Edmund M. Mutelesi (1998) Subjectivité comme auto-organisation. Une étude du constructivisme radical au départ de Husserl. Dissertation doctorale à l'Institut Supérieur de Philosophie, Université Catholique de Louvain, Louvain-La-Neuve, Belgique.

© Copyright of the text by Edmund M. Mutelesi. Republished for the Radical Constructivism Homepage by Alex Riegler 2000 with kind permission of the author. All rights reserved. This material may be freely linked to by any other electronic text. Commercial use and any other copying are prohibited without the express written permission of the copyright holder.


Conclusion Generale

Une étude du concept husserlien de la subjectivité et de la problématique de l’Intersubjectivité à laquelle elle donne lieu, le tout en référence à des textes de Zur Phänomenologie der Intersubjektivität, ensuite un effort pour cerner le mécanisme de l’auto-organisation à travers la notion maturanienne d’autopoièse et son large contexte conceptuel, et enfin une mise en rapport de la subjectivité avec les éléments de son contexte d’éclosion dans l’environnement ou le monde, et notamment avec l’Intersubjectivité, tel aura été notre parcours dans ce travail.

   Mais comme cette caractérisation du parcours ne révèle pas assez explicitement les liens entre les quatre chapitres de cette étude, nous nous attacherons dans cette conclusion générale à les rendre manifestes, en indiquant aussi le résultat principal auquel chacun des chapitres nous semble avoir conduit. Un mot semble également devoir être dit à la fin sur la signification éthique que pourrait comporter cette étude, une signification éthique qui devra cependant faire l’objet d’un travail ultérieur, car elle se sera avérée trop dense pour pouvoir être conjuguée avec les défis déjà importants du présent travail.

   Le premier chapitre a été pour nous l’occasion d’apprendre à comprendre la conception husserlienne de la subjectivité et surtout de revisiter sa théorie de l’Intersubjectivité à l’aide de quelques textes pertinents de P.I. et d’autres auteurs dont certains, en l’occurrence Kozlowski, J.-V. Iribarne et G. Römpp, peuvent être considérés comme appartenant à la nouvelle littérature sur Husserl.

   La subjectivité, qui est alors à voir chez Husserl comme subjectivité de la conscience, est une notion riche puisqu’elle peut s’envisager sur le mode du souvenir, de la perception ou de l’imagination, et en tant que relation de la conscience à un corrélât, elle peut être une relation où le sujet est confronté avec son simple fait d’exister (relation ou conscience ontologique), avec le monde (relation intentionnelle ou conscience épistémologique) ou avec les valeurs (relation attentionnelle ou conscience éthique).

   Mais le caractère qui est finalement apparu comme dominant dans la conception husserlienne du rapport que constitue la subjectivité, est le caractère épistémologique, c’est-à-dire de connaissance des objets du monde, de sorte que la subjectivité nous a semblé se définir chez cet auteur principalement comme la relation intentionnelle du sujet au monde de l’expérience.[618]

   Comme c’est le problème de la démarche que constitue la connaissance qui pointait ainsi à l’horizon et que c’est d’ailleurs de ce point de vue que nous envisagions de faire un rapprochement avec la théorie de la cognition issue du C.R., c’est-à-dire d’un courant de pensée reposant sur le paradigme de l’auto-organisation, nous nous sommes penché sur le processus, tout à fait cognitif, de constitution de l’objectivité chez Husserl.

   Le processus husserlien de constitution de l’objectivité révélait alors que ce processus, qui est celui de la connaissance, part des vécus de la sphère ‘primordiale’ i.e. subjective du sujet, des vécus identifiés ensuite autant que possible et de proche en proche avec ceux des autres sujets, de manière à donner lieu à des corrélâts de la conscience i.e. des objets (des phénomènes, des procédures, des états de choses...) du monde appréhendés et reconnus dans leur validité d’un point de vue intersubjectif.

   Mais cette étape avait bien sûr était précédée par un point consacré à la fondation tout d’abord de cette intersubjectivité en phénoménologie husserlienne, l’intersubjectivité étant souvent considérée comme une conquête impossible dans le cadre de cette pensée.

   Nous avons cependant cru pouvoir établir de ce point de vue la possibilité de rapports intersubjectifs entre sujets connaissants chez Husserl, en attirant l’attention sur la qualité des vécus (parmi lesquels l’expérience de l’Autre) comme corrélâts de la conscience, même en contexte transcendantal, et sur le caractère somme toute méthodologique plutôt que réel de la réduction phénoménologique, qui est justement pour beaucoup le principal obstacle à cette constitution de l’Intersubjectivité.

