulement en arrivant à Fort-Archambault, „marche de l’Islam, qu’il a le sentiment „par-delà la barbarie“, de revenir à ce qui ressemblerait à une civilisation... Et voici encore étalés, d’autres stéréotypes coloniaux sur la hiérarchisation des cultures indigènes! Si elles sont toutes inférieures à la culture européenne, elles ne sont pas toutes égales: le Maghrébin est supérieur au Cambodgien qui est supérieur au Noir africain. Retour à l’iconographie coloniale:

[...]Peuple d’enfants tous pareils, indifféremment agréables, etc., et dans les premiers villages, devant ces cases toutes pareilles, contenant un bétail humain uniforme d’aspect, de goûts, de mœurs, de possibilités, etc.[...]. [29]

Cependant, si l’indifférenciation est, aux yeux de Gide, une caractéristique des humains, le règne végétal et le règne animal eux, sont d’une richesse indéniable, et il consacrera une partie de son temps à chasser les papillons, à observer différentes espèces d’insectes et de végétaux et à tenter de les classifier. Voilà pour le côté entomologiste et botaniste amateur. Mais il y aura au cours de ce voyage, un autre protagoniste de taille, „inanimé“, mais à la présence obsédante: la forêt équatoriale. Elle exerce sur Gide à la fois fascination et terreur. Tout au long de son périple, c’est vers elle qu’il est tendu, mais c’est aussi elle et son „enfer“ qu’il est heureux de quitter enfin, en arrivant au Tchad.

5. Le drame africain: une allégorie végétale

Devant poursuivre leur voyage de Bangui vers l’Oubangui-Chari et le Tchad, Gide et son compagnon optent pour la route la plus longue et la plus difficile, à travers la forêt car, dit-il, „Ce que nous voulions [...], c’est pénétrer profondément, intimement, dans le pays.“ [30]

La forêt, c’est le pays. C’est ce que le texte va dessiner à travers un réseau de figures métonymiques [31] , qui feront apparaître peu à peu la partie, c’est à dire la forêt, comme une projection ou une image du tout: le pays (et par extension, de l’Afrique). Ceci semble être une évidence „géographique“, certes; cependant, ce qui semble être à la fois récurrent sinon obsédant dans les Carnets, mais en même temps relever du niveau inconscient de la pensée de l’auteur, c’est l’attribution de qualités humaines à la forêt, qui font d’elle du même coup, le double animé d’une contrée à ses yeux, éteinte.

L’ordre et l’harmonie que le voyageur ne parvenait pas à distinguer dans la vie des Africains, c’est dans la forêt qu’il semble les retrouver. Il est attentif à la „confuse symphonie végétale“, à sa „tranquillité solennelle“ et à sa „noblesse [32] l Il reste admiratif et subjugué devant sa dimension, sa profusion et sa prodigieuse diversité :

 Je ne me lasse pas d’admirer l’essor vertigineux de ces fûts énormes et leur brusque épanouissement. [...] Puis [...], la forêt s’est emplie de bruits étranges, inquiétants, cris et chants d’oiseaux, appels d’animaux inconnus, froissement de feuillage. [33]

Il essaie là aussi de distinguer les différentes essences, de les décrire, de les comparer à celles des forêts d’Europe. Plaisir d’esthète devant „l’effort de tant de végétaux des contrées équatoriales, vers une forme symétrique et comme cristalline, insoupçonnée dans IlesI pays du Nord. [34] Un arrêt devant des fromagers géants lui donne l’occasion de citer une autre relation de voyage, expliquant la différence entre forêt secondaire et forêt primitive:

Les parasoliers [...] ne poussent que dans la forêt dite secondaire c’est á dire celle qui s’élève à la place de la grande forêt primitive, une fois dévastée par quelque plus ou moins ancien incendie. C’est cette forêt primitive que je désirais voir, que nous pensions trouver plus loin, que j’ai partout vainement cherchée. [35]

