CEPA eprint 1289 (EVG-123)

Notes sur une théorie de la connaissance pour organismes auto-régulateurs

Glasersfeld E. von (1989) Notes sur une théorie de la connaissance pour organismes auto-régulateurs. Aprendizagem/desenvolvimento (Learning and Development) 3(9): 51–53. Available at http://cepa.info/1289
L’avancée la plus importante de la cybernétique dans la dernière vingtaine d’années, à mon avis, c’est le changement de direction de l’étude des systèmes observés à l’étude des systèmes qui observent. Ce changement de direction a eu comme résultat une convergence d’intérêt, au moins partielle, des cybernéticiens et des partisans de Jean Piaget.
Pendant un demi siècle, presque tout le monde (j’en suis sur en ce qui concerne les Etats Unis, mais je crois que ça vaut aussi bien pour l’Europe) a tenté d’assimiler l’épistémologie génétique de Piaget à la traditionnelle façon de penser réaliste. L’effet immédiat d’une telle tentative est l’oblitération de l’idée centrale et révolutionnaire de la théorie de la connaissance piagetienne. C’est à dire, l’idée que l’organisme vivant est un organisme auto-régulateur et qu’il faut donc considérer comme adaptation toutes ses fonctions, y comprises les fonctions dites “mentales” ou “intelligentes.
Malheureusement le concept d’adaptation est souvent mal compris. Beaucoup de gens, et même des scientifique, se bornent à voir l’adaptation comme une activité d’un sujet qui cherche à survivre. Bien que cette vue peut être justifié dans un certain sens au niveau plus élevé de la pensée consciente, elle est tout à fait fausse dans le domaine plus large des formes et fonctions biologiques et du développement cognitif qui précèdent et préparent la réflexion. Dans ce domaine, l’adaptation résulte de la “sélection naturelle”, c’est à dire, sélection qui élimine ce qui ne marche pas et qui ne peut jamais créer des nouveautés.
En parlant de la fonction adaptative de l’intelligence, Piaget et les cybernéticiens veulent souligner le fait que l’organisme biologique, comme le penseur évolu, a pour but de s’arranger dans son monde d’expérience et non pas de copier ou de “connaitre’ dans le sens traditionnel une réalité ontologique. C’est pour ça que dans le contexte de l’épistémologie génétique les structure cognitives – c’est à dire les concepts, les règles du sens commun et les théories scientifiques – sont beaucoup plus proches d’un savoir faire que d’une représentation interne d’un monde réel, extérieur et conçu comme indépendant de l’observateur.
Ainsi, tant pour Piaget que pour les cybernéticiens contemporains, le pas révolutionnaire concerne la relation entre la connaissance et l’ontologie.
A ce point je voudrai insérer une parenthèse. Quand je parle de constructivisme, on conclut souvent qu’en disant que le sujet construit le monde de son expérience je voudrais nier l’existence d’une réalité au delà du sujet. Ce n’est pas le cas. Ce serait bien bète de prétendre qu’on puisse construire tout ce qu’on voudrait. Il ne faut pas vivre longtemps pour comprendre qu’on se heurte partout à une réalité assez dure. C’est justement cette expérience récurrente des limites, des échecs, des contraintes, qui fournit la base de l’épistémologie constructiviste.
Je répète: le constructivisme ne nie pas du tout la réalité ontologique – il affirme seulement qu’on n’arrive pas à la connaitre.
Un aveugle qui se heurte contre un mur “connait” ce mur seulement comme la faillite de ses actions. Quand il décrit le mur, il le décrit en termes de sa propre expérience, c’est à dire il combine les points terminaux de certaines actions et il en fait un “objet” qu’il appelle “mur”. Mais les points terminaux de ses actions font part de son monde sensori-moteur et non pas d’une réalité extérieure. La réalité construite par ce t’aveugle est située, pour ainsi dire, dans l’espace laissé libre par la réalité ontologique. Aucun point de l’une pourrait être un point de l’autre. Et n’importe quelles descriptions l’aveugle puisse donner de sa réalité vécue, ce seront nécessairement des descriptions de ce qu’il a fait lui même et non pas des descriptions “objectives” d’un monde qui se trouve hors de son système nerveux ou cognitif.
Peut être, vous direz, ça va pour un aveugle – mais nous autres nous voyons. Ici je n’ai pas le temps pour vous convaincre que la situation est tout à fait la même pour toutes les modalités de la sensation et pour tout le domaine de notre expérience. J’ai présenté cet exemple de l’aveugle pour illustrer le noyau de la révolution épistémologique. Tout à l’heure je disais que le constructivisme avait changé la relation entre la connaissance et la réalité ontologique. Eh bien, une fois acceptée l’idée que nous agissons dans l’espace laissé libre par les contraintes d’un monde ontologique, tout ce que nous voudrions appeler “connaissance” se rapporte évidemment à nos actions, à notre savoir agir, à nos trucs pour atteindre les buts que nous avons choisis; jamais pourrait il se rapporter à la constitution d’un monde qui devrait se trouver au delà de nos actions et, par conséquent, au delà de notre expérience.
C’est ce que les sceptiques nous ont dit sans cesse dés le cinquième siècle avant le Christ. Mais les sceptiques, bien qu’ils la retenaient impossible à atteindre, ont toujours maintenu la même conception de la vraie connaissance que les autres philosophes. La vraie connaissance devait être un image correspondant à une réalité qui existait comme telle indépendamment d’un sujet quelconque.
