Edmund M. Mutelesi (1998) Subjectivité comme auto-organisation. Une étude du constructivisme radical au départ de Husserl. Dissertation doctorale à l'Institut Supérieur de Philosophie, Université Catholique de Louvain, Louvain-La-Neuve, Belgique.

© Copyright of the text by Edmund M. Mutelesi. Republished for the Radical Constructivism Homepage by Alex Riegler 2000 with kind permission of the author. All rights reserved. This material may be freely linked to by any other electronic text. Commercial use and any other copying are prohibited without the express written permission of the copyright holder.


3. Le Constructivisme (radical) et les éléments de son rapport à Husserl

   L’idéalisme de la phénoménologie, visible à la stricte relativité de l’expérience au phénomène - et révélé par l’absoluité de la subjectivité et la relativité du monde au point 1.3.- incitait à un rapprochement avec le constructivisme.

   D’autre part, la logique essentiellement interne au système-sujet, logique qui marque toutes les formes de cognition dont il fait l’expérience (chapitre 2), de même que la théorie maturanienne des ontologies constitutives, traduisaient une orientation idéaliste de cet auteur.

   Cela nous a amené à nous pencher un peu plus sur l’idéalisme , à travers la forme peut-être la plus répandue qu’elle prend dans l’épistémologie contemporaine, à savoir le constructivisme radical.

   Ce constructivisme est sans doute justement l’orientation épistémologique de Maturana, mais il se pourrait aussi que Husserl ait d’une certaine façon des attaches avec lui, ce qui justifie probablement que F.J. Varela , dont on connaît la parenté épistémologique avec Maturana, ait notamment recommandé à l’Europe la phénoménologie husserlienne comme l’une des ‘contributions importantes à la structure conceptuelle’ des sciences cognitives actuelles[360]

   Mais il nous faut d’abord comprendre un peu mieux ce qu’est le constructivisme.

   3.1. L’idée constructiviste.

   L’idée constructiviste qui est - pour la caractériser provisoirement - l’idée selon laquelle la connaissance ne consiste pas en un reflet de la réalité telle qu’elle est mais en une construction de celle-ci, existe depuis des temps quasi-immémoriaux, puisqu’elle se situe, comme l’indique E. von Glasersfeld, dans la ligne de la tradition surtout sceptique, pyrrhonienne de l’Antiquité et de Démocrite, Xénophane, Alcméon et Héraclite. Cette tradition présocratique établissait en effet déjà en gros l’impossibilité d’une connaissance de la réalité dite ontique, en raison de l'impossibilité d’une comparaison entre le monde vécu et un monde qui serait indépendant du sujet.[361]

   Mais il y aura manifestement eu dans l’histoire d’autres inspirations qu’on peut qualifier de constructivistes, dont à titre indicatif G. Vico, E. Kant, qui a déjà été mentionné au second chapitre, et aussi il y a un siècle les mathématiciens L. Kronecker et L.J. Brouwer, chez lesquels le constructivisme était alors, dit J.-L. Le Moigne, associé à l’intuitionnisme. Le constructivisme est cependant resté longtemps vaincu par le formalisme positif, précise encore Le Moigne.[362]

   Ensuite apparaît, fait encore remarquer cet auteur, un regain d’intérêt aujourd’hui pour le constructivisme, intérêt suscité par une publication de Von Glasersfeld [363] et on s’est alors rendu compte que non seulement Jean Piaget - que Le Moigne considère à juste titre comme la taupe du constructivisme [364] - mais aussi H.A. Simon, E. Morin, H. Atlan, H. von Foerster, P. Watzlawick, E. von Glasersfeld bien sûr et ... Maturana et Varela, de même que d’autres encore comme U. Neisser au départ de la psychologie cognitive et G. Bateson..., sont constructivistes.

   Mais, disait encore Von Glasersfeld dans Konstruktion der Wirklichkeit..., malgré Kant qui par sa détermination des formes de la sensibilité, détruisait en fait l’espoir de la connaissance d’un monde indépendant du sujet, la conviction réaliste (et déterministe) n’a pas démordu : s’étant exprimée dans l’Antiquité par l’idée de transfert d’images-miniatures dans la connaissance par les sens, et beaucoup plus tard par celle de transfert d’information comme chez J.J. Gibson - qu’on évoquera d’ailleurs encore un peu plus loin avec Neisser - cette conviction est encore bien vivante de nos jours.

   Ce constructivisme qui, on le pressent sans doute déjà, existe dès le départ par opposition à l’ontologisme et au positivisme déterministe, devait en effet par exemple faire face en France à un dernier sursaut du positivisme déterministe dans sa prétention à constituer le principe exclusif d’intelligibilité des phénomènes, sursaut incarné, dit Le Moigne, par le mathématicien René Thom.[365]

   Mais même ce mathématicien très acerbe finit par céder face à la résurgence du constructivisme. Le Moigne indique en effet qu’après ses sarcasmes vis-à-vis d’Edgar Morin, d’Ilya Prigogine et d’Henri Atlan, qualifiés d’épistémologues populaires affectionnant l’approximation et le ‘flou artistique’ et ayant en commun leur goût pour le hasard, le bruit et la fluctuation, René Thom dut convenir à l’issue de la ‘querelle du déterminisme’ qu’ « il se peut que l’option métaphysique du déterminisme global soit de peu d’intérêt pour la science en marche »[366] et que le déterminisme pour avoir portée épistémique - c’est-à-dire pour pouvoir fonder légitimement une théorie de la connaissance ou de la science - exige le libre arbitre, c’est-à-dire qu’il exige en fait d’être combiné avec l’idée d’une certaine liberté..., d’une autonomie du sujet connaissant.

   Mais en quoi consiste l’épistémologie constructiviste ?

   3.2. L’épistémologie constructiviste

   En tant que discours sur les fondements valides et les conditions ou les présuppositions de la connaissance[367] , le constructivisme a, on s’en doute, de multiples représentants et même des formes diverses.

   C’est ainsi qu’on peut parler d’un constructivisme dialectique, d’un constructivisme radical, d’un constructivisme méthodique, etc...

   Dans le double souci de rendre la complexité de la chose mais aussi d’éviter des développements et des présentations trop complexes, nous nous limiterons ici au constructivisme piagétien, qualifié par lui-même de dialectique, au constructivisme établi par Ulrich Neisser à partir des implications de la psychologie cognitive , puis pour le constructivisme radical à des éléments de la pensée complexe de Morin, sans oublier par la suite des auteurs comme E. von Glasersfeld et P. Watzlawick, un rappel sur Maturana puis des indications fort utiles du français Jean-Louis Le Moigne et de l’allemand Peter Janich, ce dernier devant surtout servir à évoquer rapidement le constructivisme méthodique.

   En raison de son statut de ‘taupe du constructivisme’ et de son antériorité par rapport aux autres auteurs mentionnés, nous commencerons par Jean Piaget.

   3.2.1. L’épistémologie génétique de Jean Piaget.

   Piaget expliquait dans Psychologie et épistémologie... - qui est un recueil de textes produits et publiés par lui à diverses occasions et dans lequel on trouve une sorte de compte rendu sur l’épistémologie génétique - que la connaissance est à tenir plutôt pour un processus que pour un état ou un fait dont on doit simplement chercher le fondement, comme le disent les théories classiques (rationalisme ou apriorisme et empirisme). Tout comme le néo-kantien Natorp qui pense que ce n’est pas la connaissance mais le devenir de la connaissance qui est un fait, Piaget voit ainsi dans la connaissance un processus, ce qui l’amène à poser la question des relations entre l’épistémologie et la psychologie, car la réflexion sur la connaissance implique alors l’analyse de la formation des notions dans le cadre des fonctions mentales au niveau individuel et collectif, d’où la nécessité de conjuguer la psychologie ou plus exactement la psychogenèse (et d’ailleurs aussi la sociogenèse) avec l’histoire des sciences.[368]

   Puisqu’on évoque l’histoire des sciences, il faut justement d’abord préciser que pour Piaget l’épistémologie doit être, pour les raisons qui vont suivre, génétique mais aussi scientifique.

   Le caractère scientifique tout d’abord est affirmé en raison de la conviction de Piaget qu’il faut une épistémologie qui s’efforce de sérier i.e. de distinguer les problèmes et les connaissances qu’elle se propose d’examiner, et évite d’aborder de front la connaissance en général ou des questions trop riches en implications, c’est-à-dire des questions philosophiques plutôt que scientifiques.[369]

   Scientifique, l’épistémologie l’est aussi ou doit l’être dans l’esprit de Piaget parce que les problèmes de fondements de la connaissance (scientifique) sont de plus en plus l’objet de réflexions qui sont partie intégrante de la science concernée, et sont donc menées par les scientifiques eux-mêmes.[370]

   Puisqu’il s’agit dans cette épistémologie d’examiner la connaissance en tant que processus c’est-à-dire la connaissance en devenir, en restant le plus concret possible et en évitant les présuppositions philosophiques, Piaget proposera de tabler sur le phénomène de l’accroissement des connaissances, c’est-à-dire d’examiner comment des connaissances bien choisies et sériées s’accroissent d’un niveau de moindre connaissance à un niveau de connaissance accrue i.e. à un niveau jugé supérieur par la conscience commune des chercheurs intéressés. Cela, tout en sachant qu’on ne pourra jamais atteindre ni le commencement premier (le point de départ) de ce développement ou cette genèse, ni la fin.[371]

   C’est en ce sens qu’il parle d’épistémologie génétique.

   Il expliquera plus loin que l’épistémologie génétique utilise la psychologie génétique qui est elle-même « l’étude du développement des fonctions mentales, en tant que ce développement peut fournir une explication, ou tout au moins un complément d’information, quant à leurs mécanismes à l’état achevé.

   En d’autres termes, la psychologie génétique consiste à utiliser la psychologie de l’enfant pour trouver la solution des problèmes psychologiques généraux. »[372]

   Quant à la méthode à employer par cette épistémologie scientifique génétique, Piaget disait tout d’abord : « ...la méthode complète de l’épistémologie génétique est constituée par une collaboration intime des méthodes historico-critique et psycho-génétique, et cela en vertu du principe suivant, sans doute commun à l’étude de tous les développements organiques : que la nature d’une réalité vivante n’est révélée ni par ses seuls stades initiaux, ni par ses stades terminaux, mais par le processus même de ses transformations. »[373]


   Mais dans un ouvrage ultérieur , il ajoute encore un élément et indique que cette méthode devra être la conjonction de l’analyse (dite chez lui) logistique i.e. tout simplement analyse logique[374] et de l’analyse génétique, laquelle comporte la double composante évoquée ci-dessus : historico-(sociologico)-critique par analogie avec la méthode de l’anatomie comparée et de la physiologie générale, et psycho-génétique par analogie avec la nécessité survenant parfois dans la comparaison des structures vivantes, d’une méthode embryologique permettant, dans la comparaison, de remonter aux stades les plus élémentaires du développement ontogénétique.[375]

   Plus concrètement, la composante historico-critique sert à révéler l’aspect de genèse collective des notions (c’est l’histoire des sciences qui est sollicitée) et la composante psycho-génétique à révéler l’aspect de genèse disons individuelle des notions ou connaissances, c’est-à-dire qu’elle sert par exemple à la coordination des propositions logico-mathématiques aux opérations mentales du sujet pensant et agissant.[376]

   3.2.1.1. Les données psycho-génétiques

   En considérant le statut des notions ou des connaissances au moyen des éléments méthodologiques indiqués ci-dessus, Piaget affirmera le caractère opératoire (i.e. constructif) plutôt que primitif et réaliste de la formation des notions.

   Nous évoquons dans les lignes suivantes et à titre d’exemple la formation des notions de nombre et d’espace en tablant sur la psychogenèse .

   Mais comme le thème de l’origine des connaissances (scientifiques) - origine plutôt opératoire que sensorielle - traduit aussi chez Piaget ce caractère de construction des notions ou connaissances, nous l’évoquerons aussi (ce thème) brièvement dans la deuxième partie de ce point.

   a.1. Le nombre

   Pour Piaget, l’intuition du n + 1 (intuition correcte et irréductible sur laquelle repose la notion de nombre) n’est pas primitive puisque le sujet n’est capable de réaliser les opérations qui la permettent - en ne changeant pas d’avis sur le nombre qui est le cas malgré une éventuelle modification de l’arrangement des éléments qui le constituent - que vers sept à huit ans et en liaison avec la structuration des classes.[377]

   Le chemin qui y mène comporte trois étapes ou systèmes d’opérations :

   - d’abord l’enfant devient capable d’un enchaînement transitif des relations d’ordre (A avant B, B avant C, etc.)

   - ensuite, il devient capable de construire des classifications i.e. de regrouper A et A’ en B.[378]

   Concrètement, il nous semble qu’il s’agit ici par exemple du regroupement de 1 à 9 dans le groupe des unités, de 10 à 99 dans celui des dizaines, etc...

   - et seulement enfin il est capable d’avoir une intuition complète du nombre comme synthèse de l’inclusion (des nombres qui lui sont inférieurs) et des relations d’ordre.[379]

   Il y a ainsi un caractère opératoire de la construction de cette notion, caractère visible au fait que cette notion ne se construit que pas à pas au fur et à mesure du développement du sujet et de sa capacité à effectuer ces opérations (cognitives) justement.

   a.2. L’espace

   La formation de la notion d’espace a aussi, dit Piaget, un caractère essentiellement opératoire, car il s’est avéré que, au cours du développement intellectuel spontané i.e. indépendant de l’école, les opérations spatiales de l’enfant ne s’effectuent pas selon l’ordre historique i.e. manifestement l’ordre qu’on peut considérer comme plus conforme aux choses (c’est-à-dire à l’histoire de l’importance des mouvements accomplis par l’enfant dans l’espace, veut sans doute dire Piaget), mais selon un ordre plus théorique, puisque les opérations spatiales de l’enfant évoluent des liaisons topologiques de voisinage, de continuité, de fermeture ... vers des constitutions projectives de l’espace, et seulement enfin apparaissent des considérations métriques pouvant être euclidiennes.[380]

   En d’autres termes, on évolue du simple au compliqué, le plus compliqué ne consistant pas, comme on pourrait le penser dans une perspective ontologiste ou réaliste, dans les liaisons topologiques ou les projections spatiales mais dans des appréciations métriques.

   Car, comme dit Piaget, si de deux tiges également longues, on en décale un moment donné une de manière à ce qu’elle dépasse l’autre par l’avant, l’enfant la déclare ‘plus longue’ parce qu’arrivant ‘plus loin’, ce qui, remarque Piaget, n’est pas simplement un malentendu sémantique, puisque si l’on attire son attention sur le dépassement de l’autre tige par l’arrière, il répond que ces deux dépassements (de la tige jugée plus longue par l’avant et de l’autre par l’arrière) ne sont pas égaux.[381]

   Le sens de l’évolution des opérations spatiales indiqué ci-dessus se vérifie d’ailleurs, selon Piaget, aussi bien en ce qui concerne l’espace sensori-moteur et perceptif (espace expérimenté spontanément par l’enfant dans ses mouvements) qu’en ce qui concerne l’espace notionnel et opératoire.[382]

   Du point de vue de l’espace notionnel, il précisait d’ailleurs à un autre endroit que la notion est indépendante de la perception et que par exemple « la notion de l’espace projectif ne commence à s’organiser qu’au niveau où la perception des grandeurs projectives se détériore, tandis qu’aux niveaux où elle est la meilleure... la notion n’existe pas ! Or, si la notion était abstraite de la perception seule, elle devrait se constituer au moment où la perception projective est la meilleure et devrait par conséquent être beaucoup plus précoce qu’elle n’est en réalité. »[383]

   Cela était dit toujours pour montrer que la formation des notions dépend en fait plus de l’activité opératoire du sujet que d’un objet qui s’imposerait par lui-même tel qu’il est à l’intelligence.

   L’espace s’avère donc aussi comme une notion construite pas à pas plutôt que comme un donné s’imposant au sujet.

   b. Le mythe de l’origine sensorielle des connaissances (scientifiques)

   On connaît les idées de l’empirisme sensualiste relativement à l’origine sensorielle des connaissances, mais c’est en particulier contre l’épistémologie psychologique de F. Enriques, de Duncker et Metzger (gestaltistes les deux derniers) et de A. Michotte que Piaget - qui on le sait évite les débats fort chargés de présuppositions philosophiques ou basés sur la spéculation - rejettera comme mythique l’idée d’une origine sensorielle des connaissances scientifiques.

   Pour faire simple et bref ici, disons que Piaget trouvait intéressante la tentative épistémologique de F. Enriques, mais celle-ci était, malheureusement, basée sur les sensations.

   En effet, Enriques considérait les sensations tactilo-musculaires comme la source des notions topologiques, les sensations visuelles comme la source des notions projectives et les sensations tactiles comme celle des notions euclidiennes, ce qui semblait insuffisant à Piaget et l’amenait à se demander : « Comment la notion fondamentale de l’ordre, par exemple, surgirait-elle de la seule sensation, sans la possibilité de coordonner nos mouvements, ne fût-ce qu’en percevant successivement les éléments d’une suite linéaire selon un même sens de parcours ? D’autre part une succession de perceptions n’équivaut nullement à la perception d’une succession, car celle-ci suppose un acte proprement dit. »[384]

   En tout cas la science de la nature évoluait et la psychologie contemporaine s’était mise, indique Piaget, à ne plus admettre l’existence des sensations, n’y voyant que des indices d’actions et de conduites d’ensemble.[385]

   Les sensations ne pouvaient donc pas, pour cet épistémologue suisse, constituer l’origine des connaissances (scientifiques) ni le point de départ de l’épistémologie génétique.

   Quant à nos deux psychologues de la forme (Duncker et Metzger) et à Michotte, c’est leur idée d’une impression causale (de poussée, de lancement...) de nature perceptive que Piaget rejetait, idée dont Michotte concluait que la notion de cause est tirée de la perception.[386]

   L’idée d’une impression causale de nature perceptive signifie que deux corps dont un sujet voit que l’un en heurtant l’autre le met en mouvement, entraînent chez le sujet l’idée (l’impression) que le premier a causé la poussée, le lancement de l’autre, idée qui est alors considérée comme issue de la perception i.e. des sensations, en l’occurrence visuelles, car - dans la perspective pour le moins non constructiviste qui est celle de ces psychologues - la perception n’est que la composition immédiate des sensations.

   Piaget dit alors que la perception ainsi comprise ne peut constituer l’origine exclusive de la connaissance puisqu’elle n’est pas autonome mais est toujours en interaction avec la motricité. Et ce dernier concept, qui constitue une ébauche de ce qui s’appelle action ou même opération dans le constructivisme, se traduit bien par la phrase de V. Weizsäcker que Piaget évoque et même invoque dans ce contexte, à savoir que voir une maison, c’est voir un solide dans lequel on peut entrer plutôt que voir une image entrant dans son œil.[387]

   Il faut sans doute mentionner précisément dans ce cadre la distinction de Piaget entre expérience physique (qui consiste en une action sur les objets pour en tirer une connaissance par abstraction à partir des objets eux-mêmes [et non à partir des schèmes du sujet], comme dans l’expérience de la diversité des poids qu’un enfant peut faire en soulevant divers solides) et expérience logico-mathématique (qui consiste en une action sur l’objet i.e. en une liaison des propriétés attribuées à ou introduites dans l’objet).[388]

   L’action est ainsi, peut-on dire, une attribution ou une introduction de propriétés - tirées de l’expérience et des caractéristiques ou schèmes du sujet comme le schème du mouvement, de contenance, d’entrée... - dans l’objet .

   L’action est donc toujours une transformation (physique ou logico-mathématique) de l’objet[389] , et quand les actions sont intériorisées et coordonnées en structures d’ensemble réversibles i.e. susceptibles d’inversion (où ‘0+1+1+... = n’ signifie ‘n-1-1- ... = 0’) ou quand l’enfant devient susceptible de détecter à partir de sept ans qu’une double inversion restitue l’ordre direct d’une relation de succession et qu’une triple inversion maintient au contraire l’ordre inverse, elles deviennent des opérations.[390]

   C’est donc, on le comprend, des actions et opérations que part la connaissance dans l’esprit de Piaget. Il dit : « D’une part les connaissances ne dérivent jamais exclusivement de la sensation ou de la perception, mais aussi des schèmes d’action ou des schèmes opératoires de divers niveaux, qui sont les uns et les autres irréductibles à la seule perception. D’autre part, la perception elle-même ne consiste pas en une simple lecture des données sensorielles, mais elle comporte une organisation active, dans laquelle interviennent des décisions et les préinférences et qui est due à l’influence sur la perception comme telle de ce schématisme des actions ou des opérations. »[391]

   Cet auteur fait du reste remarquer à ce propos que actions et opérations devraient d’abord être conçues comme la source de l’acte d’intelligence lui-même plutôt que sous l’aspect utilitaire souligné exagérément par le bergsonisme et le pragmatisme.[392]

   Ainsi, les impressions de cause qualifiées ci-dessus de perceptives par Michotte sont plutôt d’origine tactilo-kinesthésique selon Piaget - c’est-à-dire qu’elles procèdent de l’expérience de mouvement du sujet conjuguée à des considérations tactiles dans leur conception - et ont été transposées dans le visuel par assimilation perceptive.[393]

   Même en concédant à Michotte ce qu’il affirme, à savoir l’existence d’une causalité perceptive, cette causalité est « ... elle-même fonction des actions antérieures du sujet et elle présente déjà un mode de composition qui préfigure sous la forme d’ébauche grossière la composition opératoire. »[394]

   3.2.1.2. Le Constructivisme

   Si le constructivisme est, comme on le disait au début de ce chapitre une

   conception qui voit dans la connaissance une construction du sujet au contact de l’objet plutôt qu’un reflet pur et simple de cet objet, alors la pensée de Piaget est en effet constructiviste.

   On le voit au statut de point de départ de toute connaissance qu’il confère à l’action, action qui implique comme on l’a vu motricité et permet, en devenant opération, l’organisation des schèmes.

   Il y a ainsi, comme témoins du constructivisme piagétien, sa distinction d’une composante physique et d’une composante logico-mathématique dans l’expérience, sa reconnaissance dans tout phénomène cognitif de processus d’assimilation et d’accommodation, lesquels processus sont la traduction la plus nette de son idée d’une interaction continue entre sujet et objet dans la connaissance.

   a. Le logico-mathématique : En rejetant comme mythique l’idée d’une origine sensorielle des connaissances - même des connaissances simplement expérimentales - Piaget ajoutait : « Le vice fondamental d’une telle interprétation empiriste est d’oublier l’activité du sujet. »[395]

   Car, poursuit-il, même dans des sciences comme la zoologie et la botanique qui sont moins évoluées que la physique et manifestement aussi purement empiriques qu’elle, on ne peut se dispenser de l’activité classificatoire et donc logico-mathématique du sujet ; « en chacune de ses manifestations, la connaissance scientifique reflète ainsi l’intelligence humaine qui, par sa nature opératoire, procède de l’action entière, et c’est mutiler le caractère de construction indéfiniment féconde que présentent cette intelligence et cette action... » que de parler d’origine sensorielle de la connaissance.[396]

   Ce constructivisme déclaré plus ou moins explicitement se traduit ainsi par le rôle des actions et des opérations i.e. par l’expérience (ou transformation) logico-mathématique déjà évoquée assez rapidement ci-dessus.

