CEPA eprint 1733 (HVF-137)

Éthique et cybernétique de second ordre

Foerster H. von (1991) Éthique et cybernétique de second ordre. In: Ray Y. & Prieure B. (eds.) Systèmes, éthique, perspectives en thérapie familiale. ESF editeur, Paris: 41–63. Available at http://cepa.info/1733
Table of Contents
La Métaphysique
La Dialogique
Entretien avec Heinz von Foerster
« Éthique et Cybernétique de second ordre » : pour être honnête, je n’aurais jamais osé proposer un titre aussi excessif, mais je dois dire que je suis ravi que ce titre ait été choisi pour moi.
Avant que je quitte la Californie pour Paris, des gens m’ont demandé, pleins d’envie, ce que j’allais faire à Paris, et de quoi j’allais parler. Quand j’ai répondu : «Je vais parler d’éthique et de cybernéti­que de second ordre », la plupart m’ont regardé, affolés, et m’ont demandé : « Qu’est-ce que la cybernétique de second ordre ? » comme si parler d’éthique ne posait aucun problème.
Je suis soulagé quand les gens me demandent ce qu’est la cyberné­tique de second ordre et non ce qu’est l’éthique, parce qu’il est beau­coup plus facile de parler de la cybernétique de second ordre que d’éthi­que. En fait, il est impossible de parler d’éthique. Mais permettez-moi de vous expliquer cela plus tard et de vous dire à présent quelques mots sur la cybernétique, et, bien sûr, sur la cybernétique de la cybernéti­que, ou cybernétique de second ordre.
Comme vous le savez tous, on parle de cybernétique lorsque des effec­teurs, disons, un moteur, une machine, nos muscles, etc., sont connec­tés à un organe sensoriel, lequel, en retour, agit par ses signaux sur les effecteurs.
C’est cette organisation circulaire qui met les systèmes cybernétiques à part des autres, qui ne sont pas organisés ainsi. Prenons Norbert Wie­ner, qui a réintroduit le terme de « Cybernétique dans le discours scien­tifique. Il notait : « le comportement de tels systèmes peut être inter­prété comme dirigé vers l’accomplissement d’un but ». C’est-à-dire que tout semble se passer comme si ces systèmes suivaient une intention ! Voilà qui semble très bizarre !
Mais permettez-moi d’introduire cette notion de cybernétique en invo­quant l’esprit de femmes et d’hommes qu’on pourrait à juste titre con­sidérer comme les mères et pères de la pensée et de l’action cybernétiques.
Tout d’abord, voici Margaret Mead, dont le nom vous est à tous familier, j’en suis sûr. Dans un de ses discours à la société américaine de cybernétique, elle disait : « En tant qu’anthropologue, je me suis inté­ressée aux effets des théories cybernétiques dans notre société. Je ne me réfère pas aux ordinateurs ou à la révolution électronique dam son ensem­ble, ni à la fin de la dépendance à l’écriture pour la connaissance, ni à la façon dont les vêtements ont pris la suite de la ronéo en tant que forme de communication chez les jeunes en révolte. » Permettez-moi de répéter cela : « Je ne me réfère pas à la façon dont l’habillement a rem­placé la ronéo en tant que forme de communication chez les jeunes en révolte. » Puis elle continue : « Je veux considérer spécifiquement la signi­fication de l’ensemble d’idées interdisciplinaires que nous avons appelé tout d’abord “feed-back”, puis “mécanismes téléologiques”, puis “cyber­nétique” — forme de pensée interdisciplinaire qui a permis aux mem­bres de nombreuses disciplines de communiquer entre eux facilement, dans un langage que tous pouvaient comprendre. »
Voici ensuite la voix de son troisième mari, épistémologue, anthro­pologue, cybernéticien, et comme d’aucuns le disent, père de la théra­pie familiale, Gregory Bateson : « La cybernétique est une branche des mathématiques qui traite des problèmes de contrôle, de récursivité et d’information. » Puis maintenant le philosophe des organisations, le sor­cier du management Stafford Beer : « La cybernétique est la science de l’organisation efficace. »
Et, enfin, la définition poétique de « M. Cybernétique », comme nous l’appelons affectueusement, le cybernéticien des cybernéticiens, Gordon Pask : « La cybernétique est la science des métaphores défendables. »
Il semble que la cybernétique représente beaucoup de choses diffé­rentes pour beaucoup de gens différents, mais cela vient de la richesse de sa base conceptuelle. Et je crois que c’est très bien ainsi ; autrement, la cybernétique deviendrait un exercice quelque peu ennuyeux. Cepen­dant, tous ces points de vue naissent d’un thème central, celui de la circularité.
Quand, il y a peut-être un demi-siècle, on découvrit la fécondité de ce concept, on se livra avec une joie sans mélange à des considéra­tions philosophiques, épistémologiques et théoriques sur ses conséquen­ces, ses ramifications dans des domaines variés, et son pouvoir unificateur.
Pendant ce temps-là, il se produisait quelque chose d’étrange parmi les philosophes, les épistémologues et les théoriciens : ils commençaient à se considérer eux-mêmes, de plus en plus, comme inclus dans une circularité plus large, que ce soit celle de leur famille, celle de leur société et de leur culture, ou dans une circularité qui atteignait même ses pro­portions cosmiques.
Ce qu’il nous apparaît aujourd’hui tout à fait naturel de voir et de penser, non seulement était à l’époque difficile à voir, mais encore impos­sible à penser ! Pourquoi cela ?
Parce qu’ainsi se trouvait transgressé le principe fondamental du dis­cours scientifique, qui exige la séparation entre observateur et observé. C’est le principe de l’objectivité : les propriétés de l’observateur ne doi­vent pas entrer dans la description de ses observations.
J’ai donné ici ce principe sous sa forme la plus brutale, pour en démontrer le non-sens : si l’on élimine les propriétés de l’observateur, à savoir observer et décrire, il ne reste rien : ni observation, ni description.
Néanmoins, il y avait une justification pour adhérer à ce principe, et cette justification, c’était la peur. La peur de voir surgir des para­doxes si l’on permet aux observateurs d’entrer dans l’univers de leurs observations. Et vous connaissez la menace que font peser les paradoxes : les laisser s’infiltrer dans une théorie, c’est comme d’avoir le pied four­chu du diable collé sur la porte de l’orthodoxie.
C’était clair, lorsque les cybernéticiens pensaient à une interaction, dans la circularité de l’observation et de la communication, ils entraient dans la zone interdite. Dans le cas général de la circularité fermée, A implique B ; B implique C ; et (horreur !) C implique A ! Ou bien, dans le cas réflexif : A implique B ; et (choquant !) B implique A ! Et maintenant, le pied fourchu du diable sous la forme la plus pure, sous la forme de l’autoréférence : A implique A ! Outrage !
J’aimerais maintenant vous inviter à pénétrer avec moi dans un monde où il n’est pas interdit de parler de soi, où l’on est même encouragé à le faire (que peut-on faire d’autre, de toute façon ?).
Ce passage, de regarder les choses au-dehors à regarder son propre regard, est né, je crois, d’avancées significatives en neurophysiologie et en neuropsychiatrie.