   Cette subjectivité dont la conception s’affinait ainsi peu à peu, avec le traitement des problèmes liés à l’expérience du monde et des Autres, se révélait cependant aussi comme habitée par un paradoxe, consistant surtout, en résumé, dans l’ambivalence du corps, lequel est à la fois le lieu de la conscience et un corrélât de la conscience (i.e. un objet), ce qui, en le faisant appartenir de manière irréductible aussi bien à l’extériorité (Körper) qu’à l’intériorité (Leib) de la subjectivité, faisait en même temps de ce paradoxe une composante irréductible de la condition humaine.

   Ce paradoxe, qui doit finalement avoir une signification pour le caractère subjectif mais opérationnellement fécond de la cognition telle que présentée dans le C.R., a été traité après un point examinant l’absoluité de la subjectivité en rapport avec la relativité du monde en tant que monde toujours appréhendé dans une expérience d’origine subjective.

   Et ceci faisait déjà penser à un rapprochement possible entre cet idéalisme husserlien, accordant un rôle central au sujet dans la connaissance de la réalité malgré la visée constante de l’objectivité, et l’orientation du C.R. qui fait reposer le processus cognitif authentique sur l’autonomie subjective.

   Mais ce C.R. est un courant de pensée assez vaste, véhiculant une théorie de la connaissance plus ou moins unitaire sans doute, mais qui ne pouvait être abordée en bâtissant sur du sable. Et comme c’était également là un des enjeux de ce travail que de tenter un rapprochement entre les éléments de cette subjectivité husserlienne et la structure de la cognition dans le C.R., nous avons ensuite cru devoir visiter d’abord, au second chapitre, un des fondements les plus reconnus de ce C.R., à savoir la théorie maturanienne des systèmes autopoiétiques.

   L’analyse par Maturana de la cognition à partir de mécanismes biologiques et neuro-physiologiques d’auto-organisation et d’auto-référence l’a conduit à une identification, somme toute pragmatique, de l’autopoièse - concept hautement caractéristique du paradigme de l’auto-organisation tel que vu dans l’Introduction à ce travail - avec la cognition dans ses différentes formes.

   Cela signifiait en clair que perception, pensée, connaissance, apprentissage, langage, représentation... sont en tant que formes de la cognition déterminés dans leur contenu, non pas par leur objet, mais par la structure et les nécessités bio-subjectives et empiriques de leur sujet. La cognition se révélait par là, plus exactement, comme un acte de ‘construction ‘ de ‘la réalité’ par le sujet plutôt que de pur reflet iconique de celle-ci.

   Cela nous a alors conduit, au troisième chapitre, à nous pencher sur le constructivisme sous différentes formes.

   Après une évocation rapide des origines de cette théorie de la connaissance au début du siècle, nous avons pensé devoir approfondir quelque peu l’étude de ce courant par le recours à des textes de quelques auteurs ayant développé une réflexion généralement de type philosophique, parfois à partir de la psychologie, une réflexion présentant la cognition comme un acte, finalement consciemment ou inconsciemment préparé et orienté, de construction de l’objet ou de ‘la réalité’.

   Il y a ainsi parmi ces auteurs, Jean Piaget qui, parti de recherches sur la psychologie de l’enfant, l’histoire des sciences et la logique de la connaissance scientifique, insistait sur l’idée que la connaissance (cognition) est plutôt un processus qu’un fait. Le caractère processuel de la connaissance se rapportait bien sûr chez Piaget à l’évolution du sujet, qui, selon le niveau de son développement, construit l’objet suivant les catégories et schèmes qui lui deviennent accessibles au fur et à mesure.

   Mais Piaget ne parle pas du sujet comme du moi propre, c’est-à-dire d’un sujet enfermé dans l’égocentrisme de ses conceptions, car en effet le caractère processuel de la connaissance procède aussi et surtout, selon lui, de l’évolution des schèmes de pensée selon les époques, évolution révélée par l’histoire des sciences. De sorte que le sujet de la connaissance (scientifique) est un sujet décentré et coordinateur i.e. ouvert aussi bien aux conceptions des autres qu’au dynamisme historique des schèmes (on dirait aujourd’hui des paradigmes) de référence, et attaché à la coordination i.e. à la synthèse de cette évolution.