   Pour mieux caractériser l’expérience logico-mathématique, disons tout d’abord que l’expérience physique ou composante physique de l’expérience, consiste en une action sur l’objet destinée à en découvrir les propriétés par abstraction ‘simple’ i.e. en partant des contenus ou informations perceptives. Un exemple d’expérience physique serait, dit Piaget, le fait de découvrir que le poids des corps est proportionnel à leur volume s’ils restent homogènes et quelle que soit leur couleur ou leur forme.

   L’expérience logico-mathématique ou composante logico-mathématique de l’expérience consiste par contre en une action sur l’objet qui tire son information des propriétés que les actions introduisent dans les objets en les modifiant.

   Un exemple d’expérience logico-mathématique serait le fait de découvrir la commutativité de l’addition (non seulement ‘1 + 2’, mais aussi ‘2 + 1’ donnent 3). Il s’agit dans l’expérience logico-mathématique d’une action-modification des objets par abstraction ‘réfléchissante’ i.e. en partant non de propriétés obtenues par expérience perceptive sur les objets, mais de transpositions et de reconstructions - c’est-à-dire de réflexions - effectuées par le sujet, car l’ordre ‘1 puis 2’ ou ‘A puis B’ n’est pas plus propriété des objets A et B ou 1 et 2 que l’ordre inverse ‘B puis A’ ou ‘2 puis 1’, de même que l’équivalence entre ‘1 + 2’ et ‘2 + 1’ (ou de A + B et B + A ) n’est pas plus une propriété de ces objets du point de vue de l’addition, que la non-équivalence... [397]

   Piaget précisait que de ces deux types d’expérience aucune ne dérive de l’autre et qu’elles ne sont pas à séparer mais à considérer comme présentes dans toute expérience, pour la bonne raison qu’il s’agit là plus exactement de deux sortes de composantes présentes en toute expérience.[398]

   Ce qui signifie qu’il y a dans tout processus cognitif (connaissance, apprentissage... ) une activité opératoire du sujet, activité qui ne se produit d’ailleurs pas seulement dans le cadre de l’abstraction ‘réfléchissante’ mais déjà dans la perception, comme on l’a vu beaucoup plus haut à propos du rejet de l’idée d’une origine sensorielle des connaissances.

   Mais cette activité opératoire du sujet interagit avec des impressions venant de l’objet puisque notre épistémologue dit bien notamment que l’expérience physique ne dérive pas de l’expérience logico-mathématique. Ce qui nous amène aux processus d’assimilation et d’accommodation, car cette interaction est matérialisée chez Piaget par ces deux mouvements.

   b. L’assimilation et l’accommodation : Piaget évoque à plusieurs endroits de son œuvre abondante les processus cognitifs d’assimilation et d’accommodation, et nous nous référons ici à ce qu’il en dit dans le cadre des analogies qu’il entrevoyait entre les processus organiques et ceux cognitifs, analogies dont nous parlerons plus loin.

   La connaissance semblait ainsi être à Piaget une adaptation qui, comme toutes les adaptations, comporte un équilibre entre l’assimilation et l’accommodation.

   Il disait : « En effet tout acte d’intelligence consiste d’abord à assimiler un donné actuel à des structures antérieures, à tel point que le même objet ou le même événement peut être interprété différemment par des individus distincts ou par le même individu à des niveaux distincts de son développement, selon le jeu de concepts dont il dispose pour l’assimiler.

   Mais d’autre part un schème assimilateur donné, de nature conceptuelle ou même perceptif, peut être modifié par un objet nouveau auquel il sera donc contraint de s’accommoder. C’est alors l’équilibre entre cette accommodation et l’assimilation qui définit à nouveau l’adaptation cognitive, laquelle n’a donc rien d’une simple lecture mais comporte toujours cette structuration bipolaire. »[399]

   Il y a ainsi interaction continue entre sujet et objet parce que le sujet applique toujours à l’objet à connaître des schèmes préalables qui viennent de sa vie, de son expérience passée, modifiant ou construisant donc toujours l’objet à travers ces schèmes, une construction qui devra certes chaque fois s’accommoder à des éléments nouveaux suggérés par l’objet mais qui n’en restera manifestement pas moins une construction.

   On savait déjà ci-dessus que la notion ne provenait pas chez lui des sensations ou des perceptions ; il faut maintenant visiblement comprendre une fois pour toutes que la notion est déterminée chez lui par le schématisme et les opérations du sujet.[400]

   Il dira même dans un texte de Logique et connaissance scientifique... que dans l’épistémologie constructiviste ou dialectique, le sujet plonge dans l’objet par son organisme en enrichissant tellement celui-ci par les apports de ses actions et opérations qu’ « il n’y a plus en droit de frontière entre sujet et objet... »[401]

   c. Est-ce un constructivisme dialectique ?

   Il semble légitime, après avoir mentionné la diversité des constructivismes en commençant ce chapitre, de s’interroger sur la nature du constructivisme piagétien.

   Comme on le verra dans un point ultérieur, Piaget délimitait assez clairement le constructivisme par rapport aux épistémologies traditionnelles - (néo-) positiviste et anti-réductionnistes - mais considérait aussi qu’il y a au sein du constructivisme lui-même des oscillations entre une tendance idéaliste et une tendance réaliste.

   Le constructivisme dialectique devant alors a priori correspondre à un ‘juste milieu’ entre ces deux tendances, c’est-à-dire à une conception qui maintient un ‘parfait’ équilibre dans l’interaction entre apports du sujet et apports de l’objet, on pourrait tout d’abord penser que le constructivisme de Piaget n’est pas dialectique, contrairement à ce qu’il semble penser lui-même en montrant les insuffisances des deux tendances mentionnées ci-dessus.[402]

   L’interaction cognitive entre sujet et objet semble en effet comporter chez Piaget plus d’adaptation aux structures (schèmes) du sujet (plus d’idéalisme donc) que d’accommodation à l’objet, si l’on en juge par ce qu’il dit dans le contexte d’une critique à Bergson. Ce dernier, en effet, tout en ayant bien vu, selon Piaget, que l’intelligence est liée à l’action et que la connaissance est construction continue et créatrice de structures, n’a atteint par sa théorie que la représentation imagée - à laquelle il s’est attaqué - et non pas le noyau i.e. le processus de formation de l’intelligence rationnelle elle-même, et a surtout oublié, poursuit Piaget, que les actions et opérations ont une logique propre, non inspirée des images des objets auxquels elles s’appliquent. Et cet auteur dit alors dans ce contexte : « ... cela implique surtout (et c’est ce que la psychologie bergsonienne n’a pas vu) qu’il existe une logique inhérente à la coordination des actions, sans que cette logique dépende des images correspondant aux objets sur lesquels s’exercent ces actions : si rudimentaire qu’elle soit, cette logique des coordinations d’actions comporte une intervention de l’ordre, de relations, d’emboîtements de schèmes, bref toute une structuration qui prolonge bien davantage la morphologie vitale (par l’intermédiaire des coordinations nerveuses) qu’elle ne résulte du milieu matériel ambiant. »[403]

   Mais c’est, semble-t-il , en partant d’un point de vue plus profond que Piaget considère son constructivisme comme dialectique.

   On le voit à ce qu’il considère comme des insuffisances dans les deux exemples indiqués par lui de constructivisme idéaliste et de constructivisme réaliste.

   Il donne comme exemple de constructivisme à tendance réaliste la dialectique positive de Marx et ses continuateurs, qui ont reconnu le rôle des actions (humaines) sociales et économiques modifiant le monde, mais développé une ‘dialectique de la nature’ conçue par eux comme « ... centrée sur l’objet sans s’apercevoir du fait qu’elle revenait à projeter en lui des processus inspirés de ces actions humaines. »[404]

   Et comme exemple de constructivisme idéaliste, Piaget mentionne l’idéalisme de Brunschvicg, qui insiste sur le rôle de l’action et le dépassement historique et interactif des thèses opposées.[405]

   Ce qui justifie que la théorie de Brunschvicg soit considérée comme idéaliste plutôt que dialectique, c’est, aux yeux de Piaget, le manque chez Brunschvicg d’une biologie et d’une psychophysiologie qui l’auraient libéré de l’emprise du sujet en assujettissant son relativisme « à des processus de totalisation plongeant dans le réel. »[406]

   Le constructivisme de Piaget est alors manifestement conçu par lui-même comme dialectique parce que présentant une telle totalisation du fait de son recours à la biologie et à la psychophysiologie dans l’explication du cognitif.[407]

   Si le recours à la biologie et à la psychophysiologie permet de se prémunir contre l’idéalisme dans la conception des fondements de la connaissance - et en l’occurrence dans le constructivisme -, c’est dans l’esprit de Piaget parce que la connaissance n’étant pas copie mais organisation du réel par l’action opératoire du sujet, on va au cœur et à la base du problème et on procède de façon plus neutre en quelque sorte (sans infiltration de déterminations purement subjectives), si l’on se demande comment s’organise une organisation, ce qui est, dit Piaget, une question biologique.[408]

   D’autre part, même si du fait de l’hégémonie des actions i.e. des apports du sujet sur ceux de l’objet dans le phénomène cognitif, le constructivisme piagétien pouvait être tenu pour un idéalisme, il ne serait pas pour autant un subjectivisme, - comme nous le rappelons encore dans le dernier chapitre - d’autant que notre auteur précise bien que l’activité opératoire du sujet sur laquelle il insiste, n’est pas celle du sujet ‘égocentrique’ ou du moi propre dont les actions restent centrées sur la conscience immédiate du moi (sensations, perceptions) ou en tout cas sur son activité propre ou individuelle sans être suffisamment insérées dans un cadre de coordinations (logico-mathématiques) opératoires.

   L’activité opératoire dont il parle, plutôt que de développer une subjectivité déformante du genre de celle évoquée ci-dessus, est basée sur une subjectivité décentrée et coordinatrice i.e. une subjectivité qui procède par coordinations, réciprocités, inversions, et élabore ainsi des systèmes de transformations opératoires indépendantes de la perspective du sujet et comportant une nécessité intrinsèque.[409]

   C’est du reste dans ce contexte que Piaget évoque le concept d’objectivité impliqué par son constructivisme dialectique, qui est une objectivité qu’il ne lie pas à un consensus entre sujets - en raison de la possibilité des erreurs ou illusions dites ‘systématiques’ c’est-à-dire commises par tout le monde à un moment de l’histoire - mais qu’il relie plutôt à un processus correspondant notamment à la décentration progressive des sujets...[410]

   Quant aux analogies établies par Piaget entre le cognitif et l’organique, analogies qui accompagnent son constructivisme, elles seront, en raison de leur intérêt dans ce travail, examinées plus loin en relation avec d’autres constructivistes, puisqu’il s’agit là de mettre à nouveau l’accent sur une conception totalisante de la subjectivité, une conception qui veut indiquer des interférences entre le biologique et le rationnel.

   Nous évoquons donc tout d’abord dans les lignes qui suivent un constructivisme également intéressant, à savoir celui d’ Ulrich Neisser.

   3.2.2. La théorie de la perception d’Ulrich Neisser

   3.2.2.1. La théorie

   Dans un ouvrage publié dans les années soixante et traduit en allemand en 1979[411] , ouvrage dont nous nous inspirerons exclusivement ici, ce psychologue et épistémologue américain indique que la psychologie cognitive a souvent traité d’abord de la perception et seulement ensuite du souvenir et de processus supérieurs, supposant qu’il faut d’abord acquérir le savoir avant d’en user. Ce faisant, elle méconnaît pourtant que « la perception dépend de l’historicité et de l’expérience du percevant - de ce qu’il sait au préalable. »[412]

   En plus de cela, la perception requiert du temps, un temps pendant lequel l’information, le ‘perçu’ est organisé par le percevant, ajoute cet auteur.

   Ces caractéristiques se retrouvent dans la lecture, l’écoute, le sentir, le voir, de même que dans le souvenir, la projection de l’avenir, le parler, la pensée, et dans toute autre forme de cognition, précise Neisser.[413]

   A la suite de Bartlett et de Piaget justement, Neisser appelle ces structures préexistantes dont dépendent toutes ces activités cognitives énumérées ci-dessus, Schemata (schèmes).[414]

   La conception de Neisser à laquelle nous avons ainsi introduit avait bien entendu été précédée historiquement par d’autres théories de la cognition, dont en gros trois, par rapport auxquelles ce psychologue de la cognition entend se définir. Ces théories tablaient toutes exclusivement sur la perception visuelle.

   En effet la théorie psychologique avait notamment depuis Descartes - qui fit une expérience avec l’œil d’un bœuf - soutenu que l’être vivant voit l’image de la rétine (Netzhautbild). Ce qui, en résumé, semblait signifier que ce qui est vu par le sujet est toujours la chose elle-même telle qu’elle est.

   La théorie psychologique en est venue ensuite, dit Neisser, à défendre une autre hypothèse à l’époque contemporaine, celle selon laquelle l’image n’est pas vue mais traitée (verarbeitet), ceci signifiant qu’il existe des mécanismes déterminés (les détecteurs) qui dans le système visuel déclenchent, au contact de certains traits de l’image, des informations, informations transmises ensuite à des stades supérieurs de l’esprit puis comparées et intégrées là-bas avec l’information déjà enregistrée, pour donner lieu, moyennant certains processus, à l’expérience perceptive de quelque chose.[415]

   Mais il semblait, et à juste titre, à Neisser que ce second modèle n’éclaircissait pas certains aspects de la perception, notamment la formation des unités, la signification, la cohérence, la correction, le développement même de la perception, de même que la question de la diversité d’ appréhensions d’une même situation réelle selon les personnes, ou le fait que nous percevions souvent (directement) plutôt la signification d’un état de choses, au lieu d’en voir les traits (directement) reconnaissables à la surface...[416]

   La troisième théorie de la perception que Neisser mentionne alors est celle de J.J. Gibson - déjà évoqué ci-dessus en passant au sujet de Piaget -, qui dit que la perception commence plutôt avec la réflexion de la lumière par les objets, une réflexion où la structure des objets (i.e. leurs caractéristiques) est révélée par la nature et la position (situation) des objets eux-mêmes dans le cadre d’une disposition optique. L’objet est ainsi spécifié par sa propre structure, au sujet de laquelle l’information est déjà contenue dans la lumière et ne demande qu’à être reçue par l’observateur, lequel n’a donc pas à traiter cette information, car elle est déjà accessible dans la lumière.[417]

   Neisser fait remarquer que cette théorie de la perception comme réception de l’information dans la lumière (dite aussi ‘optique écologique’ de Gibson) - une théorie qui rappelle d’ailleurs les théories de la connaissance comme pure réceptivité vues en rapport avec la théorie maturanienne des ontologies constitutives au second chapitre - était surtout motivée par l’idée, courante à l’époque, qu’il était plus important que les théoriciens de la perception élaborent des descriptions plus riches sur l’information de stimulation i.e. sur la cause externe du processus plutôt que des hypothèses ‘tendancieuses’ (spitzfindigere Hypothesen) sur des mécanismes de l’esprit.[418]

   Mais cette théorie accusait des faiblesses, remarque Neisser, notamment sa négligence du processus interne de la perception, son incapacité à distinguer entre les sujets percevants et à expliquer la possibilité de l’erreur dans la perception.

   Même le complément apporté à cette théorie par Eleanor J. Gibson, qui essayait d’expliquer les différences entre sujets percevants n’élucidait pas, selon Neisser, la question des structures internes de la perception, d’autant que pour les deux Gibson, seule la description de la stimulation extérieure était vraiment importante.[419]

   C’est dans ces circonstances que Neisser développe sa théorie qui voit dans la perception un cycle, le cycle perceptif et un processus constructif : « En chaque instant, le percevant construit des anticipations de types déterminés d’information, qui lui permettent de les enregistrer, s’ils deviennent disponibles. Il doit souvent scruter activement le domaine optique, pour les rendre disponibles, cela en mouvant ses yeux, sa tête ou son corps. Ces investigations sont dirigées par les schèmes d’anticipation... Le résultat des investigations - l’information enregistrée - transforme le schème initial. Ainsi transformé, il dirige [oriente] d’autres investigations et est prêt pour une autre information. » [420]

   La perception est donc pour Neisser un cycle dans lequel, comme indiqué ci-dessus, un schème , construit chaque fois dans l’esprit du percevant pour anticiper l’information d’une expérience perceptive, entre en contact avec cette information lorsqu’elle devient disponible, se transforme ensuite du fait de ce contact, de manière à imprégner, diriger, et déterminer, ainsi transformé, les investigations ultérieures.

   Nous reviendrons encore un peu plus loin sur le concept de schème, concept-clé de cette théorie.

   Mais il faut sans doute d’abord mentionner que ce processus constructif cyclique et temporel évoqué ci-dessus pour caractériser la perception, ne s’observe pas seulement dans la vue mais aussi, aux yeux du psychologue américain, dans l’ouïe et le toucher, la cyclicité de la perception apparaissant d’ailleurs encore plus clairement dans la perception tactile, puisque le mouvement de la connaissance y renseigne - de manière encore plus patente que dans la vue - non seulement sur l’objet touché mais aussi sur le membre qui touche.[421]

   Un autre point important de la conception de Neisser est l’idée qu’il y a dans la perception intégration de l’information obtenue à travers plusieurs sens, car, contrairement à ce qui se produit au laboratoire, les schèmes à l’œuvre dans l’expérience perceptive au quotidien ne sont ni seulement visuels ni seulement auditifs... mais sont simplement des schèmes ou schémas de la perception. Il dit en effet : « Nous regardons les choses que nous palpons, et nous expérimentons les mouvements de notre corps de manière kinesthésique comme visuelle (...) Les schèmes qui acceptent l’information et orientent la recherche de plus d’information, ne sont ni visuels ni auditifs ni tactiles, mais sont plutôt simplement des schèmes de la perception. »[422] , et il ajoute : « que le cycle perceptif comporte dans le cas typique, l’activité coordonnée de plusieurs systèmes sensoriels à la fois. »[423]

   Mais en quoi consistent exactement les ‘Schemata’ ?

   3.2.2.2. Les schèmes

   On a peut-être avec ce qui précède une compréhension assez suffisante de ce concept, mais les analogies qui vont suivre permettront sans doute de le cerner encore mieux.

   Dans les propres termes de Neisser, un schème est défini comme suit : « Un schème est cette partie du cycle perceptif tout entier, qui est interne au percevant, susceptible d’être transformée par l’expérience, et est d’une certaine façon spécifique à ce qui est perçu. Le schème enregistre l’information quand elle devient accessible aux organes de sens, et est transformé par cette information. Il dirige les mouvements et les activités d’investigation, qui rendent disponibles d’autres informations, et est de nouveau transformé par ces dernières. » [424]

   On voit que le schème est bel et bien une partie du cycle perceptif, d’origine interne i.e. provenant du sujet lui-même, une partie directrice puisqu’elle dirige comme on peut s’en rendre compte à la citation précédente les mouvements et activités d’investigation réalisés par le sujet sur son environnement pour le connaître.

   Cet auteur rapproche aussi comme Maturana le schème du domaine de la neurophysiologie i.e. de la biologie, car le schème lui semble être une partie du système nerveux, qui prend donc part à l’activité physiologique, laquelle comporte des mouvements circulaires et des embranchements.[425]

   Mais même sans tenir compte de la dimension neurophysiologique du processus perceptif, le caractère cyclique de l’activité d’investigation (perceptive) est patent chez Neisser puisque figuré par le mouvement du schème qui va vers la chose à percevoir puis qui revient , enrichi c’est-à-dire transformé, vers le sujet, en étant de nouveau prêt à orienter, à diriger des perceptions ultérieures, ce qui fait du reste la continuité du processus perceptif.

   Neisser élucide ainsi ce concept de schème par des analogies dont nous n’évoquerons ici que deux, qui nous apparaissent comme les plus suggestives .

   a. Comme projet

   Tout comme Miller, Galanter et Pribram en 1960, Neisser trouve aussi que le schème fonctionne comme un projet, comme par exemple dans la vue où il a à diriger, orienter les mouvements d’investigation de la tête et des yeux. Et quand il n’y a rien de mobile à observer, dit cet auteur, c’est de même le schème qui détermine ce qui sera perçu, comme cela apparaît clairement dans l’ouïe.[426]

   L’analogie du projet fait du reste bien ressortir le caractère sélectif de la perception, car en effet, dit Neisser, « la perception est par nature sélective »[427]

   La différence entre un projet et un schème réside cependant, indique Neisser, dans le fait que le projet distingue et même sépare la forme du contenu, n’accordant à ce dernier (i.e. au contenu, à la signification ou à la valeur...) aucune importance, tandis qu’un schème comporte aussi des contenus et se transforme précisément par l’intégration d’informations (i.e. de contenus) successives sur la chose concernée. Le schème est donc un projet, un croquis chargé de contenus, doit-on comprendre ici, de même qu’un échantillon de l’action tout comme un échantillon pour l’action, précise l’auteur.[428]

   En parlant du schème comme d’un projet, il est peut-être bon de mentionner que les organismes ou sujets humains ont généralement, selon Neisser, beaucoup de schèmes reliés entre eux de façon complexe, que les schèmes spécifiques sont habituellement contenus dans des schèmes plus généraux et englobants, et que ces derniers déterminent, motivent souvent l’activité de schèmes plus spécifiques, de sorte que motifs ou motivations notamment ne sont pas, dit Neisser, des forces étrangères au sujet mais des schèmes généraux recueillant dans un cadre assez large l’information et orientant les actions.[429]

   Un exemple qui nous vient à l’esprit pour illustrer cette conception par Neisser des motifs (ou motivations) comme schèmes généraux, serait l’idée de faire des études pour s’en sortir dans la vie.

   b. Comme génotype

   Neisser trouve que dans le langage de la génétique le schème est plutôt assimilable à un génotype qu’à un phénotype. Il dit en effet du schème : « il offre une possibilité d’évolution dans une certaine direction, mais la réalisation exacte de cette évolution n’est déterminée que par l’interaction avec un environnement. »[430]

   C’est donc parce que le schème comporte des possibilités de développement dans un certain cadre et que sa réalisation concrète est suspendue à son interaction avec un environnement, c’est-à-dire ici avec la chose à percevoir ou à connaître, qu’il est susceptible d’être assimilé par analogie à un génotype.[431]

   On voit finalement - notamment au caractère de schème que comportent les motivations -  que le concept de schème, qui semblait avoir au départ une signification restreinte et essentiellement académique, est en réalité un concept présent sous diverses formes dans les opérations cognitives les plus courantes de la vie quotidienne.