Mais peu à peu, à mesure que les voyageurs s’enfoncent dans la forêt, elle devient un „rêve oppressant“, un „enfer“, un „cauchemar“, car là aussi se jouent des „drames“. Arrivés à Bossa, Gide remarque:

Depuis Bosoum les tipoyeurs ne chantent plus. [...] D’immenses espaces brûlés; désolation plus atroce peut être que celle d’aucun hiver. [...] Il semble que sur ce sol calciné  aucune  vie ne pourra jamais reparaître, et le vert très tendre du gazon [...] semble presque une fausse note. On dirait un confident indiscret qui compromet l’effet du drame en livrant trop vite un secret susceptible de rassurer le spectateur alarmé. [36]

C’est en poète que Gide semble avoir perçu ce qui se jouait là, dans cette partie du continent, presque sous ses yeux. Sa vision laisse en effet entrevoir, comme l’ ombre portée d’une histoire végétale, l’image avilie et désolée des régions traversées. Parti dès le début, à la recherche de la forêt, c’est par un tête à tête avec elle qu’il clôt sa traversée. La figure métonymique évoquée tout au début, est alors pleinement explicitée.

Gide et son compagnon ont bientôt bouclé leur périple et font route vers Douala, où ils réembarqueront le 14 mai sur L’Asie, après onze mois passés en Afrique de l’Ouest. A l’étape de Voudjiri (27 avril), il écrit:

Il semble que le pays cherche à nous laisser des regrets. Je l’interroge anxieusement; non que j’attende de lui quelque „leçon“; mais j’ai besoin de lui parler seul à seul, comme à l’ami qu’on va quitter bientôt.[...]

Je m’écarte du sentier pour observer de près le drame végétal d’un arbre énorme que s’apprête à étouffer lentement un ficus. Le tronc de l’arbre est oblique. Le ficus verticalement chu d’une des branches de l’arbre dix fois plus gros que lui, enserre celui-ci par le milieu; ses radicelles, devenues tronc à leur tour, l’étreignent comme les bras d’une pieuvre. L’arbre est fichu. [37]

De la forêt au pays et du pays à l’homme, ou bien tous trois confondus... La gravité du ton et l’émotion qui se dégage du réseau sémantique dessiné par les termes que nous avons soulignés (et qui renvoient tous à l’“humain“) donnent à ce passage la dimension d’une plainte et d’une confidence. A ses interrogations, Gide n’attendait certes pas de „leçon“, mais il sera (aura été) le spectateur obligé d’une scène où se joue le drame de l’étouffement et de la mort silencieuse. [38]

Grand lecteur et admirateur de La Fontaine, dont il relit et apprend les Fables tout au long de son voyage, il semblerait que Gide esquisse dans ces Carnets de route, une fable moderne ou du moins l’allégorie végétale de la destruction d’un continent.

Zohra Bouchentouf-Siagh (Université de Vienne)

Première publication de cette étude :

Zohra Bouchentouf-Siagh, „Une Lecture africaine de Voyage au Congo suivi de Le retour du Tchad dans Irène Albers/ Andrea Pagni/ Ulrich Winter (éds.), Blicke auf Afrika nach 1900. Französische Moderne im Zeitalter des Kolonialismus , Tübingen, Stauffenburg Verlag, 2002.



[1] Postface pour la 2eme édition de Paludes et pour annoncer Les Nourritures terrestres, citée par Y. Davet et J.J. Thierry in André Gide. Romans, Récits et Soties. Œuvres lyriques. Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,1958, p. 1479.

[2] Olivier Wieviorka et Christophe Prochasson, La France du XXe siècle. Documents d’histoire, Paris, Seuil, 1994, p. 79.

[3] Cité par Robert Ageron in, „L’Algérie algérienne“ de Napoléon III à de Gaulle, Paris, Sindbad, 1980, pp.76-77.