Il est apparu qu’on pouvait maintenant oser poser la question : com­ment fonctionne le cerveau ? On pouvait oser écrire une théorie du cer­veau. On pourrait objecter que, au cours des siècles, depuis Aristote, les médecins et les philosophes n’ont pas cessé de développer des théo‑ries du cerveau. Alors, qu’y a-t-il de nouveau dans les efforts des cyber­néticiens d’aujourd’hui ?
Ce qui est nouveau, c’est qu’on a pris profondément conscience que pour écrire une théorie du cerveau, il faut un cerveau. Il s’ensuit que si une théorie du cerveau a quelque prétention à être complète, elle doit expliquer sa propre écriture. Plus fascinant encore, celui-là même qui écrit cette théorie doit rendre compte de son écriture. Transporté dans le domaine de la cybernétique : le cybernéticien, en entrant dans son propre domaine, doit rendre compte de sa propre activité ; la cyber­nétique devient la cybernétique de la cybernétique, ou cybernétique du second ordre.
Cette perception représente un changement fondamental, non seu­lement dans la façon dont nous faisons avancer la science mais aussi dans notre façon de percevoir l’enseignement, l’apprentissage, les pro­cessus thérapeutiques, la gestion des organisations, etc. ; et je dirais dans notre façon de percevoir les relations dans notre vie quotidienne.
Ce changement épistémologique devient flagrant si l’on se considère d’abord comme un observateur extérieur qui regarde le monde qui va ; puis dans un second temps si l’on se considère comme participant actif dans le drame de l’interaction mutuelle, du jeu de prendre-et-donner dans la circularité des relations humaines.
Dans le premier cas, grâce à mon indépendance, je peux dire aux autres comment ils doivent penser et agir : « tu feras…», tu ne feras point…» : c’est l’origine des codes moraux. Dans le deuxième cas, en raison de mon interdépendance, je peux seulement me dire à moi-même comment penser et agir : «je ferai… », «je ne ferai pas… » : c’est l’ori­gine de l’éthique.
Cela était la partie facile de mon exposé. Voici maintenant la partie difficile : je suis censé réfléchir sur l’éthique. Comment le faire ? Où commencer ?
Pendant que je cherchais un début, je suis tombé sur le charmant poème d’Yveline Rey et de Bernard Prieur qui orne la première page de notre programme. Laissez-moi vous en lire les premières lignes
« Vous avez dit Éthique ?Déjà le murmure s’amplifie en rumeur.Soudain les roses ne montrent plus que les épines.Sans doute le sujet est-il brûlant.Il est aussi d’actualité.»
Permettez-moi de commencer avec les épines, et j’espère qu’une rose en émergera. Les épines avec lesquelles je commencerai sont les réflexions de Ludwig Wittgenstein sur l’éthique dans son Tractatus Logico-­Philosophicus. Si j’avais un titre à donner à ce tractatus, je l’appellerais Tractatus Ethico-Philosophicus .. Cependant, je ne vais pas défendre ce choix, et je vous dirais plutôt ce qui me pousse à me référer aux réflexions de Wittgenstein pour vous présenter ensuite les miennes.
Je me réfère au point 6 du Tractatus, où il discute la forme géné­rale des propositions. Presque à la fin de cette discussion, il en vient au problème des valeurs dans le monde, et à leur expression sous forme de propositions. Dans son célèbre 6.421, il arrive à une conclusion que je vais vous lire dans le texte allemand d’origine : « Es ist klar, daß sich Ethik nicht aussprechen läßt. »
Je voudrais connaître une traduction française. Je n’en connais que deux en anglais, toutes deux incorrectes. C’est pourquoi je vous donne ma tra­duction en ànglais, avec la conviction que la traduction simultanée fera un travail superbe en rendant en français le point de Wittgenstein. Voici ma version anglaise du 6.421: It is clear that ethics cannot be articulated (« Il est clair que l’éthique ne peut être exprimée »).
Vous comprenez maintenant pourquoi je disais tout à l’heure : Je commence par les épines.. Voilà un congrès international sur l’éthi­que, et le premier orateur dit des choses qui ont pour conséquence qu’il est impossible de parler d’éthique. Mais patientez un instant. J’ai cité la thèse de Wittgenstein hors de son contexte, c’est pourquoi ce qu’il voulait dire n’est pas encore clair. Heureusement, le point suivant 6.422, que je vais vous lire tout à l’heure, fournit un contexte plus large au 6.421. Pour vous préparer à ce que vous allez entendre, rappelez-vous que Wittgenstein était viennois. Moi aussi. C’est pourquoi il existe entre nous une sorte de compréhension souterraine que, je le sens, vous autres Parisiens partagez avec nous. Essayons.
Voici le point 6.422 dans la traduction anglaise de Pears et McGuincss :
« Quand une loi éthique de forme “Tu dois…” est posée, la première idée qui vient à l’esprit est : “Et si je ne le fais pas ?”
Quand j’ai lu cela, ma première idée a été que tout le monde ne partageait pas cette première idée avec Wittengstein. Je pense qu’ici s’exprime le contexte culturel qui était le sien. Permettez-moi de conti­nuer avec Wittgenstein :
« Il est cependant clair que l’éthique n’a rien à voir avec la punition et la récompense au sens courant de ces termes. Néanmoins, il doit en vérité exister quelque chose de l’ordre de la récompense et de la puni­tion éthique, mais qui doit résider dans l’action elle-même. »
« Résider dans l’action elle-même » !
Souvenez-vous, nous avons déjà rencontré de telles notions autoré­férentielles avec l’exemple « A implique A » et les formulations récursi­ves qui lui sont apparentées en cybernétique de second ordre. Ces com­mentaires peuvent-ils nous suggérer une façon de réfléchir sur l’éthi­que, tout en adhérant aux critères de Wittgenstein ? Je le crois. Pour ma part, j’essaie de suivre la règle que voici :
« Pour quelque discours que je tienne, que ce soit en science, en philosophie, en épistémologie, en thérapie, etc., maîtriser l’usage du langage de sorte que l’éthique soit implicite ». Autrement dit : faire que le langage et l’action voguent sur un fleuve souterrain d’éthique et veiller à ne pas s’en écarter, de sorte que l’éthique ne devienne pas explicite et que le langage ne dégénère pas en moralisations.
Comment arriver à cela ? Comment peut-on dissimuler l’éthique à tous les regards, et faire cependant qu’elle détermine langage et action ? Par chance, l’éthique a deux sœurs qui lui permettent de passer ina­perçue, parce qu’elles créent pour nous une trame invisible, un tissu tangible dans lequel, sur lequel, nous pouvons tisser les Gobelins de nos vies. Et qui sont ces deux sœurs ? L’une est la Métaphysique, l’autre la Dialogique. Mon intention est à présent de vous parler de ces deux dames, et de la façon dont elles permettent à l’Éthique d’être mani­feste sans devenir explicite.
La Métaphysique
Permettez-moi de parler tout d’abord de la Métaphysique. Dans le but de vous faire voir tout de suite la délicieuse ambiguïté qui l’envi­ronne, je vais vous citer un superbe article de l’érudit anglais W.H. Walsh. Il commence son article par la phrase suivante : « Pres­que tout dans la métaphysique est sujet à controverse, et il n’est donc pas surprenant qu’il n’y ait guère d’accord entre ceux qui s’appellent eux-mêmes métaphysiciens quant à la nature précise de l’objet de leurs efforts. »
Quand j’invoque aujourd’hui la Métaphysique, je ne recherche aucun accord avec qui que ce soit sur sa nature. Cela provient de ce que je veux définir précisément ce qui se passe quand nous devenons métaphy­siciens, que nous nous désignions ainsi ou non. Je dis que nous deve‑nons métaphysiciens chaque fois que nous tranchons à propos de ques­tions par essence indécidables. Parmi les propositions, les problèmes, les questions, il y a ceux qui sont décidables et ceux qui sont, par essence, indécidables.