C’est justement à cet égard que le constructivisme se détache de la tradition philosophique et prend une route qui, il y a quelques années, a été choisie aussi par la physique théorique.
David Finkelstein, un des logiciens les plus avancés de la théorie quantique, a récemment élaboré une proposition selon laquelle, après deux niveaux de relativité on est en train d’en établir un troisième. Comme je suis ni physicien ni mathématicien il m’a expliqué cette idée dans des termes tout à fait simples.[Note 1]
Le premier niveau de relativité se manifestait dans le domaine des noms: deux observateur donnaient souvent des noms différents à une chose, mais cette chose pouvait quand même être considérée comme une seule.
Le second niveau, celui de la théorie quantique, tient compte du fait que différents observateurs habitent des espaces différents et voient des choses différentes; tout de même on peut considérer tous ces espaces comme aspects différents d’un seul univers.
Au troisième niveau de relativité qui est en train d’être établi, la transformation nécessaire entre divers observateurs n’est plus une question de transformation des noms, ni de transformation d’aspects, mais ça devient une transformation d’univers. Si on suit ce développement, on pourra dire que la physique du futur ne cherchera plus à décrire un monde indépendant des observateur mais plutôt à formuler des règles de transformation pour le passage d’un univers subjectif à un autre.
Je vous raconte cette fable parce qu’elle s’accorde à merveille avec les idées du constructivisme et elle suscite le même formidable problème: si l’organisme cognitif qui fonctionne comme observateur est vraiment enfermé dans le monde subjectif de sa propre expérience, et si sa tache est de maintenir un minimum d’équilibre entre les contraintes de ce monde vécu, alors comment arrive-t-il à concevoir autrui? Et puis, ayant conçu autrui, comment pourrait il créer une éthique?
J’ai tenté ailleurs de formuler une réponse à la première question.[Note 2] Ici je dirai seulement que la construction d’autrui peut être incorporée dans le modèle piagetien de la construction de la réalité expérientielle.
Pour ce qui concerne la seconde question – la création d’un fondement pour une éthique – il faudra approfondir ce que je disais tout à l’heure sur la connaissance vue comme savoir faire.
Si la valeur de nos connaissances est mesurée en termes de viabilité, c’est à dire en termes d’explications et prédictions qui se sont manifestées utiles parce qu’elles ont mené à des actions réussies et des buts atteints, alors en chaque instant de notre vie cognitive la “réalité” de l’expérience vécue sera constituée par les concepts, les relations, les théories, les systèmes, etc., qui se sont démontrés viables jusqu’à ce moment. Dans cette évaluation de nos connaissances les éléments d’expérience que nous appelons “les autres” jouent un role particulier.
C’est Kant qui nous fourni dans la première édition de sa “Critique de la raison pure” le modèle pour la construction d’autres sujets:
Quand un sujet conçoit un autre sujet, il doit nécessairement imputer à cet autre les propriétés et. les capacités dont il se sert pour caractériser soi même comme sujet…[Note 3]
Entre “les propriétés et les capacités” qu’on impute à un autre il y aurait aussi des concepts, des façon d’agir et des règles qu’on a construites dans son expérience propre, et c’est justement sur ces imputations qu’on base toute explication et toute prédiction qui concerne ces autres.
Si, alors, on réussit à prédire correctement ce qu’un autre va faire, et si ces prédiction sont basées sur des idées qu’on a construites dans et pour l’expérience propre, alors le fait qu’elles se démontrent viables aussi pour la construction et la prédiction d’un autre sujet constructeur leur donne une seconde viabilité ou, si vous voulez, une viabilité de second ordre.
C’est cette viabilité de second ordre, viabilité qui devient constatable seulement si mon monde expérientiel est populé par autrui, qui constitue le niveau plus haut et plus précieux de ce que j’appelle “réalité”.
Ayant dit ça, il est clair que j’ai besoin des autres et que les autre joueront un rôle privilégié dans la construction de ma réalité. Je souligne que, dans le modèle constructiviste, ce besoin c’est un besoin épistémologique et non pas un postulat de l’éthique.
Evidemment, une fois formulée, cette condition indispensable pour la construction du niveau supérieur de la réalité, elle peut très bien servir aussi pour la fondation d’une éthique. Dans l’histoire de la philosophie occidentale de l’éthique, un des problèmes de fond concernait toujours la justification d’un axiome fondamental qui disait qu’il était nécessaire et bon de s’intéresser aux autres. Dans la façon de penser constructiviste cet axiome sort comme axiome épistémologique et comme tel pourrait très bien servir comme base pour la construction d’une éthique. Pour le moment, cette construction est encore toute à faire – mais il me semble qu’elle soit une construction possible lorsque, pour la première fois, on la peut poser sur un fondement non plus arbitraire mais fourni par l’épistémologie.
Je remercie Marie Larochelle d’avoir bien voulu corriger ma grammaire; les expressions maladroites sont toutes à moi.
Endnotes
1
Communication personnelle de David Finkelstein (qui attribue l’idée originale à John Wheeler), 1985.
2
Glasersfeld E. von (1985) Reconstructing the concept of knowledge. Archives de Psychologie 53: 91-101.
3
I. Kant, Kritik der reinen Vernunft (1781), Akademie Textausgabe, Bd. IV, 1. Auflage, p. 223.
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