   Mais Piaget s’est avéré aussi comme ayant tendu déjà en son temps à rapporter cette constructivité de la connaissance aux aspects bio-physiologique et évolutionnaire du sujet humain, cela étant notamment visible à sa conception de l’instinct comme un mécanisme ayant sensiblement évolué chez l’homme vers des formes cognitives supérieures comme l’abstraction notamment.

   Finalement, le constructivisme piagétien nous a paru effectivement, non pas idéaliste ou réaliste, mais en gros assez dialectique, en raison du fait que non seulement le sujet mais également l’objet a un apport important dans le phénomène de la connaissance.

   Ulrich Neisser, psychologue américain ayant, après la publication de son ouvrage ‘Psychologie cognitive’, choisi dans un ouvrage ultérieur de se livrer à des réflexions à vrai dire philosophiques sur les ‘principes et implications’ de cette psychologie, s’est révélé à travers cela comme un auteur constructiviste. En effet, cet auteur s’est également rendu compte que le processus cognitif, et notamment la perception, est un cycle où un schème présent chez le sujet détermine ce qui est appréhendé comme objet, et se transforme, s’enrichit du fait de ce contact avec l’objet, puis détermine ainsi les investigations ultérieures, et ainsi de suite.

   Par cette interaction continuelle avec l’objet, le sujet détermine donc dans une certaine mesure la réalité c’est-à-dire la construit, mais ce constructivisme basé sur la cyclicité de nos schèmes perceptifs, visuels, auditifs... et surtout synthétiques (i.e. globaux) se révélait ainsi comme interactionniste i. e. dialectique, comme chez Piaget en somme.

   Mentionnons encore que Neisser fait ressortir plus simplement et clairement que Piaget le caractère génétique de la connaissance (au sens général et non exclusivement scientifique du terme) au plan individuel, et cela justement par son insistance sur l’évolution-amélioration des schèmes, quels qu’ils soient, au fur et à mesure de l’expérience.

   Par ailleurs, Neisser , en voyant notamment dans le schème une partie active du système nerveux, tend aussi à reconnaître la nécessité (mais aussi la difficulté) d’une compréhension bio-physiologique des structures et processus cognitifs, ce qui est un élément dont la présence chez quasi tous les constructivistes ne peut que frapper et susciter des réflexions.

   Nous avons par suite jugé utile d’approfondir quelque peu ce fait à travers une réflexion sur les rapports entre le cognitif et l’organique, deux réalités souvent considérées intuitivement comme hétérogènes ou comme sémantiquement très éloignées, et nous croyons avoir au moins suggéré, par une méditation sur la démarche de Piaget, de von Glasersfeld, de Maturana, de Morin ... et de Husserl, le caractère relatif de cette intuition répandue, dont Rudolf zur Lippe nous apprenait d’ailleurs déjà (voir notre Introduction générale) qu’elle est le fait de l’évolution prise par l’histoire de la civilisation occidentale.

   Mais il nous fallait ensuite tenter de cerner le message du C.R., ce que nous avons cru pouvoir faire en recourant aux conceptions de quatre auteurs défendant manifestement un constructivisme plus engagé, à savoir E. von Glasersfeld, H. Maturana, P. Watzlawick et E. Morin.

   Au-delà de la différence de leurs perspectives respectives d’approche, définies notamment par les différentes disciplines à partir desquelles ils développent leur philosophie, ces auteurs nous ont semblé développé dans les grandes lignes une théorie de la connaissance radicalement constructiviste, parce qu’interprétant le phénomène de la connaissance - ou plus largement de la cognition - comme consistant en une détermination, une construction, une définition pure et simple de l’identité, du sens et de la valeur de l’objet par le sujet, sans apport comme tel de l’objet, et cela en fonction uniquement de la structure bio-physiologique du sujet (surtout Maturana et Morin), de son expérience ou des étapes antérieures de la construction (von Glasersfeld, Maturana, Morin, Watzlawick) ainsi que des objectifs visés (tous).

   Les autres parties du troisième chapitre étaient consacrées d’une part à une mise en lumière des éléments de rapprochement entre le C.R. et la phénoménologie husserlienne, telle que nous la révélaient en particulier des textes de P.I., et d’autre part à une interprétation de la relation intentionnelle à l’objet, que constitue la subjectivité, comme une relation ou un processus d’auto-organisation c’est-à-dire finalement de réadaptation continuelle, autonome et spontanée du sujet à son environnement.

   Le rapprochement entre Husserl et le C.R. a été entrepris, notamment pour Husserl au moyen d’un recours supplémentaire à des réflexions d’E. Fink (un disciple connu de Husserl) et d’Aguirre.