Par exemple, voici une question décidable : « Le nombre 3,396,714 est-il divisible par 2 ? » Il vous faudra moins de deux secondes pour choisir : oui, ce nombre est divisible par 2. La chose intéressante ici est que cela vous prendra exactement le même temps très court pour trancher la même question, si le nombre n’a plus 7, mais 7 000 ou 7 000 000 de chiffres.
Bien sûr, je pourrais inventer des questions légèrement plus diffici­les, comme : « 3,396,714 est-il divisible par 3 ? », ou plus difficiles encore. Mais il existe aussi des problèmes où il est extraordinairement difficile de trancher, certains ayant été posés il y a plus de deux cent ans et n’ayant toujours pas reçu de réponse. Pensez au « Dernier théo­rème » de Fermat auquel les esprits les plus brillants se sont consacrés sans avoir jusqu’ici apporté de réponse. Pensez à la « conjecture » de Goldbach qui sonne si simplement, qu’on dirait qu’une preuve ne peut pas être très loin : « Tous les nombres pairs peuvent être composés en additionnant deux nombres premiers. »
Par exemple : 12 est la somme des deux nombres premiers 5 et 7 ; 20 = 17 + 3 ; 24 13 + 11 ; et ainsi de suite. Jusqu’ici, on n’a trouvé aucun contre-exemple à la conjecture de Goldbach. Et même si aucune tentative ultérieure n’infirmait Goldbach, cela resterait encore une conjecture, jusqu’à ce qu’une suite d’étapes mathématiques soit trou­vée qui décide en faveur de son sens des chiffres. Il y a une justifica­tion au fait de ne pas abandonner, et de continuer la recherche d’une séquence qui prouverait que la conjecture de Goldbach est vraie : c’est que le problème est posé dans un cadre de relations logico-mathématiques qui garantit que l’on peut passer, dans ce cristal complexe de relations, de n’importe quel noeud à n’importe quel autre noeud.
Un des exemples les plus remarquables d’un tel cristal de pensées est l’ouvrage monumental de Bertrand Russell et d’Alfred North Whi­thead, les Principia Mathematica, qu’ils écrivirent sur une période de dix ans entre 1900 et 1910. Ce magnum opus de trois volumes et de plus de 1 500 pages avait pour but d’établir une fois pour toutes une machinerie conceptuelle permettant des déductions sans faille. Une machi­nerie conceptuelle qui ne contiendrait aucune ambiguïté, aucune con­tradiction, aucune indécidable.
Néanmoins, en 1931, Kurt Gödel, alors âgé de 25 ans, publia un article dont la portée dépasse de loin les cercles des logiciens et des mathématiciens. Je vous donne à présent le titre de cet article en anglais : « On formally indecidable propositions in the Pnncipia Mathematica and related systems » (« Sur les propositions formellement indécidables dans les PrincipM Mathematica et les systèmes qui leur sont associés »).
Ce que fait Gôdel dans cet article, c’est la démonstration que les systèmes logiques, même aussi soigneusement construits que ceux de Rus­sell et de Whithead, ne sont pas immunisés contre l’intrusion d’indéci­dables. Mais en fait, nous n’avons pas besoin de Russell, Whithead, Gödel, et autres géants pour apprendre ce que sont les questions par essence indécidables : nous en trouvons facilement autour de nous.
Par exemple, la question de l’origine de l’univers est une de ces ques­tions par essence indécidables : personne n’était là pour y assister. De plus, cela apparaît clairement quand on pense aux nombreuses ques­tions différentes qui sont données à cette question. Les uns disent qu’il y eut un acte créateur unique il y a quatre mille ou cinq mille ans ; d’autres disent qu’il n’y a pas eu de début et qu’il n’y aura pas de fin, car l’univers est un système en équilibre dynamique perpétuel ; et puis il y a ceux qui soutiennent que l’univers est né dans un « Big bang » il y a dix ou vingt milliards d’années, Big bang dont on peut entendre les faibles restes grâce à de grandes antennes radio ; mais j’incline plu­tôt à croire le récit de Chuang Tseu, parce qu’il est le plus ancien et par conséquent le plus proche de l’événement. Il dit :
« Les cieux ne font rien ; ce ne-rien-faire est dignité ;La terre ne fait rien ; ce ne-rien-faire est repos ;De l’union de ces deux ne-rien-faire naît toute actionEt toutes choses sont amenées à l’existence. »
Je pourrais continuer sans fin avec d’autres exemples, car je ne vous ai pas encore dit ce que les Birmans, les Australiens, les Esquimaux, les Bushmen, les Ibos, etc., nous raconteraient sur leurs origines. En d’autres termes, dites-moi comment l’univers est apparu, et je vous dirai qui vous êtes.
J’espère avoir rendu suffisamment claire la différence entre questions décidables et questions par essence indécidables, de sorte que je puisse vous offrir une proposition que j’appelle le « postulat métaphysique ». Le voici : « Il n’y a que les questions qui sont par essence indécidables que nous pouvons trancher. »
Pourquoi ? Simplement parce que les questions décidables sont déjà tranchées par le choix du cadre dans lequel elles sont posées, et par le choix des règles qui régissent le rapport entre ce que nous appelons « la question et ce que nous pouvons prendre pour une « réponse ». Dans certains cas, cela peut aller vite, dans d’autres, cela peut prendre un temps très, très long, mais en fin de compte nous arriverons, après une séquence d’étapes logiques contraignantes, à un résultat irréfuta­ble : un Oui déterminé, ou un Non déterminé.
Mais nous ne sommes soumis à aucune contrainte, même pas à celle de la logique, lorsque nous choisissons dans des questions par essence indécidables. Il n’y a pas de nécessité, intérieure ou extérieure, qui nous force à donner une réponse ou une autre à de telles questions. Nous sommes libres ! Le complément de la nécessité n’est pas le hasard, mais le choix ! Nous pouvons choisir ce que nous voulons devenir par le choix que nous allons faire sur une question par essence indécidable. Voilà pour les bonnes nouvelles, comme disent les journalistes américains. Et maintenant, les mauvaises.
Avec cette liberté de choix, nous voilà à présent responsables du choix que nous allons faire, quel qu’il soit. Pour certains, cette liberté est un don du ciel. Pour d’autres, une telle responsabilité est un fardeau écra­sant ; comment y échapper ? Comment l’éviter ? Comment le faire porter à quelqu’un d’autre ?
Avec beaucoup d’ingéniosité et d’imagination quantité de mécanis­mes ont été inventés grâce auxquels on peut passer à côté de cette ter­rible charge. Avec la hiérarchie, on a construit des institutions entières où il est impossible de localiser les responsabilités. Dans de tels systèmes, chacun peut dire : « On m’a dit de faire X » .