   Ceci nous amène à considérer le caractère constructiviste de cette théorie de la perception de Neisser.

   3.2.2.3. Le constructivisme d’U. Neisser

   Si les schèmes se développent au fur et à mesure de l’expérience et s’influencent les uns les autres d’après leur ordre temporel de formation, alors les schèmes maniés ou employés un moment donné pour approcher une réalité à percevoir ou à connaître sont effectivement le produit d’une histoire (perceptive) qui ne peut être que l’histoire cognitive individuelle.

   D’autre part, ce processus perceptif et donc cognitif - dans le cadre duquel on vient de souligner le caractère déterminant des schèmes - a été reconnu comme un processus cyclique et forcément continu puisqu’on ne peut a priori fixer un terme à ce va-et-vient de la confrontation du sujet avec l’objet à travers les schèmes. Neisser insiste en effet sur l’aspect de développement et d’amélioration des schèmes perceptifs, lesquels sont au début de l’histoire cognitive individuelle assez vagues mais deviennent par la suite de plus en plus à même de permettre une perception des aspects raffinés de l’environnement i.e. de l’objet , comme on le voit encore dans la citation suivante , déjà faite dans une note infrapaginale ci-dessus mais très éloquente: « Les schèmes se développent à travers l’expérience. L’enregistrement de l’information est au début vague et peu performante, comme le sont les investigations perceptives avec lesquelles le cycle commence. Ce n’est que par l’apprentissage de la perception que nous devenons capables de percevoir des aspects de plus en plus raffinés de l’environnement. Les schèmes de chaque moment sont le produit d’une histoire déterminée tout comme du cycle en cours lui-même. Une théorie qui manque de reconnaître la possibilité du développement ne peut être prise au sérieux comme présentation de la cognition humaine. » [432]

   La mention de cette grande importance du caractère continu de la perception (i.e. de la formation des schèmes) signifie finalement pour Neisser, comme on le voit, l’affirmation, tout comme chez Piaget, de la nécessité de l’approche génétique dans la thématisation de la cognition (humaine).

   En somme, l’interaction entre les deux pôles de l’objet et du sujet, qu’on évoquait ci-dessus en parlant d’interdépendance entre le membre qui touche et l’identité de l’objet touché, atteste - si l’on y ajoute le conditionnement de la perception par l’histoire de l’individu et son expérience - que ‘la réalité’ est bien chez Neisser fonction de la subjectivité et qu’il y a donc bien constructivisme chez lui, un constructivisme dialectique vu qu’il semble souligner un apport plus ou moins égal des deux pôles en interaction.

   On peut aussi mentionner ici - on y reviendra dans le dernier chapitre - qu’il s’agit d’un constructivisme bel et bien dénué de subjectivisme, car Neisser indiquait que la constructivité de la perception i.e. sa détermination par des schèmes internes d’anticipation, ne doit pas amener à conclure à l’origine complètement subjective de l’objet perçu, car il faut bien voir que la formation du schème lui-même aura requis l’interaction de l'environnement avec un schème antérieur.[433]

   L’évocation de l’approche génétique au sujet de Neisser et du caractère dialectique de son constructivisme fait évidemment penser à ce que nous avons vu chez Piaget, et là, on voit qu’il y a tout de même quelques différences, dont les suivantes :

   Neisser qui accepte le concept piagétien d’accommodation rejette celui d’assimilation, estimant que quand un enfant commet des fautes d’invariance dans l’estimation de la quantité de l’eau par exemple, cela ne signifie pas qu’il transforme l’information qu’il reçoit dans son activité perceptive, mais plutôt que son schème de la quantité d’eau n’est pas (encore) suffisamment développé : il n’a pas encore le concept adulte de la quantité d’eau, pour réaliser que la quantité d’eau dans un petit verre reste la même si on la transpose dans un grand verre, ce que des enfants plus âgés peuvent réaliser.[434]

   Neisser est sur ce point plus précis que Piaget, car la conception génétique de la connaissance se comprend plus clairement chez lui sur la base de l’évolution-amélioration des schèmes au fil du temps et de l’expérience.

   Alors que, tout en utilisant le concept de schème, Piaget ne fait pas ressortir aussi clairement que c’est parce que les schèmes perceptifs évoluent sans cesse que, déjà au niveau de l’individu i.e. de l’ontogenèse, il est plus justifié de considérer la connaissance comme un processus (cyclique) et donc de soutenir une conception génétique (plutôt que statique) de la connaissance.

   Mais le concept piagétien d’assimilation n’est pas pour autant à rejeter, car dans l’exemple donné, c’est bien en fonction de son schème (présent) peu développé de la quantité d’eau que l’enfant connaît, et il y a donc bien assimilation de l’objet à ses structures cognitives présentes (i.e. à ses schèmes).

   D’ailleurs l’assimilation peut manifestement être comprise plus généralement comme l’intégration d’une notion (de la notion d’un objet) ou d’une idée dans le système conceptuel d’un sujet, de sorte qu’on peut se demander si le concept d’assimilation manié par Neisser n’est pas un peu étroit et réductionniste.

   Nous examinons maintenant les rapports du cognitif avec l’organique - que mentionnaient d’ailleurs déjà, parfois un peu timidement, les trois auteurs constructivistes vus jusque là - pour essayer d’apprécier la pertinence de ces rapports pour le constructivisme.

   3.2.3. Les rapports du cognitif et de l’organique

   Il nous a semblé que les rapports du cognitif et de l’organique peuvent être compris soit comme les rapports entre les processus cognitifs et les processus bio-physiologiques, et dans ce cas il semble que ce soit le fonctionnement biologique i.e. interne de l’organisme qui est considéré.

   Mais ces rapports peuvent manifestement aussi être vus comme ceux entre les mécanismes ou processus cognitifs et les mécanismes kinesthésiques, et dans ce cas, il semble que ce soit le fonctionnement kinesthésique et donc en un sens (essentiellement) visible, externe de l’organisme qui est considéré.

   A l’heure de parler de ces rapports, il est par conséquent tout à fait impérieux de toujours distinguer ces deux perspectives.

   Il y a sans doute un grand nombre d’auteurs qui ont envisagé ces rapports, mais pour des raisons bien compréhensibles, nous nous limiterons ici à des éléments tirés de Maturana, de Piaget, de Morin... et de Husserl.

   a. Si l’on considère d’abord Piaget, on voit que dans le cadre d’une critique du transcendantalisme husserlien, il faisait les réflexions suivantes :

   Le vrai n’étant pas copie mais une forme d’organisation du réel, concevoir cette organisation comme une prestation du sujet transcendantal semble être à Piaget une hypothèse inféconde parce que n’ayant, de Platon à Husserl, connu d’améliorations que par les sciences, c’est-à-dire en étant centrée sur le sujet réel. De sorte qu’il faudrait d’abord, pense-t-il, épuiser les ressources du niveau immanent avant de fuir la nature vers le transcendantal.[435]

   Mais Piaget remarque que c’est le désir, légitime, d’éviter l’égocentrisme qui conduit à l’idée du transcendantal dans la question sur les fondements de la connaissance (comment la connaissance est possible ?), et il lui semble également légitime, dans cette question, d’éviter l’anthropocentrisme.

   C’est pourquoi, la question qu’il faut selon lui poser au sujet de cette organisation du réel qu’est la connaissance (ou son résultat, le vrai), c’est celle, en fait déjà mentionnée beaucoup plus haut, de savoir « comment s’organise une organisation, et c’est là une question biologique. »[436]

   Et la réponse lui semble être que c’est en se penchant sur l’organisation biologique et ses dépassements qu’on comprend l’organisation cognitive ou rationnelle, qui est par ailleurs construction : « ... le propre de la vie est de se dépasser sans cesse et, si l’on cherche le secret de l’organisation rationnelle dans l’organisation vitale y compris ses dépassements, la méthode consiste alors à essayer de comprendre la connaissance par sa construction même, ce qui n’a plus rien d’absurde puisqu’elle est essentiellement construction. »[437]

   On voit donc avec quelle habileté Piaget ramène la question de la connaissance (i.e. de la relation entre un sujet et un objet) à la base biologique de la construction que cette relation est.

   L’organisation bio-physiologique c’est-à-dire vivante fonctionne en effet en opérant des dépassements permanents i.e. des réactualisations incessantes de son état, comme on l’a vu chez Maturana au sujet des rapports autopoiétiques entre l’organisme (système nerveux compris) et l’environnement. L’autopoièse impliquait bien des processus d’auto-production et donc des réajustements (dépassements) continuels de l’organisme par rapport aux sollicitations de l’environnement, des réajustements seuls susceptibles de permettre la conservation de l’organisme dans la vie, c’est-à-dire de préserver l’unité et l’identité de l’organisme.[438]

   A partir de là, certains auteurs n’hésitent pas à reconnaître cette logique du vivant dans les processus cognitifs.

   En tout cas Piaget se propose à partir de là et sur des bases en fait très semblables à celles de Maturana, de montrer les interférences entre le cognitif et l’organique en évoquant notamment l’évolution et la relative disparition des processus instinctifs chez l’homme.

   L’épistémologue suisse voit ainsi dans l’instinct, prototype du savoir inné, un des trois types fondamentaux de la connaissance, avec la connaissance du monde physique (qui prolonge l’apprentissage sur base du milieu) et la connaissance logico-mathématique.

   Mais l’instinct procède d’une programmation héréditaire i.e. transindividuelle et ses régulations - qui ne sont cognitives qu’au sens d’ébauches - sont donc rigides, limitées et dépourvues de créativité.[439]

   La disparition quasi-totale de l’instinct chez les anthropoïdes (primates) et chez l’homme doit être comprise, selon notre épistémologue, comme le prolongement, l’absorption en quelque sorte de l’instinct dans des autorégulations cognitives mobiles et constructives, et plus exactement dans les deux directions que sont l’intériorisation réflexive et l’extériorisation expérimentale.[440]

   Ce qui cependant disparaît dans l’instinct ou plutôt s’atténue fortement, c’est son caractère principal de régulation programmée, car les doses d’accommodation et d’assimilation déjà présentes en lui (l’instinct) ‘ne font que’ se développer et se prolonger dans les formes supérieures de la connaissance, c’est-à-dire les autorégulations cognitives ci-dessus indiquées, parmi lesquelles on peut manifestement et à juste titre compter l’abstraction et la conceptualisation. Il s’agit d’autorégulations qui, en combinant effets proactifs et rétroactifs[441] , aboutissent précisément aux opérations de l’intelligence i.e. de précorrection (correction préalable de l’action) et non plus simplement de réaction correctionnelle, avec ainsi possibilité d’atteindre une réversibilité complète et pas simplement approximative.

   Ce sont ces opérations que Piaget appelle ‘reconstructions convergentes avec dépassement’[442], reconstructions qui s’expliquent à partir de l’organisation vivante bien sûr.[443]

   Les rapports du cognitif et de l’organique sont ainsi chez Piaget des rapports de correspondance mais aussi, semble-t-il, de parenté, si l’on considère que les autorégulations cognitives supérieures (abstraction, conceptualisation) constituent un développement et en quelque sorte un raffinement des mécanismes autorégulatoires instinctifs, mécanismes qui sont héréditaires et donc basés sur la biologie.

   Quant à la perspective dans laquelle l’organique est considéré par Piaget dans ce rapprochement avec le cognitif, il est sans doute aisé de voir qu’elle est biologique plutôt que kinesthésique.

   Venons-en à Maturana.

   b. Maturana. On se souvient que c’est pour aborder la subjectivité, c’est-à-dire notamment la connaissance - et plus largement la cognition - comme une caractéristique du vivant que nous nous sommes intéressé à la théorie autopoiétique de Maturana.

   Déjà la cognition est chez Maturana non pas une propriété (disons spécifiquement) humaine, comme chez Descartes, mais un phénomène plus vaste et étendu résultant d’une opération du sujet comme vivant, disait-on. Ce qui, comme on l’a vu au point 3.2. signifie que la cognition ne résulte pas (seulement) de la présence du système nerveux dans l’organisme, mais est déjà le fait de l’organisme lui-même.

   Le fait que la connaissance soit un phénomène plus étendu se rapportant finalement chez lui à tout vivant i.e. à toute manifestation du biologique et donc de l’organique, est confirmé par la perspective systémique que Maturana adopte et dans le cadre de laquelle un sujet (appelé ici système vivant) n’est dit posséder la connaissance dans un domaine déterminé que si un observateur peut observer chez ce sujet un comportement couronné de succès dans le domaine en question.

   D’une part donc le sujet est vu tout simplement comme un système vivant, et de l’autre, la cognition (l’acte cognitif) est ramenée au comportement réussi de ce système vivant dans un environnement ou domaine donné, un comportement qui, comme on l’a vu, n’est réussi qu’en tant qu’adaptation de l’organisme aux sollicitations (perturbations) de l’environnement.

   Il y a ainsi - plus qu’une analogie - une coïncidence entre sujet et organisme d’une part et entre objet et environnement de l’autre, organisme et sujet étant plus enchevêtrés que jamais.

   On voit du même coup qu’il y a chez Maturana un rejet (implicite) de l’anthropocentrisme en théorie de la connaissance, rejet qui, on l’a vu, était affirmé explicitement chez Piaget.

   Ce rejet existe chez Maturana pour la bonne raison que la cognition est manifestement une performance inscrite dans tout vivant, tout organisme, et le vivant ne se limite bien sûr pas à l’homme mais le déborde.

   Pour reprendre les mêmes réflexions avec un peu plus de détails et plus concrètement, on peut dire que les rapports du cognitif et de l’organique se traduisent bien évidemment chez Maturana par son identification de l’autopoièse avec la cognition.

   Tout d’abord, on a vu que la circularité des processus de production moléculaire du système vivant de même que sa détermination structurelle, ne peuvent se perpétuer que grâce entre autres à l’influence (extérieure) d’une matière et d’une énergie venant de l’environnement sur l’organisme, une influence qui, précisait-on chez Maturana, n’est pas quelconque mais, - en vertu de la détermination structurelle - fixée ou spécifiée par la structure interne de l’organisme.[444]

   D’où, l’analogie est simple et aisée à comprendre entre d’une part le sujet connaissant son objet sur le mode d’une construction c’est-à-dire en transformant l’objet de façon à en obtenir une notion qui convient aux caractères du sujet, et d’autre part le système vivant (l’organisme) intégrant des éléments matériels et énergétiques sur un mode spécifié par la structure interne de l’organisme lui-même.

   Mais en même temps cette analogie simple n’est manifestement pas une simple analogie, puisqu’il semble y avoir, même chez Maturana, tout au moins une coïncidence entre les deux membres de l’analogie, une coïncidence traduisant le mode, fondamentalement autonome, d’activité du sujet, un sujet qui est, ne l’oublions pas, un système (unitaire), c’est-à-dire toujours un tout.

   Cette coïncidence pousse ainsi Maturana à identifier la cognition avec l’autopoièse, qui est un processus organique de type biologique, une identification qui, comme on l’a dit plus haut au second chapitre[445] , nous semble résister à la critique de Gerhard Roth car, alors que celui-ci récuse cette identification en adoptant une approche ou une perspective logico-sémantique dans la caractérisation de la cognition, c’est plutôt l’approche bio-structurelle et pragmatique - parce qu’instrumentaliste - qui prime chez Maturana. Une perspective bio-structurelle et pragmatique dans laquelle la cognition paraît bien en effet pouvoir légitimement être considérée comme étant fondamentalement un acte de conformation de l’organisme aux données de l’environnement. Ce qui, soit dit en passant, ne laisse nullement libre cours à l’ontologisme, car l’instrumentalisme de cette conception de la cognition - instrumentalisme qu’on explicitera encore plus loin - signifie que la cognition est ‘vécue’ pour servir des objectifs qui sont ceux du sujet.

   D’où, le rapprochement identificateur du cognitif et de l’organique n’est chez Maturana pas si gratuit que cela, ainsi qu’on l’annonçait déjà au second chapitre.

   La question de savoir s’il y a, comme chez Piaget, parenté entre le cognitif et l’organique ne se pose apparemment pas, puisqu’en affirmant - dans la perspective précisée - une identité entre les deux, on affirme déjà plus que la parenté, et que d’autre part, comme on l’indiquait également au chapitre précédent, la connaissance conceptuelle et l’abstraction - qui, dans le contexte d’une parenté, font figure de produit du développement des mécanismes bio-physiologico-cognitifs de base, à l’instar de l’instinct chez Piaget - cette connaissance conceptuelle et cette abstraction donc, ne sont de toute façon ici qu’un cas particulier du fonctionnement autopoiétique i.e. bio-cognitif du sujet.

   Mais Morin a eu aussi des idées semblables.

   c. Edgar Morin peut certainement être mentionné parmi les constructivistes qui ont le plus rapproché le cognitif de l'organique.

   Avant de conclure dans le tome 3 de la Méthode, et dans la droite ligne du constructivisme, qu’il n’y a pas de reflet direct possible du réel par la connaissance, mais tout au plus une traduction/reconstruction par elle de ce réel en une autre réalité[446] , Morin rappelait en effet : « Le problème de la connaissance se trouve au cœur du problème de la vie. Cette idée ne relève nullement d’une conception ‘biologistique’ qui s’opposerait à une conception philosophique de la connaissance. En fait, le problème de l’enracinement vital de la connaissance s’est posé au cœur de la philosophie. Dilthey disait que les processus fondamentaux de la connaissance sont dans la vie, et que la pensée ne peut aller au-delà. »[447]

   Et après avoir mentionné Husserl - que nous ne pouvons examiner de ce point de vue que plus loin - il parlait de Piaget, indiquant que la tentative piagétienne de rapprochement du cognitif et de l’organique était - malheureusement, semble-t-il - venue trop tôt, c’est-à-dire « ... avant qu’on ait pu concevoir que l’activité computante de l’être cellulaire constituait la source de la connaissance.

   Il cherchait... l’origine des processus cognitifs dans les processus d’assimilation (intégration de nouveaux objets, situations ou événements à des schèmes antérieurs...) et d’accommodation de l’organisme.

   Il ne trouva que l’auto-régulation (et non l’auto-éco-organisation) comme base de départ pour la compréhension des processus cognitifs (...)

   Aujourd’hui on peut aller plus profondément et se demander : y a-t-il une dimension cognitive inhérente à l’organisation cellulaire ? »[448]

   Morin trouve donc que c’est le fait que l’organisme s’auto-organise en organisant son environnement qui révèle au mieux l’aspect cognitif de son fonctionnement.

   Si des vertus cognitives doivent être reconnues à la cellule du fait de son ‘computo’ i.e. de son activité computante (évaluatrice, calculatrice des données de l’environnement), c’est aussi, pense Morin, parce que celle-ci (la cellule) est constituée, à certains niveaux de son organisation, de façon hologrammatique, c’est-à-dire de telle façon que l’organisation du tout se retrouve d’une certaine manière dans [certaines] parties, ce qui est indispensable à l’auto-computation.[449]

   Par ailleurs, Morin parle aussi, dans le cadre de propos sur l’animalité de la connaissance, de la possibilité d’une inscription du cognitif dans l’organique car, dit-il, « ... une connaissance acquise peut s’inscrire durablement sous forme d’une propriété associative stable entre neurones. »[450]

   Dans ce même contexte, ce penseur de la complexité affirme d’ailleurs clairement que « la connaissance est un phénomène biologique originel qui devient original avec le développement des appareils neuro-cérébraux. »[451] Ce qui signifie manifestement que c’est un phénomène à l’origine animal parce que cérébral et orienté vers des fins comme la vie, la survie, la reproduction (i.e. ancré dans le ‘Lebenswelt’), un phénomène pouvant cependant, avec l’accroissement des capacités du cerveau, s’affranchir de ces nécessités et s’adonner ainsi au désir et au plaisir de la connaissance.[452]

   Et on se souvient sans doute ici que, à travers son idée d’un développement des formes instinctives vers des formes supérieures de la connaissance comme l’abstraction, Piaget insinuait aussi un tel affranchissement, on l’a un peu dit dans la note précédente.

   Donc, d’une part l’être vivant atteste et implique visiblement pour Morin des facultés cognitives au niveau infracellulaire (du fait de son organisation hologrammatique), et d’autre part, au niveau supra-cellulaire et même supra-organique, il faut voir que l’univers où habite le système vivant ou organisme est impliqué d’une certaine manière par ce dernier, sans quoi le complexe computation/mémoire - le phénomène de la mémoire étant déjà présent dans l’organisme du fait du phénomène immunitaire par exemple - ne peut fonctionner. Il dit lui-même : « Le complexe computation/mémoire ne peut fonctionner que si l’être vivant ‘implique’ d’une certaine façon son univers, ce qui permet à sa computation du monde extérieur de connaître et prévoir en fonction des cadres référentiels intériorisés de l’espace (ici-là) et du temps (avant-après). Dans ces conditions l’être auto-éco-organisateur serait habité de façon anté-cognitive par le monde où il habite. Toute opération cognitive comporterait ainsi en elle une ‘réminiscence’ antérieure à tout savoir. Elle disposerait de ‘formes a priori’ propres, non pas à la ‘sensibilité’, mais à une auto-éco-organisation où le Macro-Tout du monde environnant est impliqué dans le micro-tout de l’être. »[453]

   Pour Morin, il ressort de ceci que « la source de toute connaissance se trouve dans le computo de l’être cellulaire, lui-même indissociable de la qualité d’être vivant et d’individu-sujet... [que] être, faire, connaître sont dans le domaine de la vie originellement indifférenciés, et, quand ils seront différenciés, ils demeureront inséparables... »[454]

   On voit donc par là qu’il y a également chez Morin un enchevêtrement des processus cognitifs avec ceux organiques, un enchevêtrement sans lequel finalement l’organisme en tant qu’un tout (i.e. un moi psychophysiologique) ne peut vivre en adaptation - sous les multiples formes de cette adaptation - avec le monde environnant, et d’autre part - déjà en amont de l’action consciente - ses cellules ne pourraient comporter des facultés protectrices et donc computantes vis-à-vis de l’environnement.

   Ce rapprochement se fait visiblement chez Morin dans une perspective organique de type biologique.

   Mais nous sommes aussi d’avis qu’on peut trouver chez Husserl des réflexions militant en faveur d’un rapprochement du cognitif et de l’organique, un rapprochement qui cependant se fera chez lui dans une perspective organique que nous qualifierons de transcendantale et kinesthésique.

   d. E. Husserl. Les rapports du cognitif et de l’organique s’affirment chez Husserl, on vient de le dire, d’un point de vue transcendantalo-kinesthésique.