   Sur la base de la conception de part et d’autre de la subjectivité, c’est-à-dire en fait du déroulement du processus cognitif comme processus subjectif, nous avons cru pouvoir rapprocher quelque peu Husserl du C.R. et notamment de Maturana.

   La cognition ou la constitution de l’objet de l’expérience (dans le langage husserlien) s’est en effet avérée comme également marquée et déterminée chez Husserl aussi bien par les expériences passées du sujet (i.e. son domaine cognitif, dans le langage maturanien) que par les objectifs visés (téléologie). Il y a ainsi de part et d’autre le souci assez net d’une distance par rapport à l’ontologisme ou, plus exactement à l’épistémologie ontologiste, distance affirmée et consolidée par ailleurs de part et d’autre au moyen de l’insistance , à partir de perspectives bien sûr différentes, sur l’incarnation et donc la limitation foncière du sujet connaissant. L’idéalisme présent de part et d’autre s’avérait ainsi comporter une certaine homogénéité.

   Enfin venait donc, dans ce troisième chapitre, une interprétation de la relation que constitue la subjectivité comme une dynamique d’auto-organisation.

   Cette interprétation a été essentiellement accomplie par la mise en évidence des aspects de non contrôle, d’organisation spontanée, que semblait comporter la subjectivité i.e. la relation du sujet au monde telle que caractérisée jusque là, et du fait du caractère déterminant de l’expérience antérieure sur les constructions à venir et du fait de l’incarnation comme facteur de limitation du contrôle sur cette relation à l’objet.

   La détermination par le sujet des objectifs visés dans la construction de ‘la réalité’ ne se sera donc pas avérée, dans ce contexte, comme une garantie suffisante contre ce caractère d’auto-organisation de sa relation à l’objet, car cette détermination des objectifs se révèle ainsi être elle-même déterminée par l’incarnation du sujet ainsi que par son expérience antérieure multiforme.

   Le trait marquant de l’auto-organisation souligné par là apparaissait du reste comme en consonance avec l’essentiel de ce qui selon Krohn et ses compagnons (voir Introduction générale) ressort des conceptions contemporaines de l’auto-organisation.

   Dans le dernier chapitre, il nous fallait aborder de manière plus systématique un défi majeur du C.R. en tant que faisant entièrement reposer la cognition sur l’autonomie (bio-)subjective du sujet, ce défi étant la fondation de l’Intersubjectivité, phénomène observable dans l’activité cognitive et pratique du sujet.

   Il est cependant apparu que le C.R. comporte une conception assez cohérente et pragmatique de l’Intersubjectivité, qui est notamment inscrite dans le concept maturanien d’autopoièse, ou révélée par exemple chez Peter M. Hejl par la nécessité toute vitale pour le sujet d’une mise en parallèle partielle de ses conceptions , en tant que système vivant, avec celles d’autrui.

   Une petite appréciation critique du C.R. nous a alors permis de boucler nos réflexions, et elle a surtout révélé - si l’on se limite plus ou moins au passif - 1° que le point de départ du C.R. semble être celui du constat et d’une explication fondationnelle de la différence subjective (plutôt que de la socialité), ceci n’étant d’ailleurs pas à mettre sans nuances à son passif, et 2° qu’il manque dans le C.R., comme l’a bien indiqué R. Kurt, une (vraie) théorie de la subjectivité, ce qui est pourtant un élément important comme fondement et cadre d’une théorie de la connaissance.

   Il y a d’ailleurs eu également au sujet de Husserl un point critique, relatif au caractère non systématiquement annoncé de son va - et- vient entre sphère transcendantale et sphère empirique.

   Le C.R. semble, pour revenir à lui, cependant représenter un courant de pensée fécond même du point de vue éthique, car, la dimension intersubjective de sa démarche étant établie, son insistance sur l’autonomie subjective dans la cognition pourrait être un bon instrument de lutte contre les dogmatismes de tous bords, c’est-à-dire les tentatives idéologiques de ravalement de l’individu dans le groupe. De même par l’approfondissement de la conception de la liberté qu’il semble contenir ou préparer, il est peut-être susceptible de permettre une fondation éthique authentique de la vie sociale. Nous espérons pouvoir nous y pencher dans un travail ultérieur.

Note

[618] ce qui n’exclut finalement pas le domaine des valeurs ni la conscience de l’existence propre du sujet, vu leurs accointances avec le ‘monde de l’expérience’.