Sur la scène politique, on entend de plus en plus la phrase de Ponce Pilate : « Je n’ai pas d’autre choix que X ». En d’autres termes : « Ne dites pas que je suis responsable, blâmez d’autres que moi. » Cette phrase remplace visiblement la suivante : « Parmi les nombreux choix que j’avais, j’ai choisi de faire X. »
J’ai fait allusion à l’objectivité plus haut, et j’en fais à nouveau men­tion ici comme procédé couramment usité pour éviter la responsabilité.
Comme vous vous en souvenez peut-être, l’objectivité exige que les propriétés de l’observateur n’entrent en aucun cas en ligne de compte dans la description de ses observations. Par cette suppression de ce qui fait l’essence de l’observation, c’est-à-dire les processus cognitifs, on réduit l’observateur à n’être qu’une machine à copier, et l’on a réussi à éva­cuer la notion de responsabilité.
Pourtant, Ponce Pilate, la hiérarchie, l’objectivité et les autres stra­tagèmes dérivent tous d’un choix qu’on a fait à propos de deux ques­tions par essence indécidables. Voici ces deux questions décisives :
— « Suis-je à part de l’univers ? Si oui, alors quand j’observe, j’observe comme à travers le trou d’une serrure un univers en évolution.. »
— « Fais-je partie de l’univers ? Alors, à chacun de mes actes, je change à la fois moi-même, et l’univers. »
Chaque fois que je réfléchis à cette alternative, je suis toujours aussi surpris par la profondeur de l’abîme qui sépare les deux mondes fon­damentalement différents que peut engendrer un tel choix : soit me voir comme citoyen d’un univers indépendant de moi, dont je peux éven­tuellement découvrir les normes, les règles et les coutumes ; soit me voir comme participant à une entreprise dont nous inventons chaque jour les coutumes, les règles et les normes.
Quand je parle avec les gens qui ont soit décidé d’être des décou­vreurs, soit décidé d’être des inventeurs, je suis toujours frappé par le fait qu’aucun d’eux n’a conscience d’avoir pris un jour cette décision. De plus, mis au défi de pouvoir justifier leur position, ils construisent un cadre conceptuel qui, en fin de compte, est lui-même le résultat d’un choix fait sur une question par essence indécidable.
On dirait que je vous raconte un roman policier, mais sans vous dire qui est le gentil et qui est le méchant, qui est sain d’esprit et qui est fou, qui a raison et qui a tort. Puisque ce sont là des questions par essence indécidables, il revient à chacun de nous de prendre ces déci­sions et d’en assumer la responsabilité. Il y a un meurtrier. Je propose qu’il soit impossible de savoir s’il est ou était fou. Tout ce que nous savons, c’est ce que j’en dis, c’est ce que vous en dites, ou ce que l’expert en dit. Et moi, vous, l’expert, sommes responsables de ce que moi, vous, l’expert, disons de sa santé mentale ou de sa folie. Là encore, la question n’est pas « qui a raison et qui a tort ». Cela, c’est une ques­tion par essence indécidable. Le point important, ici, c’est la liberté ; la liberté de choix ; c’est ce dont parle José Ortega y Gasset :
« L’homme n’a pas de nature, mais une histoire. L’homme n’est pas chose mais drame. Sa vie est quelque chose qu’il lui faut choisir, cons­truire tout en avançant, et c’est dans ce choix et cette invention qu’il est humain. Chaque être humain est son propre romancier, et bien qu’il ait le choix d’être un écrivain original ou un plagiaire, il ne peut échap­per à la nécessité de choisir. Il est condamné à être libre. »
Peut-être avez-vous commencé à me soupçonner de dire de toutes les questions qu’elles sont par essence indécidables. Cela n’est vrai en aucun cas. Quelqu’un m’a demandé un jour comment pouvaient vivre ensemble les habitants de mondes aussi différents que ceux dont j’esquis­sais tout à l’heure la description : les habitants du monde qu’ils décou‑vrent et les habitants du monde qu’ils inventent. La réponse est facile à trouver. Le plus probable est que les découvreurs deviendront astro­nomes, physiciens et ingénieurs ; alors que les inventeurs deviendront thérapeutes familiaux, poètes, biologistes. Pas de problèmes non plus pour les faire vivre ensemble, tant que les découvreurs découvriront les inventeurs et que les inventeurs inventeront les découvreurs. Si des dif­ficultés surgissaient, nous avons heureusement cette pleine salle de thé­rapeutes familiaux qui pourront aider à apporter de la santé mentale à la famille humaine.
J’ai un ami cher qui a grandi à Marrakech. La maison de sa famille se trouvait dans la rue qui sépare le quartier juif du quartier arabe. Enfant, il a joué avec tous les autres gamins, écouté ce qu’ils pensaient et disaient, et il a appris à connaître leurs points de vue fondamentale­ment différents. Comme je lui demandais un jour : « Qui avait rai­son ? », il me dit :
« Tous les deux.
— Mais c’est impossible, objectai-je de ma plateforme aristotélicienne, un seul des deux peut détenir la vérité !
— La vérité n’est pas le problème, répondit-il. Le problème, c’est la confiance. »
Je compris : le problème, c’est de comprendre ; le problème, c’est de comprendre le fait de comprendre ; le problème, c’est de prendre des décisions sur des questions par essence indécidables. A ce moment apparut la Métaphysique et elle demanda à sa jeune soeur l’Éthique : « Que me conseillerais-tu de rapporter à mes protégés, les métaphysi­ciens, qu’ils s’appellent ainsi ou non ? » et l’Éthique répondit : « Dis- leur qu’ils devraient toujours s’efforcer d’agir en sorte d’augmenter le nombre des choix possibles ; oui, d’augmenter le nombre de choix possibles ! »
La Dialogique
Je voudrais à présent me tourner vers la soeur de l’Éthique qui s’appelle la Dialogique. Quels sont les moyens à sa disposition pour que l’Éthique puisse se manifester sans devenir explicite ? Je pense, et vous l’avez peut-être déjà deviné, que c’est bien sûr le langage. Je ne parle pas ici du langage au sens des bruits que nous produisons en faisant passer l’air sur nos cordes vocales, ni du langage au sens de la grain- maire, de la syntaxe, de la sémantique, de la sémiotique et de toute la machinerie des phrases, phrases verbales, nominales, structure pro­fonde, etc. Lorsque je parle du langage, je veux parler du Langage, la danse. Tout à fait comme on dit : « Il faut être deux pour danser le tango », je dis : « Il faut être deux pour danser le langage. »
Quand on en vient au langage, la danse, vous, les thérapeutes de famille, vous êtes bien sûr les maîtres, alors que je ne peux parler qu’en tant qu’amateur. Comme « amateur » vient d’« amour » vous savez tout de suite que j’aime danser cette danse.
En fait, le peu que je sais danser de cette danse, je l’ai appris de vous. Ma première leçon a été quand on m’a invité à m’asseoir dans la pièce d’observation et à regarder à travers le miroir sans tain une séance de thérapie en cours avec une famille de quatre personnes. A un cer­tain moment, mes collègues ont eu à sortir, et je suis resté seul. J’étais curieux de savoir ce que je verrais si je ne pouvais plus entendre ce qui se disait, et j’ai coupé le son.
Je vous recommande cette expérience. Peut-être serez-vous aussi fas­ciné que je l’ai été. Ce que j’ai vu alors, cette pantomime silencieuse, les lèvres qui s’ouvraient et se fermaient, les mouvements corporels, le garçon qui ne s’est arrêté qu’une seule fois de se ronger les ongles… ce que j’ai vu alors, c’était les pas de danse du langage, les pas de danse seulement, sans les effets perturbants de la musique. Plus tard, j’ai entendu le thérapeute dire que cela avait été une séance vraiment très réussie.