   Parler du point de vue transcendantalo-kinesthésique dans l’analyse du statut du corps chez Husserl, c’est en réalité évoquer une situation des plus complexes.

   En plus de nos réflexions, nous comptons nous référer ici à Dan Zahavi, un professeur de Copenhague qui semble s’être également occupé de ce problème chez Husserl.

   d.1. Dans l’approche transcendantale (Absoluité et paradoxe de la subjectivité).

   En ce qui concerne le côté transcendantal de ce statut, nous avons vu au point 1.3.1. au sujet du processus de constitution de l’objectivité, toute l’importance du corps du sujet et de celui de l’Autre dans la constitution de l’Intersubjectivité et du monde. On a vu que c’est l’empathie qui - notamment en conjonction avec l’absurdité du solipsisme - permettait l’expérience de l’Autre, et par suite celle du monde. Or l’expérience empathique ne se réalise qu’en partant du corporel, c’est-à-dire de l’incarnation qui caractérise communément le moi et l’Autre, comme nous l’avons indiqué dans notre synthèse du processus husserlien de constitution de l’objectivité.

   En d’autres termes, c’est cette incarnation commune qui permet que le moi puisse se représenter le monde phénoménal de l’Autre i.e. ‘se sentir en lui’, selon l’étymologie de l’empathie[455], et qu’il puisse ensuite, de proche en proche, parvenir à une connaissance du monde, vu que le corps de l’Autre est, comme on l’a vu, un ‘Index’ de la totalité des perceptions du monde extérieur.

   Et on sait effectivement, d’une part que la constitution du monde est très liée chez Husserl à celle de l’Autre, mais aussi, d’autre part que cette constitution de l’Autre est tout d’abord, comme l’indique d’ailleurs aussi Zahavi, la constitution (et l’expérience) du corps de l’Autre.[456]

   En allant un peu plus dans les détails, on voit que cette fonction constitutive du corps révélée dans l’approche transcendantale constitue en fait un des aspects du paradoxe de la subjectivité.

   Sous les deux formes à travers lesquelles nous avons cru pouvoir décrire ce paradoxe au premier chapitre - en rapport avec la distinction du corps voulant et se mouvant et du corps ‘esthésiologique’ (i.e. sentant) ou en rapport avec l’interprétation de Seebohm - ce paradoxe s’est avéré comme consistant en fait dans l’ambiguïté du statut du corps, lequel est d’une part une médiation (un moyen) obligée de notre constitution (c’est-à-dire en terme moins technique, connaissance) du monde - notamment par les kinesthèses (sensations de mouvement)[457] - mais un corps qui lui-même, à titre de réalité physique , appartient aussi à ce monde qu’on ‘constitue’.

   A ce dernier titre, il peut donc être objectivé à son tour, comme dans l’exemple de la main qui en touche une autre, mais au premier titre, c’est-à-dire en tant que présupposition et médiation de notre constitution de l’Autre et du monde, le corps ou organisme influence la façon dont ce qui est ‘constitué’ l’est.[458]

   Nos considérations sur l’être absolu de la subjectivité au premier chapitre nous semblent ainsi trouver un bon écho dans les développements de Zahavi sur le fait que la perception, type d’acte intentionnel privilégié chez Husserl, présuppose non seulement un objet qui apparaît mais aussi un sujet pour lequel cet objet apparaît. Et la spatio-temporalité de l’objet perceptif nécessite que le sujet de la perception soit lui-même spatial (et temporel) c’est-à-dire ait un corps. Le corps ou l’incarnation est donc le point zéro de toute expérience spatiale et temporelle[459], autant dire de toute connaissance.

   d.2. A travers l’expérience kinesthésique

   Mais à côté de ce fait brut, fondamental, que le corps est le point de départ, le centre d’orientation de toute expérience, il y a, rapporte Zahavi en s’appuyant sur Ding und Raum..., la mobilité du corps (le mouvement des yeux, le tact de la main ou le mouvement du corps tout entier) - qui joue un rôle important dans la ‘constitution’ des objets spatiaux - et aussi finalement dans notre expérience ou nos sensations de ces mouvements, positions et tensions musculaires des différentes parties du corps, ce qui est notre expérience kinesthésique, une expérience qu’implique toute expérience (spatiale) qui est expérience d’un objet.[460]

   Comme l’indique encore Zahavi dans la droite ligne de la phénoménologie husserlienne, la raison de la nécessité cognitive de cette mobilité du corps et de l’expérience kinesthésique y afférente, est dans le fait que l’objet n’apparaît dans sa totalité qu’à travers un grand nombre de manifestations et qu’il transcende donc toujours sa manifestation (son phénomène) actuelle. De sorte que le sujet ne peut avoir une expérience de l’identité de cet objet et de sa transcendance que s’il l’envisage sous plusieurs manifestations i.e. perspectives, un changement de perspective qui présuppose un mouvement, pouvant être celui du sujet ou celui de l’objet, avec dans les deux cas la nécessité - pour pouvoir parler d’un même objet - d’une continuité entre les différentes perspectives ou manifestations envisagées.

   Et c’est l’expérience kinesthésique qui permet l’expérience (ou dans le langage courant, le sentiment) de cette continuité.[461]

   Dan Zahavi dit en effet ici en concluant : « Les aspects absents sont intégrés par une connexion de type ‘si ... alors’ (i.e. s’il s’agit d’aspects d’un seul et même objet ... alors...). Si je me meus de telle façon, tel aspect deviendra accessible de manière visuelle ou tactile . (...) Ainsi donc, pour l’exprimer de manière un petit peu paradoxale, l’intentionnalité perceptive est un mouvement qui ne peut être effectué que par un sujet incarné. » [462]

   Le paradoxe de la subjectivité et le rôle constitutif du corps à travers l’expérience kinesthésique entraînent alors la nécessité d’une distinction que Zahavi formule bien, à savoir celle du corps comme sujet ou ‘Leib’ (i.e. la conscience immédiate et non thématisée du corps qui est liée à toute perception) et du corps comme objet ou ‘Körper’ (i.e. le corps propre du sujet, objectivé au même titre que tout autre objet perceptif), avec la nécessité subséquente de distinguer entre la subjectivité (qui semble correspondre au Leib) et le corps (qui correspond au Körper), c’est-à-dire aussi entre le corps vécu (Leib) et le corps expérimenté i.e. objectivé (Körper), en élucidant chaque fois leur rapport de fondant et de fondé, car mon rapport original et immédiat à mon corps n’est pas mon expérience de mon corps comme objet, laquelle expérience, peut-on ajouter ici, utilise elle-même mon rapport original à mon corps.[463]

   Pour notre propos, il suffit d’avoir vu, d’une part (au point de vue transcendantal) tout ce que (l’expression de) la subjectivité comporte d’implication non thématisée et disons consubstantielle du corporel . Et d’autre part, il faut avoir saisi que les kinesthèses, dont le rôle dans la constitution de l’Autre et du monde avait déjà été évoqué au premier chapitre, dans une citation notamment, impliquent spatialité et mobilité du corps et sont un élément de la conscience cognitive en tant que conscience de la variation du même.

   L’analyse de l’expérience kinesthésique permet donc d’approfondir la compréhension de l’enracinement corporel des processus cognitifs, c’est-à-dire des divers processus de constitution chez Husserl, notamment.

   Un renvoi infrapaginal de Morin à Tran Duc Thao dans le tome 3 de La Méthode indiquait d’ailleurs que, d’après cet auteur (Tran Duc Thao), il s’agissait pour Husserl... « de concevoir ‘une genèse méthodique et positive de la conscience à partir de la vie’ et que ‘les formes idéales du monde de l’esprit trouvent dans le mouvement de la vie sensible, non seulement leurs conditions historiques d’apparition, mais encore le fondement de leur sens de vérité’. »[464]

   Après les rapports du cognitif et de l’organique, venons-en donc - avant de nous pencher sur les rapports de Husserl avec le constructivisme - à considérer une orientation de ce constructivisme, le constructivisme radical.

   3.2.4. Le constructivisme radical

   Nous avons en fait déjà abordé l’un ou l’autre spécimen de ce constructivisme radical, mais nous avons voulu évoquer sous ce point des auteurs comme Ernst von Glasersfeld (un psychologue et épistémologue autrichien, professeur de psychologie cognitive à l’Université de Géorgie [USA] s’étant consacré depuis 1970 au développement de la théorie constructiviste du savoir fondée par Piaget-) et Paul Watzlawick.(également professeur autrichien de psychologie aux Etats-Unis, qui intègre les vues du C.R. au domaine de la psychothérapie), deux penseurs qui sont, surtout le premier, étroitement liés au programme du C.R.

   Il sera ensuite indiqué pourquoi Maturana et Morin nous semblent aussi - et pas seulement à nous - appartenir au courant constructiviste radical justement.

   Ce constructivisme radical sera enfin considéré très brièvement en relation avec le constructivisme méthodique d’Erlangen.

   Le constructivisme dit radical comporte bien manifestement une caractéristique du constructivisme apparue chez Piaget et Neisser notamment, à savoir le rejet de tout ontologisme ou réalisme métaphysique. Mais il semble aussi qu’il comporte en plus une telle insistance sur le rôle de la téléologie et la relativité des ‘points de départ’ dans le processus cognitif, qu’il rend (encore) plus créatif et dominant le rôle du sujet (humain) dans ce processus. C’est ce que nous espérons pouvoir faire apparaître en nous penchant, en premier lieu, brièvement sur les propos de von Glasersfeld et de Watzlawick dans l’Invention de la réalité.

   3.2.4.1. E. von Glasersfeld

   Dans Introduction à un constructivisme radical, où il envisage de montrer que la connaissance n’est pas une image du monde réel mais seulement une clé ouvrant des voies de pensée et d’action possibles, von Glasersfeld indique tout d’abord que le constructivisme a été à juste titre suspecté de saper une partie trop importante de la conception traditionnelle du monde, et c’est plus dans ce fait que dans d’éventuelles défaillances de l’argumentation que cet auteur voit les raisons de la résistance rencontrée par Vico au 18è siècle, par S. Ceccato et par J. Piaget.[465]

   Von Glasersfeld affirme, comme indiquait Xénophane, que la connaissance humaine consiste en une interprétation conjecturale de ‘la réalité’, interprétation comparable, dit-il, à la fabrication de clés pour aller vers des objectifs déterminés (téléologie).[466]

   En cela il semble s’appuyer notamment sur deux choses ici, à savoir d’une part sur l’impossibilité, déjà entrevue par les présocratiques, d’une comparaison entre connaissance et objet connu avant d’être connu, et de l’autre, sur la nature (d’équivalence ou d’identité individuelle) des régularités trouvées ou produites par un sujet dans son monde empirique.

   L’idée d’un reflet de la réalité dans la connaissance - idée généralement chère aux théories traditionnelles de la connaissance, comme on l’avait indiqué au second chapitre - semble en effet stupide à von Glasersfeld parce qu’il est impossible de comparer la connaissance avec l’objet connu tel qu’il serait avant d’être connu. On ne peut comparer que des perceptions avec d’autres perceptions, comme indiquait déjà Sextus Empiricus, et rien n’autorise donc à voir dans ces perceptions et a fortiori dans la connaissance un reflet de ‘la réalité’.[467]

   Ensuite, pour le second point, von Glasersfeld se penche par exemple sur la nature des régularités ou invariances constatées ou plutôt produites par un organisme cognitif (un sujet) dans son monde empirique. Il se rend compte que les objets concernés dans ces régularités peuvent primo être saisis soit comme des objets unitaires soit comme des relations entre objets.

   Secundo, on peut exprimer au sujet de ces objets unitaires réguliers ou de ces relations régulières un jugement d’équivalence (c’est-à-dire qu’on y voit des objets unitaires différents ou des relations différentes qui s’équivalent) ou un jugement d’identité individuelle (c’est-à-dire qu’on estime avoir affaire à un même objet unitaire ou à une même relation qui revient plusieurs fois).

   Tertio, la comparaison qu’on fait nécessairement avant d’émettre le jugement d’équivalence ou d’identité individuelle suppose qu’on a utilisé et donc choisi des critères, qui peuvent être a, b, c seulement ou a, b, c et x.

   Dans cette mesure, poursuit ce professeur autrichien, certains objets satisfaisant aux critères a, b, c et x pourront être assimilés à des objets comportant seulement a, b, et c pour autant que seuls ces derniers critères auront été considérés.[468]

   On voit ainsi à ces trois différents niveaux que la production de régularités ou d’invariances dans le monde empirique requiert de la part d’une conscience des choix, des décisions... Toute régularité dépend de ce qu’on considère et de la similitude qu’on recherche.

   En même temps - et ceci ne nécessite probablement pas d’explications supplémentaires - on peut voir aussi que ces choix et ces décisions dépendent des étapes précédentes de la recherche.

   Pour von Glasersfeld, des régularités peuvent donc être construites même dans le chaos offert par le monde dans sa complexité et cette construction (dans sa constitution et dans sa réussite) dépend, dit-il, des buts poursuivis - d’où la téléologie - et des points de départ préalablement construits, plutôt que de ‘la’ prétendue réalité.[469]

   Il s’ensuit alors une certaine définition par cet auteur de ‘la réalité’, laquelle est en gros une structure créée par ce qui est en amont et délimité par ce qui est visé.

   Cette orientation de notre connaissance sur des buts choisis et sa dépendance vis-à-vis des étapes précédentes de la construction sont, indique-t-il en effet, des éléments qui créent une structure, c’est-à-dire qui confèrent au flux des expériences la structure à laquelle la conscience sera confrontée et qu’elle considérera comme étant ‘la réalité’, notamment aussi parce que cette réalité est créée presque sans que le sujet empirique ait conscience de son activité créatrice.[470]

   Il faut sans doute dans ce contexte attirer l’attention du lecteur sur le fait que, quand le constructivisme radical s’emploie à définir ‘la réalité’ de la manière indiquée ci-dessus, il s’agit bien sûr du phénomène de la réalité tel que vécu (et non pas d’un concept ontologique de la réalité), car, comme le rappelle von Glasersfeld dans Konstruktion der Wirklichkeit..., le constructivisme radical se veut une théorie du savoir ou de la connaissance et non une théorie de l’être.[471]

   Et pour encore mieux faire voir la différence entre la conception de la connaissance du C.R. et celle des épistémologies classiques - et même en un sens entre celle du C.R. et celle du constructivisme disons modéré ou dialectique - , il est peut-être indiqué ici de faire appel à cette métaphore instructive proposée par von Glasersfeld : «Un touriste aveugle qui désire atteindre le fleuve situé au-delà d’une forêt pas trop dense, peut trouver entre les arbres plusieurs chemins le conduisant à son objectif. Même s’il marchait mille fois et marquait dans sa mémoire tous les chemins choisis, il n’aurait pas une image de la forêt, mais un réseau de voies qui conduisent à l’objectif visé, parce que précisément elles évitent avec succès les arbres de la forêt. Du point de vue du touriste, dont la seule expérience consiste dans la marche et dans des heurts sporadiques, ce réseau ne serait ni plus ni moins qu’une représentation des possibilités réalisées jusque là pour atteindre le fleuve. A supposer que la forêt ne se transforme pas trop vite, ce réseau montre au voyageur de la forêt par où il peut passer. Mais au sujet des obstacles entre lesquels tous ces chemins praticables se trouvent, il ne lui dit rien, sauf qu’ils ont justement empêché sa marche ici et là. En ce sens le réseau ‘convient’ à la forêt ‘réelle’, mais l’environnement que le touriste aveugle vit ne contient ni forêt ni arbres comme un observateur extérieur pourrait les voir. Il ne contient que des pas que le touriste a effectués avec succès et des pas qui se sont heurtés à des obstacles. » [472]

   Remise dans le contexte du sujet connaissant, cette métaphore suggère de façon assez prégnante, semble-t-il, que le concept de réalité ne peut être défini par nous qu’à travers des obstacles c’est-à-dire négativement, que les succès récoltés par nous au point de vue scientifique et technique ne sont pas la garantie que nous possédions ne serait-ce qu’une partie de l’image du monde tel qu’il est, mais ils indiquent seulement que certains des obstacles qui font le monde ont jusque là été évités avec succès par nous, nous permettant ainsi d’atteindre certains de nos objectifs.

   Le monde ontique n’est pas connu pour autant, parce qu’il y a plein d’autres obstacles auxquels nous n’avons pas été confrontés jusque là puisqu’ils ne se situaient pas sur les voies adoptées par nous jusque là ; et même s’il nous arrivait jamais un jour de les avoir affrontés tous, nous ne serions pas en mesure de dire ce qu’est le monde ontique, parce que nous ignorerions, à l’instar du promeneur aveugle de la forêt, que nous avons déjà eu affaire à tous les obstacles.

   Il s’agit ainsi dans notre connaissance, comme révélait von Glasersfeld, d’un ‘savoir comment’ et non d’un ‘savoir quoi’, la différence entre les deux correspondant à peu près, selon lui, à celle entre ‘pouvoir’ (traverser la forêt et atteindre le fleuve) et ‘savoir’ (ce qu’il y a entre le début de la forêt et le fleuve).[473]

   C’est aussi, comme on l’a déjà mentionné en passant, de Vico et de son continuateur Ceccato que von Glasersfeld s’inspire dans cette orientation pragmatique parce que téléologique et non ontologiste. Et en effet Vico qui est, selon l’épistémologue autrichien, le premier vrai constructiviste, définissait le savoir par le faire et trouvait que la seule façon de connaître une chose , c’est de l’avoir faite ; ce qui signifie que nous ne connaissons que ce que nous construisons nous-mêmes. Et Silvio Ceccato, à la suite de Vico et un peu après Piaget, attirait aussi l’attention (dans le cadre de ce qui devait devenir le premier centre italien de cybernétique) sur le fait que perception et cognition sont des expressions de l’action, indiquant qu’une image vue ne résulte pas moins d’un agir qu’une image dessinée ou un trou creusé.[474]

   L’objection qui consiste à demander pourquoi le monde nous paraît aussi stable et relativement fiable s’il ne résulte que d’une construction de notre part, a en fait déjà trouvé réponse dans notre commentaire sur la métaphore du marcheur aveugle de la forêt.

   Von Glasersfeld rapporte quant à lui que pour Vico, c’est précisément parce que ce monde est, en tant que monde de l’expérience (monde accessible à notre connaissance) construit par nous-mêmes qu’il nous semble assez stable et fiable.[475]

   Von Glasersfeld trouve donc que ce qui est visé dans la connaissance, c’est (juste) la construction d’un ordre dans le flux informe des expériences, un ordre dont les possibilités sont fixées et toujours limitées par les précédentes étapes de la construction, de sorte que, comme déjà insinué dans la métaphore du marcheur ci-dessus, « le monde réel se manifeste lui-même uniquement là où nos constructions échouent. Mais, dans la mesure où nous ne pouvons décrire et expliquer ces échecs que par les concepts mêmes dont nous nous sommes servis pour construire des structures défaillantes, ce processus ne fournit jamais l’image d’un monde que nous pourrions tenir pour responsable de leur échec. »[476]

   En somme le constructivisme radical tel que présenté chez von Glasersfeld consiste dans la redéfinition du rapport savoir-réalité, en le concevant sous l’angle de la viabilité de ce savoir, de sa convenance donc, de sa créativité et de la réalisation (originale) de notre monde vécu, plutôt que sous l’angle d’un reflet iconique impossible, de la reproduction ou représentation (sens réaliste), de la correspondance ou isomorphie avec la réalité ontique.

   Et ceci ne conduit pas au subjectivisme, indique cet auteur, car nous sommes encore en mesure, avec une telle voie, une telle redéfinition du rapport sujet-objet, de distinguer entre des représentations purement subjectives et ce qui est dit être le monde vécu de la communauté.[477]

   Atlan parle dans ce sens de la possibilité, malgré notre approche résolument constructive de ‘la réalité’, de distinguer entre synthèse délirante du sujet et celle qui ne l’est pas.

   Le danger ou le problème du subjectivisme guette, on s’en doute, le constructivisme, surtout celui radical, et c’est pourquoi, tout comme von Glasersfeld, Henri Atlan par exemple s’est préoccupé de le résoudre et de façon assez élaborée et intéressante, à savoir par la distinction entre le contenu des interprétations faites par le sujet d’une part, et le mode de fonctionnement de celles-ci, de l’autre, comme nous l’expliquons en note.[478]

   Mais consultons aussi brièvement Paul Watzlawick pour son orientation manifestement radicale vers le constructivisme. Non seulement l’accès à un auteur de plus, présumé appartenir au courant constructiviste radical, est censé de prime abord améliorer dans une certaine mesure notre compréhension de ce courant, mais la consultation de Watzlawick ouvre également à un aspect autrement plus pratique ou technique sinon même artistique de ce courant, puisqu’elle révèle la fécondité et l’adéquation de cette théorie du savoir dans le domaine de la psychothérapie.

   3.2.4.2. P. Watzlawick

   Dans Einführung in den Konstruktivismus..., ouvrage auquel nous nous limitons ici, Watzlawick montre le sens et l’intérêt de la méthode constructiviste en psychothérapie d’une manière qui permet de l’apparenter à ce courant.

   En effet, dit-il, la conception classique du changement thérapeutique en psychothérapie était telle qu’il fallait rendre le comportement du patient ou client plus conforme à ‘la réalité’ ou l’aider à mieux accepter ‘la réalité’, ce qui suppose qu’on continuait à partir d’un ontologisme qui, pense Watzlawick, s’est avéré intenable au point de vue philosophique (au plus tard) depuis Hume et Kant et, au point de vue scientifique, depuis que s’est imposée l’idée que la science ne peut avoir comme tâche d’établir des vérités définitives[479] , c’est-à-dire apparemment depuis le faillibilisme poppérien.

   Et il faut tout d’abord faire remarquer ici que Watzlawick distingue entre deux aspects de la réalité, la réalité de premier ordre (qui correspond par ex. aux caractéristiques physiques de l’or) et la réalité de deuxième ordre (qui correspondrait par ex. aux idées sur la valeur, le sens, la beauté... de l’or).[480]

   Considérant que c’est en psychiatrie que la référence à une réalité ontique s’est surtout maintenue, comme l’évocation de l’ontologisme thérapeutique ci-dessus l’insinuait déjà, cet auteur prévient que c’est avec la réalité de deuxième ordre, c’est-à-dire l’attribution du sens, de la signification ou de la valeur à des réalités de premier ordre, qu’on a affaire en psychiatrie.[481]

   Et il montre alors par divers exemples, pouvant selon lui être multipliés à volonté, que ce que la conception classique ontologiste considère comme la réalité, à laquelle il s’agit de faire se conformer le comportement du client, ne consiste qu’en des attributions de sens et de signification susceptibles d’ailleurs de se révéler scandaleusement contradictoires et déroutantes.[482]

   Cette réalité n’est donc qu’une des constructions possibles de ‘la réalité’ et consiste comme les autres en une fiction du ‘comme si’, qui jusque là et pour certains individus ‘marche’, dit Watzlawick, qui se réfère ainsi à la philosophie du ‘comme si’ de Hans Vaihinger au début du vingtième siècle.