[4] „J’ose affirmer que si le gouvernement français ne change pas sa politique [...] le peuple indochinois ne manquera pas de recourir à la force brutale pour imposer à l’autorité supérieure l’obligation de changer le mode d’administration en vigueur dans le pays“. Hô Chi Minh, 1919; cité par Pascal Blanchard et Nicolas Bancel in De l’indigène à l’immigré, Paris, Gallimard, 1998, p. 38.

[5] Victor Segalen, Les Immémoriaux, Paris, Société du Mercure de France, 1907.

[6] Blaise Cendrars, Anthologie nègre, Paris, La Sirène, 1921.

[7] Raoul Girardet, L’idée coloniale en France de 1871 à 1962, Paris, La Table Ronde, 1972, p.234.

L’éclairage de ce paragraphe doit beaucoup à cet ouvrage magistral.

[8] René Maran, Batouala, véritable roman nègre, Paris, A. Michel, 1921.

[9] in Jacques Chevrier, Anthologie africaine, Paris, Hatier, 1981, pp.14-15.

[10] „[...] J’ai eu trop à me repentir de m‘être laissé „misionner“ pour mon dernier voyage au Niger; me suis promis qu’on ne m’y reprendrait plus;  préfère ma liberté“, in André Gide, Journal 1939-1949, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1954, p.1060 (Carnets d’Égypte).

[11] Marc Allégret (Bâle 1900- Paris 1973), cinéaste français: Voyage au Congo (doc.), Lac aux dames (1934), Gribouille (1937), Entrée des artistes (1938), Le bal du comte d’Orgel (1968).

[12] André Gide, Voyage au Congo suivi de Le retour du Tchad. Carnets de route, Paris, Gallimard (coll. Folio), 1997, p. 14.

[13] idem. p. 24.

[14] idem, p. 22.

[15] idem, p. 113.

[16] Elikia M’bokolo, Afrique Noire. Histoire et civilisations, Paris, Hatier, 1992, T. II, pp.378-379.

[17] Le Voyage au Congo, p. 224, en note. (C’est moi qui souligne).

[18] idem, p. 28.

[19] idem, p.112.

[20] idem, p.73 (c’est moi qui souligne)

[21] idem, p.197. (C’est moi qui souligne)

[22] Il faut cependant noter la sensibilité de Gide devant les chants (cf. son commentaire sur les chants des Saras, pp.324-327) ou l’architecture.

[23] idem, p. 29.

[24] cf. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Laurent Gervereau, Images et colonies. Iconographie et propagande coloniale sur l’Afrique française de 1880 à 1962, Paris, Bibliothèque de documentation internationale/Association connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine, 1993.

[25] Le Voyage, p. 117.

[26] Lucien Lévy-Bruhl, La mentalité primitive, Paris, Alcan, 1922.

Autres travaux de l’auteur: Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, (1910), L’âme primitive, (1927), Le Surnaturel et la nature dans la mentalité primitive, (1931), La Mythologie primitive, (1935), L’expérience mystique et les symboles chez les primitifs, (1938)

[27] Le Voyage, p.124.

[28] Franz Fanon, Les Damnés de la terre, Préface de J.-P. Sartre, Paris, Maspéro, 1961. (la citation est extraite de la réédition de 1985, La Découverte, p.30).

[29] Le Voyage, p.195.

[30] idem, p.97.

[31] Métonymie: „Figure par laquelle un mot désignant une réalité A se substitue au mot désignant une réalité B, en raison d’un rapport de voisinage, de coexistence, d’interdépendance, qui  unit A et B, en fait ou dans la pensée.“,Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, P.U.F., 1972, p.743.

[32] Le Voyage, pp.40-41.

[33] idem, p.97.

[34] idem, p. 241.

[35] idem, p. 98. (C’est moi qui souligne).

[36] idem, p. 202.

[37] idem, pp. 483 et 484. (C’est moi qui souligne).

[38] Page 310, Gide décrit en note le ficus, comme une plante parasite déposée (la graine) par une fiente d’oiseau sur le tronc d’un arbre qu’il finit par étrangler.