Quelle magie, pensais-je, doit résider dans les bruits que ces gens produisaient en faisant passer l’air sur leurs cordes vocales, et en ouvrant et fermant leurs lèvres ! La thérapie, vraiment quelle magie ! Et penser que la seule médecine à votre disposition, ce sont les pas de danse du langage et la musique qui l’accompagne ! Le langage ! Vraiment, quelle magie ! Laissons aux naïfs de croire que la magie peut s’expliquer. La magie peut seulement se pratiquer, vous le savez tous.
Réfléchir sur la magie du langage est analogue à réfléchir sur la théo­rie du cerveau. Tout comme il faut un cerveau pour réfléchir à une théo­rie du cerveau, il faut la magie du langage pour réfléchir sur la magie du langage. C’est ce qu’il y a de magique dans ces notions : elles ont besoin d’elles-mêmes pour venir à l’existence. Elles sont de second ordre.
C’est aussi de cette façon que le langage se protège des explications en parlant sans cesse de lui-même : il y a un mot pour langage, c’est « langage » ; il y a un mot pour mot, c’est « mot ». Si vous ne savez pas ce que ce mot veut dire, vous pouvez chercher dans le dictionnaire. Je l’ai fait. J’ai trouvé : « émission verbale ». Qu’est-ce qu’une « émis­sion verbale ? » me suis-je demandé. J’ai cherché dans le dictionnaire. Le dictionnaire disait : « s’exprimer avec des mots ».
Nous sommes donc revenus à notre point de départ. La circularité A implique A.
Mais ce n’est pas la seule façon dont le langage se protège contre les explications. Pour plonger celui qui l’explore dans la confusion, il court toujours sur deux pistes différentes. Pourchassez le langage sur une piste, il saute sur l’autre. Suivez-le, il revient à la première.
Quelles sont ces deux pistes ? La première est la piste de l’appa­rence. Elle court à travers la contrée qui parait s’étendre devant nous : la contrée que nous regardons par le trou de la serrure. La seconde piste est celle de la fonction. Elle court à travers le pays qui est autant nous que nous sommes lui ; le pays qui fonctionne comme une extension de notre corps.
Quand le langage est sur la piste de l’apparence, il est monologue. Ce sont les bruits produits en faisant passer l’air sur les cordes vocales, ce sont les mots, les grammaires, la syntaxe, les phrases bien formées. De pair avec ces bruits, vient la dénomination. Pointez le doigt vers une table, faites le bruit « table » ; pointez le doigt sur une chaise, fai­tes le bruit « chaise ».
Quelquefois, cela ne marche pas. Margaret Mead a appris rapide­ment le langage courant de nombreuses tribus en montrant du doigt les choses et en attendant les bruits appropriés. Elle m’a raconté qu’un jour elle se rendit dans une tribu, pointa le doigt vers différentes cho­ses, mais n’obtint chaque fois que le même son « chumulu ». Quel lan­gage primitif, pensait-elle, un seul mot ! Plus tard, elle apprit que « chu­mulu » veut dire « montrer du doigt ».
Quand le langage passe sur la piste de la fonction, il est dialogique. Bien sûr, il y a ces bruits ; certains peuvent sonner comme « table », d’autres comme « chaise », mais nul besoin de table ou de chaise, parce que personne ne pointe le doigt vers une table ou une chaise. Ces bruits sont une invitation à l’autre à faire ensemble quelques pas de danse. Les bruits « table » et « chaise » mettent en résonance ces cordes dans l’esprit de l’autre qui, mises en vibration, produiraient des bruits comme « table » ou « chaise ». Le langage, dans sa fonction, est connotatif.
Dans son apparence, le langage est descriptif. Quand vous racontez votre histoire, vous racontez comment c’était : le magnifique bateau, l’océan, le ciel immense, le flirt que vous avez vécu, tout ce qui a fait de ce voyage un véritable rêve. Mais pour qui le racontez-vous ? Voilà la mauvaise question. La bonne question c’est : avec qui allez-vous danser votre histoire, de telle sorte que votre partenaire flottera avec vous au- dessus des ponts de votre navire, sentira le sel de l’Océan, laissera son âme se gonfler en plein ciel, et ressentira une pointe de jalousie quand vous arriverez au moment du flirt.
Dans sa fonction, le langage est constructif, parce que personne ne connaît la source de votre histoire. Personne ne sait et ne saura jamais comment c’était : « comment c’était » a disparu à jamais.
Vous vous rappelez que René Descartes, assis dans son cabinet de travail, mettait en doute non seulement le fait qu’il fût assis dans son cabinet de travail, mais encore sa propre existence. Il se demandait : « Suis-je, ou ne suis-je point ? ». Il répondit à cette question rhétori­que par le monologue solipsiste : Je pense, donc je suis », ou, dans sa célèbre version latine, « Cogito ergo sum ». Descartes le savait fort bien, il s’agit là du langage dans son apparence, sinon il n’aurait pas publié rapidement sa découverte, pour le bien des autres, dans son Dis­cours de la méthode. Dans la mesure où il comprenait tout aussi bien la fonction du langage, en toute équité, il aurait dû s’exclamer : « Je pense, donc nous sommes », « Cogito, ergo sumus ».
Dans son apparence, le langage que je parle est mon langage. Il me rend conscient de moi-même : là est la racine de la conscience de soi.
Dans sa fonction, mon langage atteint autrui : voilà la racine de la conscience. Et c’est là que l’Ethique, invisible, se manifeste à travers le dialogue. Permettez-moi de vous lire ce que Martin Buber dit dans les dernières lignes de son ouvrage Das Problem des Menschen :
Contemplez l’humain avec l’humain, et vous verrez la dualité dyna­mique, l’essence humaine, tout ensemble : les voici, donner et recevoir, pouvoir agressif et défensif, qualité de la recherche et de la réponse, toujours tous deux à la fois en un, se complétant mutuellement par leur action alternée, démontrant ensemble que tout cela est humain. Tournez-vous à présent vers l’individu et vous le reconnaîtrez pour humain à sa capacité d’entrer en relation. Nous pouvons encore nous rapprocher de la réponse à la question : qu’est l’humain ? en en venant à le comprendre comme l’être dans la dialogique de qui, par son être­-deux-ensemble mutuellement présent, la rencontre de l’un avec l’autre donne à chaque fois lieu à prise de conscience et à reconnaissance. »
Comme je ne peux rien ajouter aux mots de Buber, c’est tout ce que je peux dire de l’éthique et de la cybernétique du second ordre.
Entretien avec Heinz von Foerster
YVELINE REY. - La première fois que j’ai entendu mentionner votre nom, il était accompagné du terme « cybernétique ». Comment devient- on cybernéticien ? Pourquoi ce choix au départ ? Quelles ont été les gran­des étapes de votre propre parcours ?