   Du point de vue constructiviste, les solutions thérapeutiques qui semblent les plus adaptées sont alors, suggère-t-il, la technique de la réinterprétation et la prescription de comportement.

   La réinterprétation (Umdeutung) de la réalité de premier ordre est, on s’en doute, une réattribution de sens et de signification à cette réalité, mais une réattribution de sens faite pour occasionner moins de douleur et de malheur au client (téléologie), et pas du tout parce qu’elle correspondrait mieux à ‘la réalité’. Car en effet la réinterprétation thérapeutique tout comme l’interprétation faite par le client lui-même de ses rapports avec sa mère par exemple ne sont toutes que des fictions du ‘comme si’ (Vaihinger, 1911), des constructions de la réalité.[483]

   La technique de la réinterprétation se fonde notamment sur le pouvoir réalisateur - pouvoir créateur de réalité - qu’ont généralement les prophéties, les attentes, les craintes, dit Watzlawick.

   Mais l’application de cette technique de la réinterprétation requiert, selon ce professeur de la Stanford University aux Etats-Unis, qu’on prenne le temps de connaître la réalité de premier ordre et de deuxième ordre dans laquelle se trouve le patient ou client.

   A côté de la technique de la réinterprétation, la thérapie constructiviste prône aussi, comme annoncé ci-dessus, la prescription de comportements déterminés au client, une prescription non assortie de justifications, de même que le médecin n’explique que très rarement les raisons de la prescription de tel ou tel médicament, le patient étant d’ailleurs intéressé plutôt aux effets concrets qu’aux raisons...[484].

   Et la réalisation de ce comportement par le client est en fait un ‘comme si’ (comme si le malaise ou la gêne avait été supprimée), c’est-à-dire une fiction, une construction de la réalité, qui se révèle cependant bénéfique après coup, comme le montre l’exemple du doctorand perfectionniste qui avait été prié, ‘au divan’, de s’exercer à se rendre ridicule dans des restaurants, avec comme objectif non avoué (par le thérapeute) de l’amener à présenter sa thèse dans les délais.[485]

   La prescription de comportements nous semble même être un raccourci de la thérapie constructiviste, car, comme dit Watzlawick, au lieu de s’interroger d’abord - à la manière de la conception classique du changement thérapeutique - sur la nature du problème, pour agir ensuite, on propose l’élément décisif, c’est-à-dire un nouveau comportement, ce qui va dans le sens de la maxime esthétique de Von Foerster que cite Watzlawick : « Veux-tu connaître, apprends à agir. »[486]

   En dehors des nombreux domaines d’application du constructivisme (radical) qu’évoque ensuite Watzlawick, force est de constater qu’il met aussi en avant l’extrême proximité sinon même l’enchevêtrement de la connaissance avec l’agir - comme le suggère l’impératif esthétique de Heinz von Foerster, exprimé ailleurs un peu différemment par cet auteur lui-même[487] - un enchevêtrement qui est aussi à plus d’un titre celui du cognitif et de l’organique, car pour agir (sens traditionnel) il ne faut pas seulement une raison pensante mais aussi un corps.

   Les vues de Watzlawick paraissent ainsi relever assez clairement du constructivisme radical, appliqué à la psychothérapie, car il ne s’agit visiblement pas d’un constructivisme modéré, peu résolu, à la Neisser ou même en un sens à la Piaget, qui se ‘limiterait’ à affirmer dans la connaissance un apport de l’objet à côté de celui du sujet. Comme on l’a vu, on pense ici qu’il n’y a d’objet qu’en tant que servant les besoins du sujet. Bref et en d’autres termes, n’est considéré comme objet ou comme étant le cas que ce qui peut être jugé tel du point de vue des capacités du sujet et des objectifs poursuivis par lui, la connaissance ne devant ni ne pouvant aller au-delà de ce phénomène de l’objet ou de la chose pour en retrouver l’être.

   Comme chez von Glasersfeld, on trouve ainsi chez son compatriote Watzlawick une réduction argumentée , résolue et effectivement radicale (parce qu’instrumentaliste et téléologique) de l’être d’une chose à son phénomène dans la connaissance, et ainsi dans la relation intentionnelle du sujet à l’objet qui fait la subjectivité.

   3.2.4.3. Le constructivisme radical chez Maturana et chez Morin

   Quand on se penche sur Maturana, on constate que la théorie des ‘ontologies constitutives’ et son rejet des ontologies dites transcendantales i.e. objectivistes signifie qu’il conçoit la connaissance comme dépendant des options prises par l’observateur c’est-à-dire le sujet. Comme on l’a dit en effet au sujet des ‘ontologies constitutives’, c’est l’acte d’observation qui, chez Maturana, constitue ce qui est observé ou perçu, cet objet observé ou perçu étant ainsi le produit de l’action, des décisions et des choix de l’observateur.

   Il n’y a donc pas ici comme chez Neisser une interaction (continue) de schèmes subjectifs avec la réalité dans la connaissance, mais une production pure et simple de ce réel par l’observateur dans le cadre d’options fixées par lui.[488]

   Nous avions d’autre part aussi évoqué au sujet des rapports du cognitif et de l’organique chez Maturana le sujet connaissant son objet sur le mode de la construction, c’est-à-dire en transformant l’objet de façon à en obtenir une idée (une représentation, sens idéaliste, voir Scheerer) qui, comme chez von Glasersfeld, convient aux caractères du sujet ou observateur c’est-à-dire finalement aussi aux options de ce dernier.

   A cela s’ajoutent son pragmatisme et son instrumentalisme (ou sa téléologie) visibles respectivement à sa définition - peu classique ou peu traditionnelle - de la cognition comme agir couronné de succès dans un domaine donné, et à son orientation de la cognition sur la préservation de l’identité du sujet...

   Il y a par conséquent chez lui l’affirmation d’une dépendance bio-subjective de la cognition, une affirmation indiquée comme étant au centre de l’épistémologie de Maturana. Car tout ceci a, comme on l’a vu, un arrière-fond biologique et neurophysiologique tel, que l’être vivant et en particulier le sujet humain est marqué à tous les niveaux d’organisation de son être par une forte autonomie, une autonomie si forte qu’elle s’appelle même plutôt autopoièse chez Maturana, et se traduit par un rôle plus marqué du sujet qui organise le réel. Au point qu’on a parfois voulu s’en prendre à cette radicalité constructiviste de Maturana, comme nous l’expliquons encore ci-dessous.[489]

   Il semble suffisant d’évoquer ces éléments pour reconnaître du constructivisme radical chez Maturana, que S.J. Schmidt mentionne par ailleurs en premier lieu dans son évocation des représentants les plus connus ou prégnants du constructivisme radical[490]

   Quant à Morin, il s’avère que le constructivisme commence chez lui sur le constat - évoqué déjà dans l’Introduction générale à ce travail - d’une crise des fondements de la connaissance, crise visible, indiquait-il entre autres, dans le fait que « ... ni la vérification empirique ni la vérification logique ne sont suffisantes pour établir un fondement certain à la connaissance. Celle-ci se trouve du coup condamnée à porter en son cœur une béance irrefermable. »[491]

   Cela motivait son invitation à abandonner la métaphore architecturale à laquelle est, selon lui, lié le mot ‘fondement’, pour adopter en épistémologie « une métaphore musicale de construction en mouvement qui transformerait dans son mouvement même les constituants qui la forment... »[492]

   Morin se rend alors compte, plus concrètement, et dans le cadre de ses analyses sur la biologie de la connaissance, que « la source de toute connaissance se trouve dans le computo de l’être cellulaire, lui-même indissociable de la qualité d’être vivant et d’individu-sujet... »[493], ce qui signifie une fois encore que la chose connue ne peut être que la chose telle que connue par un vivant et non la chose elle-même.

   La computation (évaluation, calcul) du monde (environnement) par la cellule ne peut en effet se faire, remarquait Morin, qu’en fonction des cadres référentiels intériorisés de l’espace et du temps, comme chez Kant... et pas dans le vide ou l’absolu.

   Mais surtout, tout cela amenait Morin à dire que connaître, c’est primairement computer i.e.

  1. traduire en signes, systèmes de signes et, à la longue, en représentations, idées, théories...
  2. construire i.e. constituer, sur base de règles et principes, des systèmes cognitifs articulant informations, signes et symboles,
  3. solutionner des problèmes[494]

   Tous ces trois traits, et surtout le dernier ( la préoccupation de solutionner des problèmes par la connaissance), traduisent ainsi son orientation épistémologique instrumentaliste et téléologique, car on voit bien qu’il n’y a pour lui pas de reflet direct possible du réel dans la connaissance ; ce qu’il dit d’ailleurs explicitement lui-même, ajoutant qu’il y a tout au plus une traduction/reconstruction par elle (la connaissance) de ce réel en une autre réalité.[495]

   On a donc une forte impression de constructivisme radical chez cet auteur, pour qui « la connaissance est un phénomène biologique originel qui devient original avec le développement des appareils neuro-cérébraux. »[496]

   Ce qui veut dire visiblement que c’est un phénomène à l’origine animal parce que cérébral et orienté vers des fins comme la vie, la survie, la reproduction (i.e. ancré dans la Lebenswelt), un phénomène pouvant cependant, avec l’accroissement des capacités du cerveau, s’affranchir, dit-il, de ces nécessités et s’adonner ainsi au désir et au plaisir de la connaissance.

   Morin a ainsi explicité, détaillé encore bien plus que Piaget et presqu’autant que Maturana les processus biologiques auxquels la connaissance doit payer un tribut, et il a insisté là-dessus.

   La construction du réel dans la connaissance est chez lui en partie innée, anté-cognitive puisqu’elle est pré-programmée dans l’organisation cellulaire, une auto-éco-organisation qui contribue à l’acquisition de connaissances sur le monde extérieur, tout en impliquant donc aussi un savoir inné précisément et par suite héréditaire sur l’environnement, savoir transmis par un mécanisme inconnu.[497]

   Mais ceci n’est finalement ‘que’ l’une de ses manières d’exprimer l’enchevêtrement inextricable de l’organique et du cognitif, enchevêtrement qu’on a retrouvé aussi chez Maturana, Piaget et - sous une perspective un peu différente, on l’a vu - chez Husserl.

   Mais, comme suggéraient déjà les rapports du cognitif et de l’organique, la rationalité ne sera, dans le C.R., pas à voir comme neutre ou absolue puisqu’elle est incarnée, et c’est ce que nous voulons encore, au risque de nous répéter, souligner brièvement à travers le point suivant et en référence à quatre des constructivistes susceptibles d’être désignés sans crainte comme radicaux.

   3.2.4.4. Rationalité incarnée, vécue et objectivité

   Il y a sans doute dans le constructivisme radical de quoi induire à une conception du corps comme doté d’une fonction de médiation incontournable de notre expérience du monde. Pour von Glasersfeld en effet, si notre connaissance ne peut nous livrer une image de la réalité ontique, c’est parce qu’en tant que ‘touristes aveugles dans une forêt’, notre seul moyen pour faire l’expérience des arbres est la marche, et ces ‘arbres’ ou ces éléments constitutifs du monde ne peuvent donc être expérimentés que sous leur unique forme d’obstacles à notre marche ; seul un sujet disposant d’autres formes d’expérience, inaccessibles au ‘marcheur’, serait en mesure d’expérimenter d’autres dimensions de ces ‘arbres’.[498]

   Pour des raisons de brièveté, disons tout de suite que l’interprétation apparemment la plus plausible de ce caractère incontournable de la marche comme moyen d’expérience i.e. de connaissance, est d’assimiler cette marche à l’exercice de la raison, abstraction faite ici de l’affectivité, qui est aussi bien sûr un moyen d’expérience. Il semble qu’on doive donc assimiler cette marche à l’exercice de la raison et à son enracinement dans l’incarnation, le corporel, cette interprétation étant d’ailleurs consolidée par les diverses références de von Glasersfeld à la mise en relation par Georg Simmel de la théorie de la sélection naturelle avec la théorie de la connaissance, et à la fondation par Jakob von Uexküll du savoir d’un organisme sur les actions réalisées par lui au sein de son propre monde vécu.[499]

   Quant à l’idée d’objectivité, il faut savoir que pour von Glasersfeld sa négligence par l’instrumentalisme constitue, avec le peu de cas que l’instrumentalisme fait de l’existence de la réalité ontique, les deux raisons pour lesquelles s’opère le rejet de l’instrumentalisme et donc du constructivisme radical.

   a. Tout d’abord, à propos de la négligence, de l’occultation de la réalité ontique.

   Il faut dire que c’est, dans Einführung in den Konstruktivismus..., contre Karl Popper que von Glasersfeld s’en défend.

   La position de Popper est à vrai dire assez complexe car son faillibilisme et diverses prises de position dénotent son opposition au réalisme et au positivisme, comme dans le passage suivant mis en relief par Le Moigne: « C’est toujours nous qui formulons les questions à poser à la nature ; c’est nous qui sans relâche essayons de poser ces questions de manière à obtenir un ‘Oui’ ou un ‘Non’ ferme. Car la nature ne donne de réponse que si on l’en presse. Enfin, c’est encore nous qui décidons, après un examen minutieux, de la réponse à donner à la question posée à la nature... Le vieil idéal scientifique de l’epistème, l’idéal d’une connaissance absolument certaine et démontrable, s’est révélé être une idole... Ce n’est que [dans] nos expériences subjectives de conviction dans notre confiance personnelle, que nous pourrions être ‘absolument certains’. »[500]

   Popper rejette donc l’idée d’atteindre à une vérité absolue i.e. à la réalité ontique par la connaissance, mais n’accepte pas pour autant l’attitude de l’instrumentalisme, qui consiste à mettre tout à fait de côté l’existence de la réalité, car il semble tout de même penser que cette existence doit être maintenue comme ce qui doit mouvoir le chercheur, le sujet connaissant. Car le fait qu’une théorie arrive à ‘fonctionner’ dans le monde de la vie n’est, selon lui, pas une justification suffisante de la scientificité de cette théorie, et de l’authenticité du savoir.[501]

   Mais il faut rappeler encore ici que le constructivisme radical envisage d’être une théorie du savoir ou de la connaissance, et , d’autre part, même la simple ambition de posséder la réalité ontique (comme moteur du chercheur) ne saurait être justifiée par rien, si l’on se souvient de l’irréfutable argument des sceptiques présocratiques, relatif à l’impossibilité de toute comparaison entre l’objet connu et l’objet tel qu’il est avant d’être connu.

   Le seul argument avancé par K. Popper contre cette négligence de la réalité ontique est, lit-on chez von Glasersfeld, le suivant : « ... nous pouvons dire que l’instrumentalisme est incapable d’expliquer l’importance pour la science pure de tester strictement jusqu’aux implications les plus éloignées de ses théories, tant qu’il est incapable d’expliquer l’intérêt du spécialiste de la science théorique pour la vérité et l’erreur. » [502]

   Et pour von Glasersfeld, cet argument est plutôt une réprimande (Rüge) qu’une objection.

   b. Ensuite, au sujet de l’idée d’objectivité elle-même.

   On peut ici d’entrée de jeu citer la formule lapidaire de von Foerster, à laquelle von Glasersfeld fait référence : « Objectivity is a subject’s delusion that observing can be done without him. » (« L’objectivité est l’illusion du sujet que l’observation peut être faite sans lui. »)[503]

   Pour le constructivisme radical, une voie possible, une solution déterminée à un problème ou une conception déterminée d’un état de chose, ne peut être dite objective car, comme on le voit dans la métaphore du touriste aveugle de la forêt, d’autres voies pourront toujours apparaître dans la suite et s’avérer satisfaisantes.

   Enfin, évoquant quelque part l’objectivité de la réalité, S .J. Schmidt, un des grands adeptes allemands du constructivisme radical dit - en se basant notamment sur la thèse de G. Spencer Brown de l’impossibilité de mettre complètement à nu les distinctions que nous produisons dans le processus cognitif - que l’objectivité n’est, même en science, qu’une apparence et qu’elle est dans le constructivisme à remplacer par l’idée d’intersubjectivité que génère la régulation méthodique des processus de contrôle des expériences et des résultats.[504]

   Quant à Watzlawick, la dimension thérapeutique c’est-à-dire pragmatique prise chez lui par la connaissance montre qu’elle ne relève pas d’une rationalité absolue, mais d’une rationalité axée sur l’être (le système) psychophysique. Et sur la question de l’objectivité, on voit que, en ce qui concerne les réalités de second ordre, on peut déduire qu’elle (l’objectivité) ne peut, pour lui, être établie et que de toute façon elle constituerait pour le moins une hypothèse inféconde, vu la nécessaire variabilité téléologique des constructions de la réalité i.e. des fictions du ‘comme si’.

   En ce qui concerne les réalités de premier ordre, qui ne concernent pas (directement) la psychiatrie, il semble s’en référer notamment à von Foerster qui a montré, on l’a dit, sur des bases neurophysiologiques qu’elles sont l’objet d’une formidable construction en fonction du système linguistico-sémantique i.e. de la culture, ce qui signifie que leur objectivité n’est souvent que trop vite affirmée.

   Si l’on se tourne vers Maturana, on voit que c’est de façon assez patente qu’il souligne le caractère incarné de la rationalité, du fait de son orientation de la cognition sur la préservation de l’identité (autopoiétique) du sujet, l’objectivité se réduisant ainsi, disons, à une rencontre des expériences de sujets, puisqu’il y a production de ‘la réalité’ par l’observateur et que ‘rien n’existe en dehors des décisions que l’observateur prend..’

   Pour Morin, la source de toute connaissance est dans l’activité cellulaire, puisque la construction du réel dans la connaissance est pré-programmée dans l’organisation cellulaire, et même s’il y a avec l’accroissement des capacités du cerveau un affranchissement du phénomène cognitif vis-à-vis des nécessités organiques, nous avons souligné le caractère relatif d’un tel affranchissement, tandis que Morin lui même allait dans le même sens en faisant état d’un mouvement non linéaire mais circulaire, allant du pulsionnel à l’intellectuel, mais revenant aussi sur le pulsionnel.

   Il y a ainsi une forte conscience chez lui du caractère incarné de la rationalité, l’objectivité de la connaissance ne représentant pas non plus grand’ chose pour lui, vu qu’il n’y a, on l’a dit ci-dessus, pas de reflet direct du réel dans la connaissance, mais tout au plus une traduction ou reconstruction de celui-ci en une autre réalité.

   On peut finalement considérer, nous semble-t-il, que le rapport sujet-objet prôné par le constructivisme radical se traduit par une conception de la connaissance qui voit en celle-ci les traits suivants :

  1. elle est organisation des phénomènes (et non des choses), puisque ce qui est dit réel est notre expérience telle que structurée par et au moyen des schèmes du sujet, le réel n’étant alors que le réel tel qu’il nous apparaît ;
  2. elle est projet, du fait des choix faits au départ sur les méthodes et les critères...
  3. elle est téléologie ou instrumentalité bien sûr, du fait des objectifs visés,

   que la connaissance doit servir ;

  1. elle est faisabilité, c’est-à-dire, comme indique Le Moigne, qu’elle procède d’un contrat social consacrant une éthique de faisabilité projective plutôt qu’une éthique de vérité objective du genre de celle des épistémologies traditionnelles, cette faisabilité pouvant d’ailleurs aussi, selon les suggestions de Le Moigne, prendre la forme de l’enseignabilité.[505]

   L’accent sur la faisabilité se traduisait d’ailleurs aussi - sous une forme disons embryonnaire - dans le concept d’action et de motricité chez Piaget - c’est le concept d’assimilation qui est par là évoqué -, mais aussi et déjà plus résolument, on l’a vu, dans l’orientation cognitive pragmatique de Vico et de Ceccato.

   Et si l’on s’avisait maintenant de dire un mot du constructivisme méthodique d’Erlangen ?

   Ce n’est pas sans une certaine passion que, sous la plume de Peter Janich, le constructivisme méthodique (d’Erlangen) entend s’affirmer, en Allemagne, face au constructivisme radical, et se rappeler ainsi au bon souvenir du public.

   Car Janich commence en effet par s’étonner que von Glasersfeld, dans Einführung in den Konstruktivismus et S.J. Schmidt, dans Der Diskurs des Radikalen Konstruktivismus, n’aient pas du tout mentionné l’existence en Allemagne du constructivisme méthodique alors que ce dernier était déjà en marche depuis des années.[506]

   Plutôt que ces ‘lamentations’, ce qui nous intéresse, c’est bien sûr en quoi ce constructivisme méthodique d’Erlangen consiste, et il semble qu’on puisse le caractériser de la façon suivante :

   Au lieu de comporter, comme le constructivisme radical, une admission tacite des résultats scientifiques dans leur état actuel, le constructivisme méthodique d’Erlangen consiste en une révision méthodique des résultats des sciences de la nature du point de vue de la théorie de la science, révision qui se fait au moyen d’une procédure déterminée introduite pour la critique du langage dans les débuts de l’argumentation, et en conformité avec le principe d’ordonnancement méthodique (Prinzip der methodischen Ordnung)[507] , et tout cela en vue d’une refondation conceptuelle dans une atmosphère de méfiance vis-à-vis des langages et pratiques hérités de la formation scientifique antérieure et déversés dans le monde de la vie.

   L’attitude du constructivisme méthodique est ainsi, selon Janich dont nous nous inspirons ici, plus dignement constructiviste et consisterait en une vraie reconstruction.[508]

   Nous ne pourrons, pour des raisons compréhensibles, nous livrer à un débat aussi grand et touchant à tant de choses, alors que l’entreprise du rapprochement de Husserl avec le constructivisme - qui est un axe assez central dans ce travail - est déjà d’une ardeur et d’une complexité évidentes.

   Nous nous limiterons donc ici à évoquer, en récapitulant beaucoup, quelques traits de ressemblance et de dissemblance entre les deux types de constructivisme.

   Et nous le ferons en commençant par dire, relativement à la critique du constructivisme radical insinuée ci-dessus par Janich, que chacun des deux constructivismes nous semble concentré sur un aspect de l’épistémologie qui paraît être périphérique ou aller de soi dans l’optique de l’autre. Ainsi face aux trois questions de l’épistémologie, à savoir le statut, la méthode et la valeur de la connaissance, celle de la méthode - qui est construction active et schématisante du sujet en vue d’objectifs déterminés - est bien sûr à l’ordre du jour dans les deux types, mais vécue tout de même de façon plus concrète, pointilleuse et littérale par le constructivisme méthodique d’Erlangen.