HEINZ VON FOERSTER. - Bon. Comment devient-on cybernéticien ? Ou bien, peut-être, voulez-vous que je vous raconte comment moi, je suis devenu cybernéticien. Vous vous souvenez peut-être que j’ai dit dans ma conférence que nous sommes tous métaphysiciens, que nous nous nommions ainsi ou non, chaque fois que nous tranchons sur des ques­tions par essence indécidables. Pour en venir à votre question, je pour­rais dire également que nous sommes tous cybernéticiens, que nous nous nommions ainsi ou non, chaque fois que nous justifions nos actes, non par les mots « à cause de », mais avec la phrase anglaise « in order to », qui est bien plus aristotélicienne en français : « afin de ».
YVELINE. - Pourquoi aristotélicienne ?
HEINZ. - Aristote distinguait, dans sa Métaphysique, quatre sortes différentes de causes, ou dirais-je d’excuses, dont deux ont un caractère temporel, la « causa efficientis » et la « causa finalis » Les physiciens ado­rent la première, dans laquelle les causes passées déterminent les effets présents : « Parce qu’elle a appuyé sur l’interrupteur, les lampes sont maintenant allumées. » Les psychologues préfèrent la seconde : « Dans le but d’allumer les lampes, elle appuie maintenant sur l’interrupteur »; les causes futures (« pour éclairer la pièce… ») déterminent les actions dans le présent (« … appuyer maintenant sur l’interrupteur »).
YVELINE. - Très intéressant, mais où est la cybernétique dans tout cela ?
HEINZ. - Les physiciens étudient le rapport entre les positions de l’interrupteur, qui établit ou coupe le contact, et les processus électri‑ques qui portent les fils de la lampe à une température suffisante pour que soient émises des ondes électromagnétiques dans le spectre visible, etc., etc. Les cybernéticiens, eux, étudient le lien entre le souhait de la petite fille, de ne pas entrer dans une pièce sombre mais dans une pièce éclairée, et les processus sensori-moteurs, les corrélations qui s’effectuent entre ses yeux et sa main, qui amènent sa main à s’approcher de plus en plus, selon un tracé imprévisible, mais avec un résultat, lui prévisible, de l’interrup­teur, et à appuyer dessus comme il faut, etc., etc. Si quelqu’un observait cette petite fille, il pourrait être tenté de dire avec Norbert Wiener : « … (son) comportement peut être interprété comme dirigé vers l’accomplisse­ment d’un but. » Dans la littérature cybernétique des débuts, on trouve sans cesse la référence à la notion de « but », d’« intention », de « fin », etc. Le mot grec pour « fin » étant telos, nos pré-cybernéticiens ont adopté le terme de « téléologie » pour désigner leur activité.
YVELINE. — Mais, Heinz, vous avez dit tout à l’heure que nous som­mes tous métaphysiciens, que nous nous nommions ainsi ou non ; mais quand je vais appuyer sur un interrupteur, je n’étudie pas « les con­nexions sensori-motrices… », etc., j’appuie simplement sur l’interrup­teur. Où est le cybernéticien ?
HEINZ. — (riant). Voilà encore une raison pour moi d’aimer les fem­mes ! Elles passent à travers le brouillard verbal des scientifiques et vont tout droit aux points essentiels. Bien. Hmm… Que puis-je répondre ?
Je crois que je peux me sortir de ce dilemme en inventant une nou­velle sorte de cybernétique : la « cybernétique de degré zéro » ! Je pro­pose de dire que nous sommes en présence d’un cas de cybernétique de degré zéro quand l’activité se structure, quand un « comportement » émerge, mais qu’il n’y a pas de réflexion sur le pourquoi et le com­ment de ce comportement. On agit simplement : la cybernétique est implicite.
YVELINE. — D’accord. Mais alors, qu’est-ce que la « cybernétique de premier ordre ? »
HEINZ. — C’est quand on réfléchit sur son comportement, sur le pour­quoi et le comment. La cybernétique devient alors explicite, et l’on déve­loppe des notions de « feed-back », « quantité d’information », circu­larité », « récursion », « contrôle », « homéostasie », « stabilité dynami­que « instabilité dynamique ou chaos », « points fixes », « attracteurs », « équifinalité », « finalité », « but », etc., etc. En d’autres termes, on en arrive à toute la machinerie conceptuelle des débuts de la cybernéti­que, la cybernétique de degré un, ou, dirais-je, la cybernétique des systè­mes observés.
YVELINE. — Revenons-en à ma première question. Comment êtes-vous venu à la cybernétique ?
HEINZ. — C’est très simple. La cybernétique est venue à moi, parce que mon vocabulaire anglais ne dépassait pas vingt-cinq mots.
YVELYNE. — Voyons, chez Heinz, cela n’a aucun sens. Il faut vous expliquer un peu mieux.
HEINZ. — D’accord. Alors, nous devons revenir à une époque où vous n’étiez pas encore née, chère Yveline, il nous faut remonter à l’année 1948, quand certaines régions de l’Autriche étaient occupées par les troupes russes, et que le monde se relevait lentement des blessures de la guerre. En novembre de cette année-là, Norbert Wiener publiait à Cambridge, dans le Massachusetts, un livre intitulé Cybernétique, avec en sous-titre « Communication et contrôle chez l’animal et la machine ». En ce même mois de novembre, Heinz von Foerster, à Vienne, en Autri­che, publiait un livre intitulé Das Gediichtnis («La mémoire ») avec le sous-titre « Eine quantenphysikalische Untersuchung » (Recherche en physique des quanta). A l’origine, je suis physicien, et j’essayais dans cette recherche d’établir un lien entre des observations en psychologie expérimentale et neuro-physiologie, et la physique des grandes molécu­les (biologiques). Je crois que c’était du bon travail.
Je saute maintenant sur une autre piste. La meilleure amie de ma femme, lise, qui avait fui l’Allemagne lorsque Hitler avait pris le pou­voir, était à cette époque bien installée à New York, et elle m’invita aux États-Unis, avec l’idée que je pourrais établir une tête de pont pour faire venir ensuite le reste de ma famille. En février 1949, je traversais, à bord du Queen Mary, un Atlantique déchaîné (comme je n’ai pas le mal de mer, j’avais tout le temps six serveurs pour moi tout seul, dans une salle à manger déserte), et quelques jours après mon arrivée à New York, un des neuropsychiatres les plus cri vue d’Amérique, War­ren McCulloch (qui, par une étonnante combinaison de circonstances miraculeuses, était tombé sur mon livre), m’invita à présenter ma théo­rie sur la mémoire à une rencontre qui devait avoir lieu quelques jours plus tard à New York. Il me recommanda aussi de me procurer un livre intitulé Cybernétique pour me préparer un peu à ce séminaire. Je me le procurai donc, et avec le peu d’anglais dont je disposais à l’époque, je m’efforçai d’en comprendre quelques-uns des points essentiels.
Assez mal préparé au plan des concepts et de la langue, je me ren­dis à ce séminaire, dont le titre, lui aussi, était pour moi plus ou moins une énigme : « Causalité et feed-back dans les mécanismes biologiques et sociaux ». A ma surprise, il s’agissait d’une petite rencontre, à peu près vingt participants, mais, à ma plus grande surprise encore, il y avait là rassemblée la crème de la crème[Note 1] des scientifiques américains. Il y avait, bien entendu, Warren McCulloch, président de cette conférence, dont les travaux ont dernièrement été rassemblés et publiés en quatre volumes ; II y avait là Norbert Wiener lui-même, dont une jolie bio­graphie, par P. Masani, est sortie l’année dernière ; il y avait là John von Neumann, l’homme qui a lancé la révolution informatique ; et puis il y avait Gregory Bateson et sa femme Margaret Mead, ou plutôt Mar­garet Mead et son mati Gregory Bateson, devrais-je dire, qui ont apporté à l’anthropologie sagesse, profondeur et humour, chacun à sa manière, pour ne mentionner que les quelques personnes dont les noms peuvent être, je crois, familiers à mes amis européens. Je ne sais pas qui a inventé le terme d’interdisciplinarité, mais cette rencontre en était la manifes­tation. En commençant par Anthropologie, dans la liste alphabétique des professions universitaires, pour finir par Zoologie, je crois que pres­que toutes ces disciplines avaient un représentant là.