   Tandis que l’insistance sur le statut de la connaissance semble être l’apanage du constructivisme radical, qui ne cesse de clamer que cette dernière est organisation (souveraine) du réel et non reflet..., et que la valeur ou validité des connaissances concrètes actuelles semble être plutôt la préoccupation primordiale du constructivisme méthodique d’Erlangen.

   Janich quant à lui indique, en se référant aux propos émis par W. Zitterbarth lors d’un congrès à Vienne en 1990, que ces deux orientations ou théories peuvent apprendre l’une de l’autre car elles ne se considèrent pas mutuellement comme fausses, chacune tenant l’autre seulement pour incomplète ou unilatérale.

   Et leurs ressemblances sont alors pour Zitterbarth :

  1. le refus d’une interprétation ontologique du savoir scientifique, basé sur l’expérience
  2. le rejet de l’idée de la science comme fin en soi ;

   tandis que leurs différences consistent dans

  1. la limitation du constructivisme d’Erlangen à l’activité cognitive constructive du philosophe ou du scientifique (activité cognitive qui est réexaminée pas à pas, c’est-à-dire revue méthodiquement) et dans le désintéressement pour celle du profane
  2. et la limitation du constructivisme radical à une interprétation anti-réaliste des résultats des sciences empiriques (c’est-à-dire à une interprétation anti- réaliste qui ne met pas elle-même à jour un dispositif pour tester la validité de ces résultats scientifiques, au point de vue de la théorie de la science bien sûr).[509]

   Peut-être pourrait-on maintenant se pencher un tant soit peu sur les rapports de Husserl avec le constructivisme (radical).[510]

   3.3. Les rapports de Husserl avec le constructivisme

   Il s’agit ici bien sûr des éléments pouvant rapprocher Husserl et le constructivisme radical au point de vue de la conception de la subjectivité, que nous examinons dans ce travail, on le sait, par le biais de la subjectivité de la conscience ou de la cognition.

   Le rapprochement de Husserl et de Maturana notamment n’a rien de téméraire, puisque Piaget voyait déjà par exemple un point commun entre la phénoménologie et le constructivisme, à savoir que ces deux orientations épistémologiques prônent que la connaissance est tirée des interactions entre sujet et objet, contrairement au platonisme et à l’apriorisme, qui considèrent qu’elle est tirée seulement de l’objet pour le premier, et seulement du sujet pour le second, ou contrairement à l’empirisme, qui y voit uniquement un apport de l’objet, ou au nominalisme (et au conventionnalisme) pour qui il y a là uniquement un apport du sujet[511].

   Et d’autre part, on l’a vu, Le Moigne fait référence dans ses ouvrages au fait que l’hypothèse phénoménologique comporte un caractère fondateur pour le constructivisme[512].

   Mais il peut y avoir un certain anachronisme à considérer les rapports de Husserl avec le constructivisme en partant de Piaget, car le constructivisme sur lequel Piaget table est - en tout cas si l’on s’en tient à ses propres déclarations - un constructivisme dialectique , alors que le constructivisme auquel nous nous référons surtout en mettant notamment Maturana en face de Husserl est le constructivisme ‘actuel’, contemporain, qui est radical.[513] Par ailleurs Le Moigne ne développe pas outre mesure ce caractère fondateur de la phénoménologie pour le constructivisme (radical).

   Nous tablerons alors sur certains paramètres de la phénoménologie tels que révélés par notre premier chapitre, en nous référant ensuite assez brièvement à un texte de Eugen Fink puis à un autre d’Aguirre, en mettant ces paramètres avec ceux qui nous auront semblé ici compter pour le C.R..

   Mais cela ne nous empêche peut-être pas de signaler d’abord ce qui suit

   Tout d’abord sans relation directe avec nos recherches actuelles, on sait en effet que dans l’Idée de la phénoménologie, Husserl s’étonnait après Kant de la possibilité de la connaissance, puisqu’il s’agit dans la connaissance - phénomène psychique - de la prétention à appréhender et à s’approprier un objet qui lui est extérieur.[514]Et déjà, cet étonnement n’est pas du tout étranger aux motivations du constructivisme radical, on l’a vu avec l’évocation de l’argument sceptique sur l’impossibilité d’une connaissance iconique de la réalité.

   L’effort de Husserl, dans ces cinq leçons de 1907 pour ‘sauver’ la connaissance du particulier puis celle du général, effort matérialisé par l’accomplissement de la réduction, trahissait ensuite, pour ainsi dire après coup, sa conviction que la connaissance , ce lien du sujet à l’objet, est marquée par des tares psychologiques et - on l’a vu encore avec Dan Zahavi - kinesthésiques et donc organiques, de sorte qu’il faut manifestement penser qu’il ne considérait pas non plus la réalité ontique des choses comme pleinement accessible à la connaissance. Car la réduction phénoménologique rétablissait l’aspect général des diverses manifestations (phénomènes) particulières d’une chose - c’est-à-dire toujours de l’objet - en réduisant les charges essentiellement psychologiques accompagnant ces phénomènes de la chose.

   L’intuition des essences (eidos) semble ainsi être chez Husserl une ‘vue’ des idées, c’est-à-dire manifestement de cet aspect général révélé par diverses apparitions, ce qui veut dire en d’autres termes, de l’idée (encore humainement recueillie) de la chose, ce qui ne signifie a priori pas qu’il y a là une intuition de la chose telle qu’elle est. Et ceci se confirme en quelque sorte par sa propre relativisation du monde transcendantal établi par la réduction, et son identification au monde de l’attitude naturelle c’est-à-dire de l’expérience courante, une situation que nous avons expliquée au premier chapitre.

   Et la méthode-doctrine de Husserl était la phénoménologie et non l’ontologie.

   De même, par rapport aux recherches faites dans ce travail, il semble y avoir quelques éléments de rapprochement entre Husserl et Maturana par exemple pour le compte du constructivisme radical.

   On peut, semble-t-il, percevoir quelques correspondances entre le paradigme phénoménologique et celui constructiviste, si l’on tente une interprétation constructiviste de la caractérisation de la subjectivité, de la fonction de l’habitualité, de la constitution de l’objectivité. Et l’ambiguïté que comporte la définition de la connaissance ou plutôt de la cognition chez les constructivistes, quand ils y voient un processus d’auto-éco-organisation (Morin), ou une action auto-organisationnelle couronnée de succès dans un environnement ou domaine donné (Maturana), ou l’interaction du sujet et de l’objet (Piaget), ou encore la construction viable de ‘la réalité’ (i.e. une construction convenant aux structures et préoccupations du sujet) (von Glasersfeld, Watzlawick...), cette ambiguïté ne semble être qu’une expression du paradoxe de la subjectivité affronté déjà sans solution définitive possible par Husserl.

   a. La subjectivité comme relation intentionnelle d’un sujet à un objet, avec ses trois formes de conscience (comme vécu, comme intention et comme attention) est par exemple synthétisée dans la conception du sujet connaissant de Maturana où le sujet part exclusivement de ses vécus, vise (intention) à connaître ces expériences ou ce qui est dit être la réalité, mais une réalité qui est réalisée, faite, construite précisément (attention i.e. engagement), plutôt que restituée dans sa forme ontique.

  1. L’habitualité du sujet est, rappelons-le, la fixation de l’identité personnelle à travers le temps et sur base des vécus (expériences) passés, cette fixation de l’identité se révélant par la persistance, au-delà des transformations, d’un ‘style’ constant chez le sujet. L’évocation des habitualités rappelle en effet la problématique du rôle déterminant joué par le passé d’un sujet dans son identité personnelle - c’est-à-dire dans sa spécificité - et ainsi dans sa façon de connaître le monde et de réagir à lui. Et Husserl est proche de Maturana par le fait qu’il fait dépendre les connaissances susceptibles d’être acquises par un sujet, des expériences passées effectuées par ce sujet.

   A cet effet, on pourrait, après notre premier chapitre et à titre supplémentaire, se référer à ce texte du premier tome des P.I. où il dit : « Si le déroulement de mes expériences, au lieu de se présenter comme il a en fait eu lieu, s’était produit autrement, si la chaîne de mes souvenirs avait été telle ou telle, en remontant à des milliers d’années dans le passé et en comportant tel ou tel contenu, alors tels ou tels autres objets ou processus m’auraient été donnés etc. Ces possibilités ne sont cependant pas réelles. Il est physiquement exclu que je vive aussi longtemps, que je fasse de tels parcours, que je sois déplacé sur telles planètes etc. ou que j’aie pu vivre aussi longtemps etc. On sait d’expérience que les sensations et donc les manifestations sont liées à la personne physique, qui doit normalement être constituée de telle ou telle façon. » [515]

   Et, plus explicitement encore, « ... les séries de manifestations dépendent empiriquement d’autres séries de manifestations, en l’occurrence de celles de ma personne physique, et ceci entraîne des limitations telles, que nous devons dire : l’objet [la chose] n’est donné que de manière limitée ; ... en rapport avec une autre personne physique, ce sont des possibilités différentes qui s’offriraient, d’autres séries de manifestations représenteraient ‘le même’ objet. » [516]

   On a encore là une insistance husserlienne sur la dépendance des expériences et connaissances vis-à-vis de l’être psychophysique concerné et ainsi de son monde vécu spatio-temporel, et sur la donation, l’apparition tout à fait limitée i.e. subjective des choses aux sujets.

   Et les habitualités du sujet jouent un rôle fondamental dans le constructivisme, car l’activité cognitive c’est-à-dire constructive du réel réalisé par le sujet s’alimente à, se fonde sur et dépend de ses expériences passées, puisque, comme on l’a vu dans le cas de l’apprentissage par exemple, celui-ci consiste chez Maturana en une sélection par le système nerveux de celles de ses transformations structurelles déclenchées par l’environnement (en clair, de ses expériences passées avec l’environnement) qui lui permettent et lui permettront dans ses interactions (futures) avec l’environnement, de survivre.

   c. La constitution de l’objectivité.

   On a vu au premier chapitre que la constitution de l’objectivité était un processus partant d’expériences gagnées - c’est-à-dire en fait de phénomènes manifestés - dans le cadre de sphères primordiales i.e. subjectives, et ensuite seulement synthétisées comme objectivité par les différents sujets et dans un processus d’identification notamment sur base de l’empathie, etc..

   Les expériences qui conduisent à l’affirmation de quelque chose d’objectif sont donc subjectives et le restent fondamentalement , puisque ce qui établit l’existence d’une objectivité n’est qu’un accord de sujets pouvant en principe à un moment ou à un autre se modifier ...

   Et il y a plusieurs passages dans l’œuvre de Husserl qui montrent que dans son esprit cette objectivité de l’être ne se situe pas au-delà de nos expériences (comme l’affirme le réalisme ontologique) mais que comme dans le constructivisme (radical) cet être ne peut être pour nous que celui livré par les phénomènes c’est-à-dire en fait par notre organisation du réel.

   En supplément de ce qui a été dit à ce propos au premier chapitre, on trouvera en effet ce passage de P.I. où Husserl - s’interrogeant sur ce qui justifie qu’on parle de ‘la même chose’ (du même objet), alors que ce sont d’après les sujets (ou ‘corps subjectifs’) différentes séries de manifestations et d’expériences (différentes séries de phénomènes) qui permettent d’appréhender cette chose - dit : « Le même objet : cela présuppose la réunion des séries de manifestations de l’un et de l’autre en vue de l’unité synthétique d’une expérience. » [517]

   Ceci montre, comme on l’avait déjà vu dans le processus de constitution de l’objectivité au premier chapitre, qu’il n’y a en réalité pas pour lui d’unité a priori de l’objet, autrement dit il n’y a pas d’objectivité, puisque ce qui est généralement dit être l’unité de la chose n’est que le produit d’une unité synthétique (convenue) de l’expérience, i.e. manifestement le produit de plusieurs séries de phénomènes (ou d’expériences) relatives à divers corps subjectifs ou personnes physiques (Leiber) et ramenées conventionnellement à l’unité. 

   On peut aussi voir à quel point la modestie des prétentions cognitives du constructivisme radical caractérise dans une large mesure Husserl, si l’on se réfère à certains propos d’Eugen Fink.

   Fink attirait déjà l’attention dans les années cinquante et en se référant à la Krisis der europäischen Wissenschaften sur le sens de la réduction phénoménologique comme libération vis-à-vis de la conception naïve du savoir, qui considère que l’être de l’objet connu ne dépend pas du fait qu’il soit connu. Indiquant que pour Husserl, c’est l’histoire du sujet ‘constituant’ (i.e. du sujet connaissant) c’est-à-dire l’histoire du savoir qui est l’histoire fondamentale, le phénomène historique par excellence, il disait que la réduction phénoménologique révélait la puissance transcendantale du savoir ou de la connaissance, à savoir le fait que le savoir en tant que constitution est justement ‘das eigentliche Sein’, qu’on peut traduire par ‘l’existence effective’ ou même par ‘l’être effectif’ ( ‘l’être proprement dit’), manifestement en ce sens que c’est le savoir (constitution) qui engendre ce qu’on tient pour l’être : « La préséance de l’histoire du savoir se justifie finalement pour Husserl par le fait que le savoir, compris comme ‘constitution’, est précisément l’existence effective [l’être effectif], en l’occurrence l’existence vivante du sujet absolu, qui certes ne saurait exister sans les oeuvres de sa constitution, mais cependant a une ascendance sur elles, en tant que ce qui leur permet d’exister [leur raison d’être]. » [518]

   L’indication par E. Fink de ce sens de la réduction phénoménologique montre ainsi la limitation phénoménologique de Husserl, sa limitation fondamentale à la phénoménalité dans le processus cognitif et donc l’absence de prétentions ontologiques (absence d’une réelle orientation ontologiste, vu notamment cette insistance sur le caractère fondamental non pas de l’être mais du savoir [du sujet connaissant] qui l’établit dans un processus historique), ce qui rapproche son idéalisme, pour ainsi dire ‘constitutif’ de l’idéalisme constructiviste radical, ce que cette phrase semble dire par elle-même : ‘l’histoire du monde, c’est fondamentalement l’histoire du sujet constituant i.e. du sujet connaissant’, phrase qu’on peut sans crainte, on l’a vu, mettre dans la bouche de Fink commentant Husserl.

   De son côté, Antonio Aguirre a également fait dans Genetische Phänomenologie und Reduktion... des remarques semblables sur le sens de la réduction phénoménologique, des remarques utiles pour notre propos.

   Traitant dans cet ouvrage de la réduction chez Husserl comme procédé de la philosophie en tant que science d’ultime fondation (des connaissances), Aguirre dit que sont nécessaires à l’érection d’une science philosophique, aussi bien la réduction phénoménologique que la réduction (variation ou intuition) eidétique ou ‘Wesenschau’ qui conduit à ou établit le général, le possible à partir du concret particulier.[519]

   Alors on sait qu’à cause de cette intuition eidétique (Wesenschau i.e. vision ou intuition des essences), Husserl a souvent été rapproché, en philosophie, du réalisme platonicien des idées, et Aguirre indique effectivement que Platon est pour Husserl l’inventeur de l’idée d’une science radicale, pour avoir opposé le permanent, le vrai, l’eidos à la pure opinion et avoir ouvert ainsi la possibilité d’affirmations d’une validité définitive.[520]

   Mais, en dehors de la référence à la validité définitive du simple cogito ou en dehors de la volonté de limiter au maximum, par là, le caractère arbitraire des connaissances (malgré leur subjectivité) , on ne voit pas ce que cette admiration de Husserl pour Platon peut vraiment receler.

   Car Husserl reproche manifestement à Platon de ne pas avoir atteint la dernière élaboration de la corrélation entre le vrai et le sujet qui le pense être tel, en en restant ainsi à la naïveté des (pré-)suppositions (implicites) et des évidences, comme l’indique ce propos d’Aguirre : « Et cependant il a manqué à Platon selon Husserl une élaboration ultime de cette corrélation qui existe entre la sphère du vrai et la subjectivité qui le pense, laquelle élaboration constitue précisément la tâche transcendantale. Si cette tâche n’est pas accomplie ou même pas du tout abordée, on restera emprisonné dans la naïveté, enchevêtré dans le filet des présuppositions et des évidences. » [521]

   Certes, il ne peut y avoir du point de vue du constructivisme une dernière ou ultime élaboration ou conception de quoi que ce soit, ni des affirmations qui aient une validité définitive, mais le constructivisme radical doit lui aussi commencer au moins par poser un sujet qui construit sa réalité, un observateur qui décrit ce qu’il observe (un cogito), et, en attirant vivement l’attention sur la corrélation entre la sphère du vrai et la subjectivité qui pense ce vrai, Husserl met l’accent sur un point absolument important du constructivisme radical.[522]

   Et cette subjectivité qui pense ce vrai le pense visiblement, même dans le modèle husserlien, sur des bases téléologiques, car, comme Husserl l’indiquait dans un texte du tome 3 des P.I.(p.403-404), la constitution du monde à travers l’intersubjectivité transcendantale se fait en fonction de la satisfaction des désirs, des valeurs ... des sujets, c’est-à-dire en fait en fonction des besoins de leur vie pratique.

   Et c’est aussi, semble-t-il, dans le même souci que Husserl s’insurge contre l’empirisme quand il fait, très judicieusement le lien entre la naturalisation (chosification) par l’empirisme de la conscience et la méconnaissance empiriste du domaine des généralités, des idées.

   La considération empiriste des moments et caractères de la conscience comme des événements d’ordre purement causal traduit en effet, selon Husserl, l’aveuglement de l’empirisme pour un trait essentiel de la conscience, à savoir son intentionnalité, qui signifie, explique encore Aguirre, que la conscience est en relation intentionnelle avec toute réalité et que de même toute réalité se dissout en corrélât intentionnel de la conscience, en phénomène (manifestation) et n’apparaît pas comme réalité en soi : « L’erreur de l’empirisme est son incapacité à voir que l’homme n’a toujours affaire qu’avec une réalité se manifestant et non pas avec une réalité étant en soi [telle qu’elle est en soi], avec une transcendance intentionnelle immanente et non pas avec une transcendance absolue... » [523]

   Enfin, il faut encore mentionner ou plutôt rappeler ici la proximité de Husserl avec Maturana, dont témoigne leur thématisation de la fonction cognitive de l’incarnation, en tant que réalité transcendantalo-kinesthésique chez Husserl et réalité tout simplement bio-physiologique chez Maturana, une proximité déjà évoquée et pour laquelle le lecteur voudra sans doute bien se reporter au point consacré aux ‘rapports du cognitif et de l’organique’ pour nous permettre d’éviter d’inutiles répétitions.

   Peut-être pouvons-nous à présent nous pencher un peu plus nettement sur l’aspect auto-organisateur de la relation intentionnelle du sujet à l’objet.

   3.4. Le sens de la subjectivité comme auto-organisation

   A travers le matériel qui a pu être réuni dans ce travail jusque là, quelques éléments semblent susceptibles d’être utilisés pour accréditer la qualité auto-organisatrice de la relation du sujet à l’objet.

   La subjectivité n’est pas une relation acquise une fois pour toutes et fixe mais une relation parfaitement dynamique et processuelle (comme dirait Piaget), où - n’ayons pas peur des mots - le sujet est la réalité absolue mais bénéficie, dans son établissement du réel ou de l’objet, de toutes ses expériences antérieures. Et une thèse de doctorat qui entreprendrait d’examiner systématiquement le rôle de la mémoire dans la perception subjective, s’avérerait très instructive dans ce cadre.

   Si ce statut de sujet, c’est-à-dire celui d’être-placé-dans-un-monde-à -‘constituer’, à déterminer ou interpréter, à construire - par le souvenir, la perception et l’imagination (i.e. notamment la projection de l’avenir) - est si tributaire à la fois consciemment et inconsciemment (Atlan, Freud, Morin) de notre passé individuel mais aussi collectif, du fait de notre très grande capacité d’apprésentation (Husserl), alors il semble bien que nos diverses expériences passées et présentes jouent, en partie à notre insu, un rôle d’organisation (de modification, de réajustement) de ce rapport au monde que nous sommes en tant que sujets.

   Et c’est cette organisation qui fait notre spécificité à chacun - se référer ici si nécessaire à notre premier chapitre sur Husserl puis aux propos de Fink, de Neisser...) - cela notamment en tant que combinaison toujours spécifique de l’inné et de l’acquis dans l’apprentissage et les autres formes de cognition (Morin, Maturana).

   Et cette organisation souveraine de la réalité que nous révèlent les constructivistes se produit donc avec une organisation permanente de nos différentes façons de ‘viser’ le monde, c’est-à-dire d’utiliser les phénomènes, une organisation qui est une auto-organisation puisqu’elle semble se produire surtout par elle-même plutôt que toujours avec notre volonté délibérée.[524]

   D’autre part, en raison des interférences avérées du cognitif et de l’organique, la subjectivité apparaît comme un rapport qui s’organise plutôt par lui-même, par une énergie qui n’est pas entièrement rationnelle, car il ne faut pas oublier, malgré la forte référence à la connaissance dans cet ouvrage, que l’objet visé, construit par le sujet, peut être un objet affectif plutôt que rationnel, et même quand il est rationnel il est le produit d’un sujet qui n’est pas que rationnel.

   Pour le dire d’une façon différente :

   On a beaucoup insisté jusque là dans cet ouvrage sur la lutte contre l’ontologisme en épistémologie dans l’effort pour cerner au mieux le phénomène de la subjectivité, mais un élément est resté assez inaperçu, qui semble lié à cette orientation anthropologico-épistémologique circulaire, à savoir le fait que cette subjectivité, c’est-à-dire cette propriété de l’être (humain ici) d’être caractérisé par la conscience i.e. par le lien, le rapport à un objet, comporte un aspect incontrôlé, c’est-à-dire fonctionne ou se déploie d’une manière partiellement indépendante du sujet.

   La logique de la cognition se caractérise ainsi par un certain manque de contrôle en amont, si l’on peut dire,

   a. que ce manque de contrôle consiste dans le fait que la réalité perçue par nous est toujours déjà celle filtrée par nos structures (qu’il s’agisse ici des processus neurophysiologiques circulaires par lesquels nous appréhendons l’objet, ou plutôt de notre système linguistico-sémantique et donc culturel qui est également un filtre) (Maturana, H. von Foerster) ;

   b. ou que ce manque de contrôle consiste plutôt dans le fait que ce n’est pas simplement notre volonté mais nos expériences passées et présentes dans l’environnement qui, en contribuant largement à façonner notre spécificité, déterminent ce que nous pouvons connaître et comment nous le connaîtrons i.e. concevrons. (Husserl, Maturana, Atlan notamment)

   Si c’est le sujet qui construit son objet ou sa réalité en fonction de ses besoins, comme nous l’apprend le constructivisme radical, ce rapport lui-même qui le lie à l’objet (c’est-à-dire cette subjectivité) semble être tributaire d’autres paramètres, et c’est là que la subjectivité apparaît comme un processus d’auto-organisation, au cours duquel l’être humain est façonné un peu à son insu par les expériences qu’il vit, les constructions de la réalité qu’il opère, un processus échappant donc toujours au moins en partie à notre maîtrise.[525]

   Et du coup il devient concevable et compréhensible que des découvertes scientifiques et des réalisations technologiques, qui, au départ, sont conçues pour améliorer les conditions de vie de l’homme, semblent un moment donné se retourner contre lui, avec menace de destruction totale, comme on a pu le voir au point de vue militaire dans l’aventure nucléaire, ou au point de vue bio-médical dans les problèmes de procréation médicalement assistée, ou encore plus récemment dans l’exemple du clonage de l’être vivant.