Je fus appelé assez vite pour présenter mon histoire, et je me battis vaillamment avec mes vingt mots d’anglais pour me faire comprendre. Tout aurait cependant tourné à la catastrophe si Gerhard von Bonin, Heinrich Klüver et d’autres qui parlaient couramment l’allemand, ne m’avaient porté secours en traduisant certaines de mes thèses.
Le soir, le groupe tenait une séance de travail. Avant qu’elle s’achève, on m’invita à entrer. « Heinz, nous avons écouté votre théorie molécu­laire de la mémoire, commença le président, et votre théorie s’accorde avec beaucoup d’observations dont d’autres théories ne parviennent pas à rendre compte. Ce que vous aviez à dire était très intéressant. Mais votre façon de le dire était abominable ! Comme nous voulons que vous appreniez rapidement l’anglais, nous avons décidé de vous nommer rap­porteur des actes de cette conférence. »
Bien entendu, je restai sans voix. Comment arriverais-je à éditer les articles d’écrivains superbes comme Wiener, Mead, Bateson, etc. ? Com­ment parviendrais-je à organiser un matériel dont, au mieux, je ne com­prenais que la moitié ? Et puis, je me dis : « Pourquoi ne pas essayer ? » et j’acceptai ma nomination, mais en l’assortissant d’une proposition : « Comme le titre de cette conférence est très long, très difficile à rete­nir, et même, pour moi, difficile à prononcer, ’’causalités-et-feed-back­dans-les-mécanismes-circulaires…”, je propose d’intituler cette conférence “Cybernétique”. »
Tout le monde regarda Norbert Wiener, assis à côté de moi, et se mit à applaudir en son honneur, et en signe d’accord avec ma proposition. Pro­fondément touché par cette marque de reconnaissance de la part de ses pairs, les larmes aux yeux, il quitta la salle pour cacher son émotion.
Cette conférence, et quatre autres sur le même sujet, furent parrai­nées par la Fondation Josiash Macy Jr., de New York, qui me demanda de diriger la publication de chacun de ces cinq volumes. Comme tout cela remonte à un passé lointain, les fous de cybernétique, en parlant de ces livres disent : « Les légendaires conférences Macy sur la cybernétique. »
Ici s’achève, chère Yveline, mon récit de la façon dont la cybernéti­que s’est emparée de moi.
YVELINE. — Tout au long de ces trois jours dans les salles de conférence, mais aussi dans les couloirs de la Cité de La Villette, il a beaucoup été question de première cybernétique et cybernétique de second ordre, le plus souvent pour les opposer. Par exemple : « Mais tu vois, mon vieux, celui-là, à mon avis, il en est resté à la première cybernétique. » Ou : « On sent vraiment la différence, je te le dis, cette fois nous
sommes dans la seconde cybernétique. »
Accepteriez-vous de clarifier pour les gens de terrain que nous sommes :
— Quels sont les rapports fondamentaux de la première cybernétique ?
— Quel changement de direction et de regard imprime la cyberné­tique de second ordre ?
— Ou pour paraphraser G. Spencer Brown que vous aimez citer : Dessinez-moi une ressemblance ! Dessinez-moi une différence !
HEINZ. - Laissez-moi vous dessiner une différence. Vous m’avez suivi quand je suis passé de la cybernétique de degré zéro à la cybernétique de premier ordre. Comment ai-je fait ? J’ai tendu explicite la circularité latente des processus d’émergence, de manifestation, de structuration, d’organisation, etc. Je veux dire par là que maintenant, nous réfléchissons à ces processus circulaires qui génèrent structure, ordre, comportement, etc., etc., dans les objets que nous observons.
Maintenant, Yveline, il doit vous être facile d’imaginer comment on passe de cette cybernétique de premier ordre à la cybernétique de second ordre.
YVELINE. — Je crois. Je vais essayer : dans la cybernétique de second ordre, on réfléchit à ses propres réflexions.
HEINZ. — Bien sûr !
YVELINE. — Et maintenant, puis-je continuer jusqu’à la cybernétique de troisième ordre ?
HEINZ. — Vous pourriez, oui, mais ça ne créerait rien de neuf, parce qu’en « montant au second ordre », comme dirait Aristote, on a mis le pied dans le cercle qui se ferme sur lui-même, on a mis le pied dans le domaine des concepts qui s’appliquent à eux-mêmes.
YVELINE. — Vous voulez dire qu’une cybernétique de second ordre est une cybernétique de cybernétique ?
HEINZ. — Oui, précisément.
YVELINE. — Pouvez-vous me donner d’autres exemples ?
HEINZ. — Bien sûr. Prenez un concept typiquement « première cyber­nétique », par exemple, le « but s, et posez la question de second ordre suivante : « Quel est le but du but ? ». En d’autres termes, pourquoi utilise-t-on cette notion en première ligne ? A quoi sert-elle dans le dis­cours, les explications, les discussions, etc. ? Un côté agréable de cette notion, c’est qu’elle vous dispense de la nécessité de rendre compte de la façon dont on a fait ce que l’on voulait faite : quand j’attache mes lacets, ou quand vous enfilez vos escarpins, nous le faisons chaque fois différemment, nous le faisons avec des milliers de variations imprévisi­bles, mais le résultat est prévisible : mes lacets sont noués, vos chaussu­res sont à vos pieds.
Par contre, il est absolument impossible à un physicien d’inventer des « Lois naturelles » lui permettant de modéliser notre comportement depuis les conditions initiales (par exemple, mes lacets dénoués, vos escar­pins encore dans votre garde-robe), c’est-à-dire de modéliser les chemins, les « trajectoires », les mouvements de notre corps et de nos membres, qui font que les lacets sont noués, que vos chaussures sont à vos pieds. La causa efficientis du physicien est impuissante. Mais la causa fines du cybernéticien couvre tout : pour peu que les intentions soient clai­res, indépendamment des conditions initiales, les boucles sensori-motrices ajusteront encore et encore nos mouvements jusqu’à ce que mes lacets soient noués et que vos chaussures soient à vos pieds.
YVELINE. — Merci. Chaussée, je me sens beaucoup mieux. Maintenant, je vois l’objectif poursuivi en utilisant cette notion de but : pas besoin de savoir comment on va y arriver, il suffit de savoir où on veut arri­ver. Voilà un côté bien agréable ! Y en a-t-il un déplaisant aussi ?