   On trouvera de belles pages sur cette ambiguïté de l’entreprise cognitive de l’homme chez H. Atlan sous les concepts de vouloir inconscient et de conscience volontaire.[526]

   Ainsi donc, l’aspect incontrôlé de la relation subjective au réel que nous soulignons ici comme un trait marquant de l’auto-organisation, semble bien s’accommoder, non pas seulement avec l’autopoièse maturanienne [527], mais aussi avec le concept (général) d’auto-organisation, tel qu’il ressort de quelques unes des nombreuses perspectives de recherche qui, comme indiqué dans l’Introduction générale à cet ouvrage, auront permis à ce concept (d’auto-organisation) d’émerger à l’époque contemporaine comme la caractéristique assez révolutionnaire d’une nouvelle vision du monde.

   En effet, que ce soit dans le principe lancé par H. von Foerster en 1960 de la ‘complexité par le bruit’ ou dans celui proposé par I. Prigogine dès les années 1940 de ‘l’ordre par le désordre’, ou encore dans la théorie systémiste de Holling sur la stabilité et l’adaptation d’un écosystème, - on peut, semble-t-il, retrouver l’idée de l’auto-organisation comme de l’émergence tout à fait spontanée d’un ordre à partir du choc d’éléments et de situations en elles-mêmes instables, de déséquilibre (de non-organisation).[528]

   Et cette spontanéité de l’émergence de l’ordre - que nous aurons traduite ici par la spontanéité foncière du rapport subjectif à l’objet - est d’ailleurs renforcée notamment par deux des caractéristiques communes que W. Krohn, G. Küppers et R. Paslack voient aux différentes théories ayant généré le paradigme de l’auto-organisation dans son aspect contemporain (ou plus exactement à l’auto-organisation du réel telle que conçue par ces théories), à savoir la causalité non pas linéaire mais circulaire (i.e. en fait non univoquement orientée) et une conception de la légalité qui fait valoir l’ordre non pas comme une structure déterminée (de l’extérieur), mais comme une organisation par (auto-)structuration, c’est-à-dire au moyen de processus synergétiques - c’est-à-dire fonctionnellement différents mais produisant un même effet d’ensemble - et à partir de fluctuations.[529]

   Conclusion

   Ce chapitre consacré au constructivisme notamment dans sa forme radicale contemporaine et à la proximité décelable de Husserl par rapport à ce constructivisme, a été aussi pour nous l’occasion de préciser le sens d’une conception de la subjectivité comme un processus d’auto-organisation.

   L’idée constructiviste ,qui remonte à des origines bien lointaines et notamment présocratiques , s’est avérée comme n’étant pas un vain mot puisque, après L . Brouwer et Kronecker , elle s’est encore maintenue malgré la domination épistémologique du réalisme ontologique à travers l’empirisme et le positivisme, et cela sous diverses formes notamment chez Berkeley , Vico , Kant et surtout Piaget et puis Neisser , jusqu'à être explicitement radicalisée de nos jours par von Glasersfeld , P . Watzlawick , H. von Foerster mais aussi Maturana ( venant de la biologie ), Morin , Atlan ... , en tentant même un Popper , on l’a vu, la liste n’étant pas exhaustive mais se voulant purement indicative.

   De sorte que, comme le suggère Le Moigne, le constructivisme s’impose comme la nouvelle forme prise à l’époque contemporaine par l’idéalisme en épistémologie .

   Pour des raisons de limitation du cadre de ce livre , nous n’avons pu consulter que Maturana ( déjà au deuxième chapitre), U. Neisser, J. Piaget, E. Morin, E. von Glasersfeld et P. Watzlawick, en vue de nous faire une idée un peu plus précise sur ce mode de pensée.

   Il s’est alors avéré qu’il s’agit chez Neisser et dans une certaine mesure chez J. Piaget d’un constructivisme dialectique ou intéractionniste[530] , c’est-à-dire d’un constructivisme qui prône qu’il n’y a pas de reflet du réel dans la connaissance mais une interaction entre les schèmes de la réalité présents chez le sujet et la chose à connaître (cela sur fond d’évolution scientifique et ontogénétique), le constructivisme de Piaget se révélant d’ailleurs de ce point de vue plus difficile à catégoriser puisque, à côté de ses propres déclarations sur le caractère dialectique de son constructivisme, on le voit parfois écrire que le sujet plonge dans l’objet, relativisant ainsi sensiblement la frontière entre les deux éléments, ce qui signifierait qu’il y a pour lui plus d’apport du sujet que de l’objet dans la connaissance, une situation qui rendrait alors son constructivisme plus idéaliste et moins intéractionniste.

   En tout cas chez von Glasersfeld et chez Watzlawick, de même que chez Maturana et Morin, le constructivisme est plus engagé et idéaliste car non seulement il n’y a pas de reflet du réel ou de l’objet dans la connaissance, mais il n’y a pas non plus d’apport comme tel de l’objet, le sujet organisant purement et simplement ce que doit être l’objet et cela d’une manière qui convient ou s’adapte aussi bien à ses structures bio-physiologiques et cognitives qu’aux objectifs que le sujet s’est fixés (téléologie et donc instrumentalisme).[531]

   Ce constructivisme est ainsi radical et il semble bien que ce soit de lui qu’il s’agit, quand Le Moigne met le constructivisme en rapport avec la systémique.[532]

   Mais nous avons alors surtout voulu montrer la part que comporte l’hypothèse phénoménologique dans l’orientation constructiviste radicale, ou en d’autres termes, la proximité de Husserl avec cette dernière, et il s’est avéré que Husserl est moins éloigné qu’on pourrait le croire du constructivisme radical, si l’on considère que l’absoluité husserlienne de la subjectivité s’exprime dans la concentration constructiviste du sujet sur ses vécus cognitifs de divers ordres, que la question husserlienne des habitualités correspond au rôle attribué par le constructivisme radical au passé individuel dans les processus cognitifs, et que enfin, la constitution husserlienne de l’objectivité ne semble pas du tout éloignée de l’organisation collective du réel dans le constructivisme.

   Enfin, nous avons indiqué en quoi la subjectivité (le rapport intentionnel, dynamique du sujet à l’objet) correspond à un processus d’auto-organisation, si l’on prend au sérieux le fait que, en filtrant consciemment ou inconsciemment le réel à travers nos structures bio-physiologiques, nos expériences passées et nos objectifs avoués et non avoués, cette relation intentionnelle à l’objet se produit en partie de façon incontrôlée par nous, c’est-à-dire s’organise par elle-même (s’auto-organise).

   Nous nous penchons maintenant, dans le dernier chapitre, sur la question de l’intersubjectivité, qui, bien que déjà abordée assez furtivement ci et là semble tout de même encore représenter un défi pour le C.R. Ce sera également l’occasion d’émettre quelques commentaires d’ordre critique sur ce courant.

Notes

[360] cf VARELA F.J., Connaître. Les sciences cognitives . Tendances et perspectives, Trad. de l’anglais par P. LAVOIE, Paris, Seuil, 1989, p.15

[361] cf GLASERSFELD Ernst von, Konstruktion der Wirklichkeit und des Begriffs der Objektivität, in Einführung in den Konstruktivismus, op. cit., p.2

[362] cf LE MOIGNE J.-L., Le constructivisme. T. 1 : des fondements, Paris, ESF éditeur, 1994, p.9

[363] cf GLASERSFELD Ernst von, Introduction à un constructivisme radical, in WATZLAWICK P. (dir.), L’invention de la réalité..., Paris Ed. Du Seuil, 1988

[364] cf LE MOIGNE J.-L., op. Cit., p.10

[365] cf Ibid., p.94ss

[366] THOM René, cité par LE MOIGNE J.-L., Ibid., p. 102

[367] Nous préférons ainsi parler d’épistémologie comme discours sur les fondements valides de la connaissance plutôt que comme discours sur les fondements de la connaissance valide selon l’expression classique, car nous assumons et intégrons justement par là l’apport du constructivisme ou la réévaluation constructiviste de la conception classique et longtemps dominante de la connaissance, apport ou réévaluation dont il est précisément fait état au cours des paragraphes suivants.

[368] cf PIAGET J., Psychologie et épistémologie. Pour une théorie de la connaissance, Paris, Editions Denoël, 1970, p.7-11

[369] cf IDEM, Introduction à l’épistémologie génétique, Paris, P.U.F., 1950, p.11-13

[370] cf IDEM, Psychologie et épistémologie, op. cit., p.10-11. Nous nous penchons justement sous un point plus loin sur les rapports entre science et philosophie dans cette épistémologie.

[371] cf IDEM, Introduction à l’épistémologie génétique, op. cit., p.12-13 & IDEM, Psychologie et épistémologie.., p.37-38 

[372] IDEM, Psychologie et épistémologie..., p. 59

[373] IDEM, Introduction à l’épistémologie génétique...., op. cit., p. 17. En parlant de méthode, cet auteur fait déjà ainsi un rapprochement éloquent entre connaissance et réalité organique, mais il s’agit là d’une question dont nous ne pourrons parler que plus loin.

[374] L’analyse logistique signifie simplement chez Piaget analyse logique (voir Ibid., p.138). Il s’agit chez lui d’une analyse qui montre par exemple comment des assertions à signification concrète peuvent se coordonner aux propositions logico-mathématiques i.e. en fait aux propositions effectuant la classification, l’ordonnancement, l’association, la synthèse... de ces propositions à contenu concret. Cf Psychologie et épistémologie, p. 124-125

[375] cf IDEM, Introduction à l’épistémologie génétique, p.14-15

[376] cf IDEM, Psychologie et épistémologie..., op. cit., p. 25-28

[377] cf Ibid., p. 19

[378] Idem

[379] cf Ibid., p. 19-21

[380] cf Ibid., p. 21-22

[381] cf Ibid., p. 22

[382] cf Ibid., p. 21-22

[383] cf Ibid., p. 95

[384] cf Ibid., p. 21

[385] cf IDEM, Introduction à l’épistémologie génétique.., op. cit., p. 18-19

[386] cf IDEM, Psychologie et épistémologie..., op. cit., p. 105

[387] cf Ibid., p. 84

[388] cf Ibid., p. 89-90

[389] Piaget distingue aussi en effet entre une action ou transformation physique et une action ou transformation logico-mathématique. Cf Ibid., p. 85

[390] cf Ibid., p. 133-134 & 84-85

[391] Ibid., p. 108

[392] cf Ibid., p. 130-131. Ce qui rejoint Watzlawick qui disait que dans le constructivisme, opération signifie non pas nécessairement manipulation d’objets mais activité de construction de la connaissance. (cf. WATZLAWICK P., L’invention de la réalité..., Paris, Editions du Seuil, 1988, p. 34)

[393] cf Ibid., p. 105-106. Par ‘assimilation perceptive’ il faut manifestement entendre une adaptation par le sujet des contenus perceptifs à ses schèmes (préexistants), mais nous reviendrons sans doute encore sur l’assimilation.

[394] cf Ibid., p. 107

[395] Ibid., p. 109

[396] Idem

[397] cf PIAGET J., Epistémologie de la logique, in Logique et connaissance scientifique (‘Encyclopédie de la Pléiade ‘ 22), sous la direction de J. Piaget, Paris, Ed. Gallimard, 1967, p. 385-386

[398] cf Ibid., p. 385

[399] PIAGET J., Les deux problèmes principaux de l’épistémologie biologique , in Logique et connaissance scientifique, op. cit., p. 908

[400] ‘Schème’ semble d’ailleurs n’être qu’un autre mot pour évoquer l’action, la motricité, l’intervention du sujet dans l’objet.

[401] PIAGET J., Les courants de l’épistémologie scientifique contemporaine, in Logique et connaissance scientifique..., op. cit., p. 1244

[402] cf Ibid., p. 1246

[403] PIAGET J., L’épistémologie et ses variétés, in Logique et connaissance scientifique..., op. cit., p. 30-31. Souligné par nous.

[404] IDEM, Les courants de l’épistémologie scientifique contemporaine, in Logique et connaissance scientifique..., op. cit., p. 1245

[405] cf Ibid., p. 1245

[406] Ibid., p. 1246

[407] Nous verrons en fin de chapitre si le critère relatif à l’intégration de la biologie et de la psychophysiologie peut être considéré comme suffisant pour libérer le constructivisme de tendances idéalistes.

[408] cf PIAGET J., Biologie et connaissance. Essai sur les relations entre les régulations organiques et les processus cognitifs, (Coll. ‘Idées’), Paris, Editions Gallimard, 1967, p. 500

[409] cf IDEM, Les données génétiques de l’épistémologie de la physique, in Logique et connaissance scientifique..., op. cit., p. 602 & IDEM, Les courants de l’épistémologie scientifique contemporaine, Ibid., p. 1258

[410] cf IDEM, Les données génétiques..., op. cit., p. 601

[411] cf NEISSER U., Kognition und Wirklichkeit. Prinzipien und Implikationen der kognitiven Psychologie, übersetzt von R.BORN, Stuttgart, Klett-Cotta, 1979. C’est cette traduction allemande que nous employons ici.

[412] Ibid., p. 21

[413] cf Ibid., p. 21

[414] Idem

[415] cf Ibid., p. 23

[416] cf Ibid., p. 24

[417] cf Ibid., p. 25

[418] Idem. Une idée d’ailleurs manifestement motivée elle-même par des croyances épistémologiques ontologistes.

[419] cf Ibid., p. 25-26

[420] Ibid., p. 26 : « In jedem Augenblick konstruiert der Wahrnehmende Antizipationen bestimmter Arten von Information, die ihn dazu befähigen, sie aufzunehmen, wenn sir verfügbar werden. Oft muss er den optischen Bereich aktiv erkunden, um sie verfügbar zu machen, indem er seine Augen, seinen Kopf oder seinen Körper bewegt. Diese Erkundungen sind durch die antizipierenden Schemata geleitet... Das Ergebnis der Erkundungen - die aufgenommene Information - verändert das ursprüngliche Schema. So verändert, leitet es weitere Erkundungen und wird für weitere Information bereit. »

[421] cf Ibid., p. 30-31. La temporalité et le caractère processuel de la perception tactile se voient en effet pour Neisser au fait que cette dernière ne se produit pas en un unique instant ni sur base du traitement d’un seul input, et qu’elle est également un processus cyclique continu de recherche anticipative d’information, d’enregistrement d’information servant à son tour à alimenter une prochaine recherche.

   Par ailleurs, le fait que, surtout dans le toucher, le mouvement de la connaissance renseigne aussi bien sur l’objet touché que sur le membre qui touche, rappelle les analyses de Husserl dans Ding und Raum... notamment sur la double fonction du corps et la duplicité de l’expérience kinesthésique dans la constitution du monde, et constitue précisément un des sens du paradoxe de la subjectivité traité au premier chapitre. D’où déjà l’ébauche d’un lien solide entre phénoménologie husserlienne et constructivisme, comme on le verra encore plus loin.

[422] cf Ibid., p. 32-33 : « Wir schauen die Dinge an, die wir anfassen, und wir erfahren die Bewegungen unseres Körpers kinästhetisch wie visuell (...) Die Schemata, die Information akzeptieren und die Suche nach mehr Information leiten, sind weder visuell noch auditiv noch haptisch, sondern sind Schemata der Wahrnehmung. »

[423] cf Ibid., p. 33 : « dass der Wahrnehmungszyklus im typischen Fall die koordinierte Aktivität in verschiedenen sensorischen Systemen aufs Mal beinhaltet. »

[424] Ibid., p. 50. : « ein Schema ist jener Teil des ganzen Wahrnehmungszyklus, der im Innern des Wahrnehmenden ist, durch Erfahrung veränderbar und irgendwie spezifisch ist für das, was wahrgenommen wird. Das Schema nimmt Information auf, wenn sie bei den Sinnesorganen verfügbar wird, und es wird durch diese Information verändert. Es leitet Bewegungen und Erkundungsaktivitäten, die weitere Information verfügbar machen, und wird durch diese wiederum verändert. »

   Neisser insiste du reste sur ce qu’on peut appeler le dynamisme des schèmes, la continuité de leur formation et leur cyclicité. Il dit en effet : « Schemata entwickeln sich durch Erfahrung. Informationsaufnahme ist zu Beginn grob und wenig erfolgreich, so wie es die Wahrnehmungserkundungen sind, mit denen der Zyklus beginnt. Nur durch Wahrnehmungslernen werden wir fähig, zunehmend feinere Aspekte der Umgebung wahrzunehmen. Die Schemata irgendeines Zeitpunktes sind das Produkt einer bestimmten Geschichte wie auch des ablaufenden Zyklus selbst. Eine Theorie, die die Möglichkeit der Entwicklung anzuerkennen versäumt, kann nicht ernstgenommen werden als Darstellung menschlicher Kognition. » p.55-56

[425] cf Ibid., p. 50

[426] cf Ibid., p. 51

[427] Ibid. : « Wahrnehmung ist ihrem Wesen nach selektiv. »

[428] cf Ibid.

[429] Idem

[430] Ibid., p. 52 : « es bietet eine Entwicklungsmöglichkeit entlang bestimmten Linien, aber die genaue Ausgestaltung dieser Entwicklung wird erst durch die Interaktion mit einer Umwelt bestimmt. »

[431] Le mot ‘cadre’ que nous employons ici pour expliciter cette analogie a d’ailleurs une pertinence de ce point de vue pour Neisser lui-même, qui, en parlant de schème, faisait référence au concept de cadre du sociologue Erving Goffmann pour qui les situations de la vie quotidienne sont à comprendre comme appartenant chaque fois à un cadre. Cf Ibid., p. 53. A notre avis, cette référence constitue une extension du concept de schème en vue d’une compréhension adéquate (constructiviste) de la réalité extérieure et sociale dans la perception i.e. dans l’activité cognitive.

[432] NEISSER U., op. cit., p. 55-56. Voir notre note infrapaginale 424 (deuxième citation de cette note) pour le texte allemand.

[433] cf Ibid., p. 52

[434] cf Ibid., p. 58-59

[435] cf PIAGET J., Biologie et connaissance, op. cit., p. 499-500

[436] Ibid., p. 500

[437] Ibid., p. 500-501

[438] Voir nos développements sur le sujet chez Maturana .

[439] cf PIAGET J., Biologie et connaissance, op. cit., p. 504-505

[440] cf Ibid., p. 505-507

[441] comme dans les processus de constitution du monde chez Husserl

[442] cf PIAGET J., Biologie et connaissance, op. cit., p. 507

[443] cf Ibid., p. 506-507

[444] Voir les points sur l’autopoièse et la détermination structurelle au second chapitre.

[445] Voir notre point 2.4.

[446] cf MORIN E., La Méthode. t.3. La connaissance de la connaissance. Anthropologie de la connaissance (Coll. ‘Essais’, 236), Paris, Ed. Du Seuil, 1986, p. 48

[447] Ibid., p. 35

[448] Ibid., p. 35-36

[449] cf Ibid., p. 50. En partant du niveau de la cellule vers les niveaux inférieurs de son organisation, laquelle s’avère être hologrammatique, Morin évolue, nous semble-t-il dans le sens microscopique. Mais il considère aussi, visiblement, les choses dans le sens macroscopique, notamment quand il parle, comme nous l’indiquons un peu plus loin, de l’implication du monde environnant dans l’organisme.

[450] Ibid. p. 60

[451] Ibid., p.65

[452] Cet affranchissement peut d’ailleurs s’avérer très relatif et en partie illusoire, si l’on considère que cultiver ce désir et ce plaisir de la connaissance peut se révéler nécessaire pour l’équilibre psychique du sujet ou système vivant et donc aussi pour son équilibre organique, car en vertu de l’option systémique et circulaire - qui veut que les éléments d’un tout s’influencent mutuellement - et en vertu des acquis de la psychanalyse (dont l’approche est d’ailleurs assez systémique) désir et plaisir de connaître pourraient également être vus comme une nécessité pratique, peut-être pas immédiate mais néanmoins vitale pour l’intégrité complète de l’ être humain. Ce point critique nous semble ainsi relativiser un peu cette idée morinienne (mais aussi piagétienne ) d’affranchissement de la connaissance par rapport à la biologie, idée rencontrée aussi, on s’en souvient, chez G. Roth au second chapitre. Mais, s’agissant de Morin, il se rattrape ici en partie puisqu’il ajoutait - en parlant de l’utilité de la psychanalyse, qui élucide les fantasmes, désirs et craintes imprégnant la connaissance - que ce mouvement ne va pas seulement du pulsionnel à l’intellectuel mais est un mouvement en boucle revenant sur le pulsionnel, d’où la capacité pour nos idées de s’émanciper de leurs conditions existentielles (‘impures’ parce que pulsionnelles) d’émergence et même de rétroagir sur elles. Cf Ibid., p. 129-130

[453] MORIN E., op. cit., p.50. Ce passage permet d’ailleurs aussi de rapprocher Morin, Maturana, Vico et Ceccato au point de vue de leur option constructiviste générale...

[454] Ibid., p. 47

[455] Sur ce point il faut certes noter, indique Dan Zahavi dans un excellent article sur la phénoménologie husserlienne du corps, que dans les Recherches logiques, Husserl admettait l’idée d’un ego désincarné, considérant seulement que le monde phénoménal d’une telle subjectivité est étroit, un tel sujet étant à voir comme appauvri. Mais, au plus tard, le dernier Husserl abandonnera cette idée et traitera de ce que Dan Zahavi appelle le problème du statut modal de l’incarnation, en affirmant que l’incarnation (à travers la naissance et la mort) est la présupposition de toute constitution du monde (i.e. de toute connaissance), de sorte que ce problème est très lié à la relation actuelle entre le sujet et son activité constitutive i.e. cognitive et est à résoudre par l’élucidation de cette relation. Cf Dan ZAHAVI, Husserls Phenomenology of the body, in Etudes phénoménologiques, Tome X n° 19, Bruxelles, Editions Ousia, 1994, p.77-78

[456] cf Dan ZAHAVI, Ibid., p. 74-75

[457] La relation husserlienne de la subjectivité au corps n’est, explique encore Zahavi, pas à voir comme présence et activité du sujet dans un objet spatial, mais telle que le corps est un organe de volition dans lequel la subjectivité est immédiatement agissante, à travers les mouvements de la tête, des yeux, pour expérimenter, connaître. Cf Ibid., p. 69. D’où, le corps permet le déploiement de la subjectivité i.e. de la relation intentionnelle à l’objet.

[458] On peut aussi pour ceci se référer au paragraphe 36 des Ideen II où Husserl thématise cette relation du corps avec le corps.

[459] Il y a ainsi donc, selon Zahavi, anticipation de Sartre par Husserl, car Sartre a parlé, dans l’Etre et le Néant, de la nécessité, pour percevoir, d’être soi-même perceptible, visible. Cf Ibid., p. 65

[460] cf Dan ZAHAVI, op. cit., p. 66-67

[461] cf Ibid., p. 67

[462] Ibid., p. 69 : « The absent aspects are linked to an intentional if-then connection (that is, if they are aspects of one and the same object). If I move in this way, then this aspect will become visually or tactually accessible. (...) Thus, to phrase it a bit paradoxically, perceptual intentionality is a movement that can only be effectuated by an embodied subject. »

[463] cf Ibid., p. 69

[464] Phénoménologie et matérialisme dialectique, cité par Morin E., op. cit., p. 35

[465] cf GLASERSFELD E. von, Introduction à un constructivisme radical, op. cit., p.29. Von Glasersfeld se réclame de ces auteurs et en particulier de Piaget, dont le constructivisme entretenait malheureusement encore, à ses yeux, un certain réalisme.

[466] Le Moigne indique d’ailleurs aussi la téléologie comme un des éléments fondateurs du choix constructiviste de la systémique. Cf Le Moigne  J.-L., op. cit., p. 120-121

[467] cf Ibid., p. 29 & 34-35

[468] cf Ibid., p. 35-38 & 38-39

[469] cf Ibid ., p. 39

[470] cf Ibid., p. 39-40

[471] cf Ibid., p. 21

[472] Ibid., p. 9 : « Ein blinder Wanderer, der den Fluss jenseits eines nicht allzu dichten Waldes erreichen möchte, kann zwischen den Bäumen viele Wege finden, die ihn an sein Ziel bringen. Selbst wenn er tausendmal liefe und alle die gewählten Wege in seinem Gedächtnis aufzeichnete, hätte er nicht ein Bild des Waldes, sondern ein Netz von Wegen, die zum gewünschten Ziel führen, eben weil sie die Bäume des Waldes erfolgreich vermeiden. Aus der Perspektive des Wanderers betrachtet, dessen einzige Erfahrung im Gehen und zeitweiligen Anstossen besteht, wäre dieses Netz nicht mehr und nicht weniger als eine Darstellung der bisher verwirklichten Möglichkeiten, an den Fluss zu gelangen. Angenommen der Wald verändert sich nicht zu schnell, so zeigt das Netz dem Waldläufer, wo er laufen kann ; doch von den Hindernissen, zwischen denen alle diese erfolgreichen Wege liegen, sagt es ihm nichts, als dass sie eben sein Laufen hier und dort behindert haben. In diesem Sinn ‘passt’ das Netz in den ‘wirklichen’ Wald, doch die Umwelt, die der blinde Wanderer erlebt, enthält weder Wald noch Bäume, wie ein aussenstehender Beobachter sie sehen könnte. Sie besteht lediglich aus Schritten, die der Wanderer erfolgreich gemacht hat, und Schritten, die von Hindernissen vereitelt wurden. »

[473] cf Ibid., p. 4-5

[474] cf Ibid., p. 30 & 17-18. Vico dont la conception du monde est proche de celle de Berkeley (qu’on connaît par la célèbre formule ‘esse est percipi’ : le monde ne peut subsister sans la présence d’un esprit) est, selon von Glasersfeld beaucoup plus constructiviste que Berkeley, car Vico insiste sur la connaissance humaine comme construction d’un monde empirique fait d’expériences, alors que Berkeley insiste sur l’être et procède en partant de l’être. cf Ibid., p. 31

[475] cf Ibid., p. 32

[476] Ibid., p. 41-42

[477] cf Ibid., p. 25

[478] cf ATLAN H., Entre le cristal et la fumée . Essai sur l’organisation du vivant (Coll. ‘Sciences’ 51), Paris, Editions du Seuil, 1979. Dans le cadre de l’application par Atlan du principe de la complexité par le bruit à l’apprentissage non dirigé, émergeaient en effet deux aspects de l’apprentissage : l’apprentissage comme diminution de la redondance et l’apprentissage comme reconnaissance de nouveaux patterns (pattern recognition) dans l’environnement (après la comparaison entre patterns et nouveaux stimuli et constat d’une coïncidence - qui ne peut être qu’approximative - entre eux). Les patterns initiaux (il s’agit en fait là du même concept que les schèmes de Neisser et de Piaget) se modifient alors, mais tout cela se déroule normalement de façon automatique et inconsciente, précise-t-il. Caractérisant alors à partir de ce jeu des patterns et des stimuli l’interprétation comme une intégration des événements nouveaux du présent et de l’avenir au contenu de notre connaissance mémorisée du passé (cf p.146), Atlan trouve que c’est en fait là une fabrication de sens à partir du non-sens i.e. une manifestation délirante, ce qui explique la méfiance qu’on a vis-à-vis de l’aspect délirant présumé de toute interprétation.

   Mais - et c’est là qu’Atlan apporte un secours théorique intéressant pour la délimitation constructiviste du subjectivisme par rapport à ce qui ne l’est pas - l’approche interprétative ou délirante relève de mécanismes obéissant à « une logique de l’apprentissage adaptatif qui semble enracinée dans les principes mêmes de l’organisation biologique en tant qu’il s’agit d’auto-organisation, et par là, ils semblent donc être liés à notre fonctionnement normal de systèmes auto-organisateurs. »(p.146-147) : le délire n’est pas une projection illégitime de l’imaginaire dans le réel, car la différence entre conscience dite délirante et celle qui ne l’est pas est plutôt dans le mode de fonctionnement des interprétations que dans le contenu des interprétations. Le délire est en effet, indique Atlan, la fixation du processus d’interprétation sur des patterns restant immuables et étant utilisés de façon disons rigide (sans adaptation modificatrice) pour la reconnaissance d’événements nouveaux.(cf p.147)

[479] cf WATZLAWICK P., Wirklichkeitsanpassung oder angepasste ‘Wirklichkeit’ ?, in Einführung in den Konstruktivismus, op. cit., p. 71 & 79

[480] cf Ibid., p. 71

[481] Bien sûr, dit-il, comme H. von Foerster l’a montré sur des bases neurophysiologiques, la réalité de premier ordre fait aussi l’objet de constructions relevant du système linguistico-sémantique. Cf Ibid., p. 71

[482] L’auteur évoque ici l’exemple d’une construction de la réalité observée par le psychologue américain Rosenhan dans les années soixante-dix, lequel s’était fait admettre avec quelques collaborateurs dans un centre neuro-pathologique, soi-disant parce que tout le groupe entendait des bruits, mais en réalité pour les besoins de la recherche.

   Alors que le groupe s’était, dès l’accueil en clinique, remis à se comporter tout à fait normalement, ces pseudo-patients ne furent relâchés qu’après des semaines plus ou moins, et cela avec le diagnostic de ‘schizophrénie en rémission’...cf Ibid., p. 69

[483] cf Ibid., p. 79-80

[484] cf Ibid. p. 80

[485] cf Ibid., p. 80-81

[486] Ibid., p. 82

[487] cf FOERSTER Heinz von, Construction de la réalité, in Watzlawick P. (éd.), L’invention de la réalité, op. cit., p. 69. Ici, cet impératif recommande en effet d’ « apprendre à agir si l’on veut voir. »

[488] Voir le point sur les ‘ontologies constitutives’ au second chapitre.. Maturana dit d’ailleurs dans l’un des textes que nous y citons que « ... rien n’existe en dehors des décisions que l’observateur prend... »

[489] Parmi les auteurs ayant voulu s’en prendre à cette radicalité constructiviste de Maturana en s’en prenant à sa théorie autopoiétique, on peut mentionner Thure von Uexküll, Autopoietisches oder autokinetisches System ?, in Hejl P.M. et al. (Hrsg.), Wahrnehmung und Kommunikation, Frankfurt/Main, Bern, Las Vegas, Verlag Peter Lang, 1978. Essayant de comprendre le modèle cognitif de Maturana en le traduisant dans son langage - c’est là l’opération qu’il entend par cognition (le langage en question étant la théorie de l’environnement de Jakob von Uexküll) - cet auteur pénétrant en vient à présenter la cognition comme un processus où un sujet, confronté à un phénomène, s’auto-stimule en ce sens qu’il saisit ce phénomène à travers une pince composée d’une manche réceptive (qui est en même temps Codierung et Bedeutungserteilung) et d’une manche efficiente (qui est en même temps Verhalten et Bedeutungsverwertung), le phénomène ayant en cela tout de même une frontière sémantique (à respecter).

   Ce modèle, il l’appelle celui du système autocinétique (plutôt qu’autopoiétique), et il explique que la stimulation qui a lieu ici n’est pas une pure stimulation nerveuse - comme c’est supposé être le cas chez Maturana -, mais une (auto-)stimulation qui 1. porte sur plusieurs niveaux du système (et pas seulement sur le niveau nerveux) de manière à ce que de l’intégration du contenu de la stimulation émergent, un peu comme dans la Gestalttheorie, des phénomènes nouveaux qui étaient absents aux stades élémentaires (de la stimulation), et 2. dont l’intégration comporte une empreinte suffisante de son origine (image colorée, sonore, douce ou dure, sympathique ou rebutante du monde extérieur, ou plutôt image du monde intérieur et ‘fantastique’ des rêves ou de la pensée et des signes...), ce qui est la condition pour que le système soit en mesure d’expliquer ces divers phénomènes et la différence entre ces deux mondes.cf.p.149

   Il se demande alors si le modèle cognitif de Maturana, qui lui semble loger toute la réalité dans le cerveau (modèle neurophysiologique), cerveau qui n’aurait plus besoin que d’être stimulé pour produire les significations, il se demande donc si ce modèle n’est pas réductionniste.

   Thure von Uexküll veut manifestement sauver par là des éléments de l’épistémologie de la représentation, c’est-à-dire du réalisme ontologique, qui lui semblent incontournables.

   La réflexion de T. von Uexküll est intéressante et éclairante, mais en distinguant dans la cognition (élément autour duquel il fait ses revendications) un aspect de réception et un aspect d’efficience, il est malheureusement dans l’impossibilité de dire avec exactitude ce qui est reçu et encore moins de comparer cela avec ce que cela a été avant d’être reçu (argument sceptique).

   D’autre part, sa critique finale susmentionnée du réductionnisme de Maturana ne semble pas tenir compte du fait que Maturana précise que la cognition ne résulte pas chez le vivant (ici l’humain) exclusivement de la présence en lui du système nerveux, mais la cognition est une opération du sujet comme organisme (vivant), et la présence du système nerveux en lui ne fait qu’étendre le domaine dans lequel le sujet se meut dans l’autopoièse i.e. dans la cognition.

[490] cf SCHMIDT S.J., Der Kopf, die Welt, die Kunst. Konstruktivismus als Theorie und Praxis, (‘NHS’1) , Wien, Köln, Weimar, Böhlau Verlag Gesellschaft, 1992, p. 22 & IDEM (Hrsg.), Der Diskurs des Radikalen Konstruktivismus, op. cit., p. 12-13

[491] MORIN E., op. cit., p. 15

[492] Ibid., p. 16

[493] Ibid., p. 47

[494] cf Ibid., p. 48

[495] idem

[496] Ibid., p. 65

[497] Ibid., p. 61 & 58

[498] cf GLASERSFELD E. von, Konstruktion der Wirklichkeit..., op. cit., p. 10

[499] cf Ibid., p. 10-11

[500] Karl POPPER, cité par MORIN E., op. cit., p. 227

[501] cf GLASERSFELD E. von, Konstruktion der Wirklichkeit, op. cit., p. 7. Ainsi, c’est à juste titre que Le Moigne considère K ; Popper comme se situant à la transition entre les épistémologies traditionnelles (sous-tendues par l’idée de vérité objective) et les épistémologies constructivistes. Cf LE MOIGNE J.-L., Les épistémologies constructivistes, (‘Que sais-je ?’ 2969), Paris, P.U.F., 1995, p. 116

[502] Ibid., p. 8 : « ... we may say that instrumentalism is unable to account for the importance to pure science of testing severely even the most remote implications of its theories, since it is unable to account for the pure scientist’s interest in truth and falsity. »

[503] H. von Foerster, cité par GLASERSFELD E. von, Ibid., p.19

[504] cf SCHMIDT S.J., Der Kopf, die Welt, die Kunst, op. cit., p. 23 & 30

[505] cf LE MOIGNE J.-L., Les épistémologies constructivistes, op. cit., p. 116

[506] cf JANICH P., Konstruktivismus und Naturerkenntnis. Auf dem Weg zum Kulturalismus, (‘Suhrkamp taschenbuch wissenschaft’ 1244), Frankfurt/Main, Suhrkamp Taschenbuch Verlag, 1996, p. 106-107

[507] Ce principe est celui selon lequel, dans la prescription aussi bien que dans la description des actions de l’expérimentateur - étant entendu que les sciences de la nature avancent grâce à la poiesis plutôt que par le discours purement théorique - l’ordre successif des prémisses et des conclusions ou conséquences doit être respecté (et l’on ne peut p. ex. pas, en matière de cognition, brusquement commencer par la description de l’organisation vivante et de son fonctionnement, sans se demander d’abord si les résultats scientifiques que l’on présuppose ainsi ont de la validité. cf Ibid., p.122 & 127

[508] cf. Ibid., p. 121

[509] cf Ibid., p. 108

[510] Les subtilités, c’est-à-dire les différences du constructivisme méthodique que nous venons d’ébaucher n’entrerons pas en ligne de compte dans cet essai de rapprochement avec Husserl, pour éviter de prolonger indéfiniment les discussions.

[511] cf PIAGET J., Logique et connaissance scientifique, op. cit., p. 1240-1241

[512] cf LE MOIGNE J.-L., Les épistémologies constructivistes, op. cit., p.70-73 notamment.

[513] En fait, pour un constructivisme dialectique (interactionniste), le constructivisme piagétien semble trop engagé vers une modélisation de l’objet par le sujet, ce qui est visible à travers des expressions comme ‘le sujet plonge dans l’objet ...’. C’est donc à juste titre que Le Moigne pense que Piaget, en développant son constructivisme, le présentait de façon modérée parce qu’il était encore habité par une certaine peur des traditions épistémologiques (positivistes et réalistes) dominantes à son époque, ce qui l’amenait à taxer de radical le constructivisme de L. Brouwer (sans renoncer pour autant à s’y référer) et donc à désigner son propre constructivisme comme dialectique.cf Ibid. p. 38-39

   Quoi qu’il en soit, il se peut bien que Husserl ne soit pas si éloigné que cela du constructivisme, et même, dans son intention foncièrement phénoménologique plutôt qu’ontologique, du constructivisme radical.

[514] cf HUSSERL E., L’idée de la phénoménologie. Cinq leçons. Trad. De l’allemand par A. LOWIT, 3è édition revue et mise à jour, Paris, P.U.F., 1970, p. 41 (On pourrait ici se reporter à notre mémoire de candidature en philosophie, dans lequel nous avons étudié cet ouvrage).

[515] HUSSERL E., P.I. 1.Teil, op. cit., p.11-12 : « Wenn der Verlauf meiner Erfahrungen, statt so wie er faktisch war, anders gelaufen wäre, wenn die Kette meiner Erinnerungen die und die gewesen wäre, auf Jahrtausende zurückreichen, mit solchem und solchem Gehalt bedacht, dann wären die und die Dinge und Vorgänge mir gegeben gewesen usw. Diese Möglichkeiten sind aber keine realen. Es ist physikalisch ausgeschlossen, dass ich solange lebe, dass ich solche Wege mache, auf solche Planeten versetzt werde etc., dass ich solange hätte leben können etc. Erfahrungsmässig sind Empfindungen und damit Erscheinungen gebunden an den Leib, der so und so normal konstituiert sein muss. »

[516] Ibid., p. 12 : « ... die Erscheinungsreihen sind empirisch abhängig von anderen Erscheinungsreihen, nämlich denjenigen, die zu meinem Leib gehören, und das gibt Begrenzungen derart, dass wir sagen müssen : Das Ding ist nur in begrenzter Weise gegeben ; ... in Beziehung auf einen anderen Leib würden sich andere Möglichkeiten ergeben, andere Erscheinungsreihen würden ‘dasselbe’ Ding darstellen. »

[517] Idem : « Dasselbe Ding : das setzt voraus den Zusammenschluss der einen und der anderen Erscheinungsreihen zu der synthetischen Einheit einer Erfahrung. »

[518] FINK E., Welt und Geschichte, in Husserl und das Denken der Neuzeit. Akten des 2. Internationalen Phänomenologischen Kolloquiums Krefeld, 1-3 Nov. 1956, hrsg. Von H.L. van Breda und J. Taminiaux, Den Haag, Martinus Nijhoff, 1959, p. 150 : « Der Vorrang der Wissensgeschichte liegt für Husserl letzlich darin begründet, dass das Wissen als ‘Konstitution’ verstanden, gerade das eigentliche Sein ist, nämlich das lebendige Sein des absoluten Subjekts, das zwar nie ohne seine Konstitutionsgebilde bestehen kann, aber ihnen als der seinlassende Grund voraufgeht... » On peut certes parfois considérer, selon une interprétation de J. Taminiaux par exemple (interprétation exprimée dans un entretien) que par le savoir qui est constitution et est sous-tendue par l’intentionnalité de la conscience, le sujet chez Husserl ne cherche pas simplement à atteindre les phénomènes, mais s’appuie sur eux en tant qu’ouvrant aux ‘intentâts’ (i.e. à l’être). Mais cette interprétation a bien l’air de fouler aux pieds toute l’insistance de Husserl sur l’absoluité du sujet et de la subjectivité et sur l’incarnation du sujet comme limitation irrévocable de l’accès au monde i.e. à l’objectivité, insistance que nous venons encore de rappeler deux pages plus haut par une citation (Voir la citation afférente à la note 516).

   D’autre part, ce n’est pas parce qu’on vise les ‘intentâts’ qu’on arrive effectivement à les atteindre, en traversant et dépassant les phénomènes, et quelles que soient nos capacités limitées d’investigateurs vivants et conditionnés de diverses manières, des limitations et des conditionnements que Husserl souligne lui-même, comme on vient de le voir dans les citations précédentes (notes 516 et 518), qui renvoient à des textes de P.I.

   Si Husserl éprouve quelqu’intérêt pour l’être, il semble donc avoir intégré et tout à fait admis le fait que si l’être est quelque part, c’est dans les phénomènes qu’il se trouve.

[519] cf AGUIRRE A., Genetische Phänomenologie und Reduktion. Zur Letztbegründung der Wissenschaft aus der Radikalen Skepsis im Denken E. Husserls, Den Haag, Martinus Nijhoff, 1970, p. VII-VIII

[520] cf Ibid., p.XI

[521] Ibid., p. XI : « Und doch hat es Platon nach Husserl an einer letzten Ausarbeitung derjenigen Korrelation fehlen lassen, die zwischen der Sphäre des Wahren und der es denkenden Subjektivität besteht, welche Ausarbeitung eben die transzendentale Aufgabe bedeutet. Wird diese Aufgabe nicht gelöst bzw. gar nicht in Angriff genommen, so bleibt man befangen in der Naïvität, verstrickt ins Netz der Voraussetzungen und Selbstverständlichkeiten. »

[522] On sait que Piaget, par exemple, tout en rejetant la nécessité de la réduction phénoménologique dans la forme ‘transcendantalisante’ sous laquelle elle a été accomplie par Husserl, n’en reconnaissait pas moins en elle une opération absolument nécessaire en science pour passer du moi propre, encore fort marqué par des paramètres personnels et égoïstes, au sujet décentré (distant) et coordinateur (mais qui n’en reste pas moins le sujet de la connaissance). Cf Piaget J., Logique et connaissance scientifique, op. cit., p.1255-1258

[523] AGUIRRE A., op. cit., p. XII : « Der Irrtum des Empirismus ist seine Unfähigkeit zu sehen, dass der Mensch immer nur mit einer erscheinenden und nicht mit einer an sich seienden Wirklichkeit, mit einer intentional-immanenten und nicht mit einer absoluten Transzendenz zu tun hat... »

[524] cf ATLAN H., op. cit., p. 139-141

[525] Plus explicitement encore peut-être : l’objet connu est construit par moi en fonction de mes structures bio-physiologiques et culturelles , de même que mes expériences (qui n’excluent pas mais permettent ma créativité, puisque, dans leur ensemble, elles ne sont jamais identiques à celles des autres), cela ne veut pas dire que j’ai une influence sur le fait que c’est en fonction de ma spécificité que je donne tel sens et non tel autre à tel objet connu par moi, car il n’est pas en mon pouvoir de choisir d’avoir telle ou telle spécificité. Et Husserl explique bien ce fait dans la troisième avant dernière citation faite ci-dessus de lui. La subjectivité s’organise ainsi par elle-même alors que nous organisons le réel.

[526] cf ATLAN H., op. cit., p. 136-153

[527] car il y a bien sûr, déjà au niveau biologique, mais aussi du fait de l’aspect nécessairement culturel de la vie du sujet, une certaine spontanéité organisationnelle du rapport au monde, dans l’autopoièse

[528] cf KROHN W. et al., op. cit., p. 447

[529] cf Ibid., p. 460-462. Se reporter, pour la tentative d’une définition systématique de l’auto-organisation, à notre Introduction générale.

[530] un constructivisme où comme il l’indique lui-même, la connaissance s’alimente à des structures et des genèses. Cf Piaget J., Logique et connaissance scientifique, op. cit., p. 1240-1241

[531] Téléologie et instrumentalisme nous semblent être en fait deux faces d’une même réalité.

[532] cf LE MOIGNE J.-L., Le constructivisme, op. cit. Dans ses développements sur la systémique (théorie générale des systèmes, Le Moigne semble indiquer que le débat culmine ici dans la confrontation entre la systémique molle i.e. dure mais ramollie (qui correspond à l’école britannique de la soft systems Methodology et qui est réductionniste parce que positiviste et procédant de la cybernétique dure) et la systémique douce mais ferme.cf p. 137-143

   Mais Le Moigne le dit après avoir expliqué auparavant que la systémique (apparemment plus la systémique douce que la systémique molle) opte au point de vue épistémologique pour le constructivisme en fait parce que du point de vue de l’idéologie philosophique, ses choix sont la phénoménologie, la dialectique, la téléologie, l’irréversibilité. cf p. 119-121