HEINZ. — Oui. Le côté moche des notions de but, d’intention de fina­lité, c’est qu’on peut s’en servir pour justifier les façons utilisées pour y arriver : « La fin justifie les moyens ». Et ces façons peuvent être vrai­ment très moches, nous le savons maintenant. On devrait se demander : « Les moyens justifient-ils la fin ? »
YVELINE. — Si on posait la question comme cela, 1c monde aurait peut- être une autre tournure. Mais dites-moi maintenant, Heinz : pour repren­dre vos termes, comment la cybernétique de second ordre vous est-elle « tombée dessus ? »
HEINZ. — Par le biais d’une femme, naturellement. C’était Margaret Mead. Vous vous rappelez la phrase d’elle que j’ai citée dans mon inter­vention ? Elle provenait d’un discours qu’elle a fait, je crois, en 1968. Elle donne rarement de titre à ses conférences, et ne lit presque jamais ses notes : aussi lui ai-je envoyé la transcription d’un enregistrement pour avoir ses corrections, et je lui demandai un titre. Pas de réponse. J’insistai par télégramme. Pas de réponse. J’essayai finalement de la joindre par téléphone au Museum d’Histoire Naturelle de New York, dont elle était conservatrice. On me dit qu’elle était chez les Papous, ou les Trobrian­dais, ou les Samoans, et qu’on ne pouvait pas la joindre. Il me fallut donc éditer son discours et inventer un titre. Ce qui me frappait, c’est qu’elle parlait de cybernétique de façon cybernétique. Et voilà pour­quoi j’ai choisi pour elle ce titre « Cybernétique de la Cybernétique ».
Je me rends compte aujourd’hui que l’intérêt pour les propriétés sin­gulières de concepts qui s’appliquent à eux-mêmes, ou même qui ont besoin d’eux-mêmes pour exister, devait flotter dans l’air à l’époque. Francisco Varela, le neuro-philosophe chilien, les dit « auto-référentiels » ; le logico-mathématicien suédois Lars Lôfgrcn les appelle « auto-logiques » ; j’ai utilisé, quant à moi, le terme de « deuxième ordre » pour ces notions, de façon malheureuse, car cela laisse entendre qu’on pourrait monter à des ordres supérieurs, troisième ordre, quatrième ordre, etc. J’espère avoir clarifié ce possible malentendu.
YVELINE. — Je ne crois pas que ce soit aussi malheureux que vous le craignez. Vous dessinez une différence en appelant l’une « première », l’autre seconde s, et une ressemblance en appelant les deux « cyber­nétique s. Si je vous demandais la description la plus courte de leur différence, que me diriez-vous ?
HEINZ. — Je dirais que la cybernétique de premier ordre est la cybernétique des systèmes observés, cependant que la cybernétique de second ordre est la cybernétique de l’observation des systèmes.
YVELINE. — Voilà qui est très bref, effectivement ! Voulez-vous y ajou­ter quelque chose ?
HEINZ. — Seulement rapidement, peut-être, car ma « description la plus courte » n’est qu’une paraphrase de la distinction que j’établissais dans ma conférence, quand je mettais côte à côte les deux positions épisté­mologiques et même éthiques radicalement différentes où l’on se consi­dère, dans l’une, comme un observateur indépendant qui regarde la mar­che du monde, dans l’autre, comme un participant actif dans la circu­larité des relations humaines.
Quand on adopte cette seconde position, celle, me semble-t-il, que prennent les thérapeutes de famille systémiques, on développe des notions comme fermeture, auto-organisation, auto-référence, auto-poièse, respon­sabilité, etc., etc. En d’autres termes, on arrive à toute la machinerie conceptuelle de la cybernétique de l’observation des systèmes, et par là, tout près du thème de votre congrès : éthique, idéologies, nouvelles méthodes.
YVELINE. — Vous écrivez, en conclusion d’un texte publié dans l’ouvrage L’invention de la réalité: «Maintenant, quelles sont les con­séquences de tout ceci dans les domaines de l’éthique et de l’esthéti­que ? L’impératif éthique sera : Agis toujours de manière à augmenter le nombre des choix possibles. Et l’impératif esthétique : Si tu veux voir, apprends à agir. »
Avez-vous quelque chose à ajouter sur les liens entre Éthique, Esthé­tique et Changement, qui, de mon point de vue, sont les trois coor­données du champ de la thérapie familiale ?
HEINZ. — J’aime bien vos trois coordonnées, parce qu’elles ont toutes trois un parfum de deuxième cybernétique. Et, bien sûr, je suis ravi que deux de mes impératifs correspondent à deux de vos coordonnées. Cependant, je ressens un certain malaise en constatant que votre troi­sième coordonnée, « le changement », n’est pas encore accompagnée d’un impératif approprié. Laissez-moi remédier tout de suite à cette situa­tion en inventant un impératif pour vous, l’impératif thérapeutique : Si tu veux être toi-même : change ! C’est paradoxal ? Bien sûr ! Qu’attendre d’autre du changement ?
YVELINE. — Vous dites avec tant d’assurance : « Paradoxal, bien sûr ! » Comment faites-vous le lien entre changement et paradoxe ?
HEINZ. — C’est facile ! Vous vous souvenez du paradoxe ? Il livre un sens si vous le prenez comme ceci, et un autre sens si vous le prenez comme cela. Qu’allez-vous faire si je vous dis : «Je suis un menteur ? » Allez-vous me croire ? Si vous me croyez, alors je dois avoir dit vrai ; mais si j’ai dit vrai, alors j’ai menti, etc., etc. Qu’est-ce qui fait pro­blème là-dedans ? Le mensonge ? Non : le problème, c’est « Je », la plus courte des boucles autoréférentielles. Quand on parle de soi en disant « je », on fait en quelque sorte de la magie : on se crée en se créant. « Je » est l’opérateur qui résulte de sa propre opération.
YVELINE. — Tout cela me semble en effet de la magie. Et le changement ?
HEINZ. — La nature paradoxale du changement est bien plus riche que le paradoxe orthodoxe du menteur, qui passe simplement de « vrai » à « faux » et de « faux » à « vrai », en une stabilité dynamique. La nature non orthodoxe du changement se révèle quand vous attendez le changement sous une certaine forme, n’importe laquelle, et puis il se produit autre chose. Voilà, je crois, sa force thérapeutique.
YVELINE. — Mais vous disiez : « Si tu veux être toi-même : change ! ».
Comment être soi-même et changer ?
HEINZ. — Je voulais faire appel à la sagesse ancienne. Elle a deux mille ans et vient du Yi King. Sous le 58e symbole, Fou, ou « le retour », elle dit : « Le cadre ultime du changement est le non-changement. »
YVELINE. — (souriant): Cette conversation avec vous, cher Heinz, a été une histoire pleine d’enseignement mais aussi une histoire joyeuse et exaltante. J’ai eu le sentiment de découvrir un nouvel horizon de liberté dans un cadre précis et rigoureux. Il m’a semblé que cela pouvait être une image en miroir du thème de notre rencontre : « Éthique et Thérapie familiale. »
Dans ce cadre, pourtant bien défini et soigneusement balisé de repères fondamentaux de l’intervention thérapeutique, permettre, et même favo­riser, l’expérience d’une autre communication en créant un espace de liberté, n’est-ce pas augmenter le champ des possibles et reculer la ligne d’horizon ? Rigueur pourrait alors rimer avec créativité et l’éthique de choix serait aussi une éthique de changement !
C’est du moins la compréhension toute personnelle que j’ai de notre entretien, et j’en garde l’émotion diffuse et exquise d’une porte qui s’ouvre sur une autre porte qui s’ouvre sur une autre porte qui…
Endnotes
1
En français dans le texte.
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